Prends garde à la tour

Publié le par Guillaume Woerner

Prends garde à la tour

Par Guillaume Woerner

 

 

Voici un bel acte manqué.

J'avais entrepris de participer à un concours de nouvelles organisé par l'association l'Apporte Plume (http://www.lapporteplume.fr/) sur le thème "Mémoire d'un objet".
« Objets inanimés, avez-vous donc une âme ? » s’interroge Lamartine. Et si les objets pouvaient raconter des histoires, du fond d’un tiroir, du haut d’une étagère ou oubliés dans un coin du grenier ? Pour son édition 2016, l’Association vous propose de raconter par la voix d’un objet des événements auxquels il a assisté ou participé.
Je m'attelle à la tâche avec entrain, mais lorsque je veux envoyer mon texte peu avant la date limite, je découvre que les inscriptions sont déjà closes : le nombre maximal de participants était atteint !
Voici donc mon texte, tel que j'avais prévu de l'envoyer.

 

Le roque était son mouvement préféré.
Cela annonçait les grandes manœuvres, sur un plateau dégagé grâce au travail ingrat mais nécessaire des pions en première ligne.
La tour glissa sur sa feutrine et se positionna face à un cavalier isolé.
Elle croisa le roi, deux perles de bois surmontées d’une couronne sculptée en creux. Il fila se blottir dans un angle, à l’abri derrière une ligne de pions fantassins. Si faible, et pourtant le sort du jeu dépendait de lui. Ou plutôt, il était la pièce par qui la défaite arrive. A l’inverse, la tour et sa jumelle formaient le fer de lance de l’attaque.
Mais cette tour n’était pas comme les autres.
Elle était pleine de sa propre importance. Taillée dans l’olivier, ses créneaux blonds veinés de brun paraissaient défier le camp adverse.
Au-dessus du plateau, deux visages observaient le damier. L’un d’eux avait le visage rieur des Toscans. Ses cheveux noirs lui couvraient les oreilles et son teint halé tranchait avec sa chemise blanche. Son adversaire portait une lourde moustache. L’hiver tapait au carreau, aussi avait-il gardé son haut bonnet en peau d’ours et fermé son uniforme de laine bleu.
Le Toscan attrapa un fou et le fit glisser jusqu’à la ligne adverse, tel un voltigeur harcelant l’ennemi.
« Un plan risqué, annonça le grenadier.
--- Comme les aime ton empereur Napoléon. Revenir en France… Quelle idée folle ! »
La tour s’arracha un instant à la partie. Empereur ? Voilà qui sonnait agréablement. Sans doute une pièce plus mobile que ce roi falot qui se trainait de case en case.
« L’empereur ne prend aucun risque. Les Français ont touché du doigt la gloire. Ils ne pourront se contenter de la bouillie que leur sert le gros roi Bourbon. »
Le grenadier avança un pion pour museler les attaques de flanc.
« Encore faudra-t-il fausser compagnie à l’Anglais, poursuivit le Toscan. Mais tu parlais de risques… Voici une pièce bien esseulée. »
Il prit le pion avec un cavalier.
Le grognard sourit dans son épaisse moustache. Le roi noir était dangereusement découvert.
« Tout est arrangé. Nous regagnerons le continent lors du prochain bal de carnaval. »
Il poussa la tour qui piaffait d’impatience. Elle traversa le plateau, droit comme un boulet de 12 livres et chassa un pion noir laissé sans protection.
« Echec au roi. »
L’autre s’esclaffa. « Voilà un bon mot ! L’empereur apprécierait. Mais que pensez-vous de ceci ? »
Un fou traversa le plateau pour s’interposer.
« Manœuvre désespérée, mais trop tardive. »
La tour culbuta ce dernier rempart.
« Echec et mat. »
A cet instant, le sifflet du rassemblement retentit. Le grognard se leva et saisit son fusil. Le Toscan partit d’un grand rire musical et le retint par la manche.
« Vous autres de la vieille garde êtes bien meilleur joueur que moi. Je vous offre cette tour qui vous a donné la victoire. Cela vous fera un souvenir de l’île d’Elbe. »
La pièce était belle, finement ouvragée. On avait gravé son socle d’arabesques subtiles.
« Faite de ma main. J’en sculpterai une nouvelle. Puisse-t-elle vous porter chance, à vous et à votre Petit Caporal. »
Le grognard serra la main de son camarade et glissa la pièce dans le ruban de son haut bonnet.
« Guettez les nouvelles. Le nom de Bonaparte va de nouveau tonner dans toute l’Europe. »


***
 

« Assaut ! »
Le mot passait dans les rangs de la garde. Enfin, on se mettait en mouvement !
Depuis des heures, la tour observait le plateau de jeu, déchiré par les tirs d’artillerie. Les charges impliquaient des milliers de cavaliers qui venaient culbuter les pions, avant d’être repoussé par de mortelles contre-charges. Des parties dans la partie avaient pour enjeu les fermes qui parsemaient la plaine. Des pièces gisaient, innombrables, couchées sur le flanc. Toujours juchée dans le bonnet en poil d’ours, la tour ne perdait pas une miette de cet enfer.
« Baïonnette au canon ! »
En bon ordre, la garde impériale se transforma en une forêt de d’aiguillons. Les tambours et les fifres accélérèrent la cadence. Au premier rang, l’enseigne brandissait l’aigle impérial. Ils s’approchaient des pions artilleurs. Un instant, la tour fut frappée par la multiplicité des visages. Rien à voir avec l’uniformité des pièces d’échec. Mais comme sur un plateau de jeu, ces pions étaient prêts à se défendre bec et ongle.
Les canons pointèrent leur gueule menaçante vers la troupe en marche. La fumée des explosions masqua soudain l’ennemi. Les boulets frappèrent la garde de plein fouet, projetant les corps dans une macabre pantomime. Rompus par une décennie de guerres, les grognards ne bronchèrent pas. Avançant à l’aveugle dans les fumées acres, ils poursuivaient leur avance implacable.
Ils émergèrent soudain de la brume et fauchèrent un premier rang d’artilleurs.
Avec jubilation, la tour vit son grognard planter sa baïonnette dans le corps d’un pion qui brandissait un sabre trop grand pour lui. Quel impudent ! S’opposer ainsi à une tour.
Un souffle de vent chassa un instant les fumeroles. Le sol était jonché de morts et de blessés. Mais aussi… L’infanterie embusquée se leva comme un seul homme. Une salve de mitraille s’abattit sur la garde impériale. Tout autour, les grognards s’effondrèrent, frappés à mort. La tour enrageait. Les pions avaient-ils le droit de manœuvrer ainsi ?
Les décharges de fusils redoublèrent d’intensité, forçant les grognards à reculer. Des silhouettes apparurent sur leur flanc droit. Un cri d’alarme retentit :
« Les Prussiens ! »
Des uniformes verts se mêlaient aux habits rouges. Deux couleurs combattaient à présent les troupes en bleu de l’Empereur. Où se trouvait l’équité du jeu d’échec ?
« La garde meurt et ne se rend pas ! »
Malgré le déluge de plomb, les grognards gardaient leur sang-froid. Partout ailleurs, les fantassins fuyaient le champ de bataille à toutes jambes. C’était la déroute. Un homme à cheval vint les rejoindre. Une clameur salua l’empereur. L’homme en redingote grise et coiffé d’un bicorne venait se réfugier au côté de ses plus fidèles soldats.
« En carré ! »
Enfin, on retrouvait un semblant de damier !
Une triple rangée de baïonnette permit à la troupe de reculer pas à pas. Il leur fallut plus d’une heure pour quitter la plaine, jusqu’au village de Genappe. Ainsi, l’empereur était une pièce aussi lente que le roi d’échec. Et Mat par-dessus le marché !
La tour contempla le Nord où caracolait la cavalerie des vainqueurs.
Après une telle bataille, jamais plus elle ne pourrait retourner à la fade expérience de son plateau de jeu. Waterloo lui avait ouvert de nouveaux horizons. Elle avait hâte de prendre sa revanche.

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