Le Sauveur

Publié le par Guillaume Woerner

 

Le Sauveur

Par Guillaume Woerner

 

 

2016, c'est le bicentenaire de la rédaction de Frankenstein. A cette occasion, Souffle Court Editions organise un concours de nouvelles en hommage à Mary Shelley.

 

 

Mon ami Sebmeu m'a sollicité pour relire son texte, ce qui m'a subitement motivé pour participer. Voici le résultat de ma participation expresse, réalisé en deux semaines en juillet 2016. Un concours de nouvelle où... Sebmeu a été primé ! Hey, l'Huitre est peut être bien une huitre perlière !

 

 

 

 

Henriet tomba à genoux aux pieds de la pucelle.

« Laissez-moi participer à la bataille ! »

Une grimace suppliante déformait son visage poupin. C’était encore un jouvenceau aux cheveux coupés au bol.

Jeanne d’Arc tendit la main pour le relever.

« Je serais bien mauvaise capitaine si je lançais mes pages à la pointe de l’assaut ! Tu n’as pas à rougir de ton rôle. Et pense à Mary. Que dirais-je à ta fiancée si un Bourguignon te fendait en deux ?

— Pensez-vous qu’elle aimera un homme qui n’a jamais combattu ?

— Elle aura tant d’admiration pour sa sagesse qu’aucun soudard ne lui fera tourner la tête. A présent, je dois y aller. La guerre est un triste métier qui ne peut attendre. »

La pucelle d’Orléans franchit le porche pour rejoindre la troupe. Les badauds l’acclamèrent à son passage. Compiègne subissait le siège des Bourguignons depuis de longues semaines. Jeanne incarnait leur salut. Six cents hommes attendaient le signal du départ en bon ordre. On l’aida à monter à cheval. Revêtue d’une huque de drap d’or par-dessus son armure, elle resplendissait de mille feux dans le soleil de mai.

« Hardis, compagnons ! Si le beau sire Dieu le veut, notre bonne ville sera libre ce soir. Combattez droit, combattez ferme ! »

Une clameur accueillit ses paroles.

Henriet joignit sa voix aux hourras. On ouvrit les portes. Chevaliers, fantassins et arbalétriers s’engouffrèrent pour prendre la direction du camp ennemi.

Le jeune page sentit une petite main dans la sienne. Son cœur chavira lorsqu’il croisa le regard de Mary.

Menue, la peau diaphane, elle avait pourtant un regard intense comme des pépites d’argent pur. Ses longs cheveux roux trahissaient ses origines écossaises.

« Je suis content de vous savoir auprès de moi quand d’autres courent se faire tuer.

— Ma douce amie, je brûle de partir au combat. Mais si vous le souhaitez, je resterai à vos côtés.

— Oh oui, restez. Je ne supporterai pas d’avoir une tête brûlée en guise de fiancé. Contez moi plutôt de belles choses. »

Henriet entraina Mary à sa suite.

« Je vous narrerai la victoire d’aujourd’hui. Allons observer la débâcle adverse depuis les remparts. »

 

***

 

La nouvelle se répandait comme une trainée de poudre. Les femmes tombaient en pamoison. Les hommes restaient paralysés, hébétés par la nouvelle.

« La pucelle d’Orléans a été prise… Jeanne d’Arc est prisonnière… »

Henriet glanait des informations disparates sur la bataille. Une première charge repoussée par les bourguignons. Une seconde qui emporte le camp des assiégeants. Puis le choc contre les troupes de réserves du duc de Bourgogne. Les Anglais qui approchent dangereusement pour couper toute retraite. Et soudain, la débandade des Français. Les portes de Compiègne qu’on ferme sans attendre les derniers fuyards. Jeanne, restée dehors entourée de ses fidèles, qui résiste comme une flamme dans la tempête. Et enfin, un archer qui saisit sa belle huque d’or et la jette à bas de son cheval.

Le page se laissa enfin tomber comme une souche et ses joues se mouillèrent de larme.

« Prisonnière, cela signifie que l’espoir demeure, souffla Mary. Le roi paiera sa rançon de bonne grâce.

— Tu ne peux comprendre ma douleur. Tu n’as pas vu notre bonne terre mise à sac par l’Anglais. Tu n’as pas vu la victoire soudain jaillir des mains d’une jeune femme envoyée par Dieu…

— Tu te trompes. Mon père est venu d’Ecosse pour servir le roi de France en espérant la paix. »

Son fiancé n’écoutait plus. Dans ces instants de défaite,  son cœur se remplit de fiel et il parla d’une voix dure.

« Regretterais-tu le combat que nous menons ? Peut-être même es-tu jalouse de celle qui ose s’aventurer au plus fort des combats ? Jeanne seule peut sauver la France. Et je n’aurai de cesse d’œuvrer pour sa libération. »

Ces mots ébranlèrent l’âme de Mary. Elle entra en elle-même et sonda son cœur. Jalouse ? Plutôt étonnée qu’une toute jeune femme fasse montre d’un tel talent. Malgré ses victoires, la pucelle restait toujours simple. La libérer ne serait surement que justice.

« Si tu te lances dans cette noble quête, je serai à tes côtés. »

Henriet serra sa fiancée dans ses bras, sans savoir que leur destin était à présent lié pour le pire.

 

***

 

Compiègne, Tours, Orléans…

Les villes s’étaient tendues de drap noir accrochés aux toits et aux balcons en signe de deuil.

Mary et Henriet tachèrent de regrouper les cœurs vaillants pour une expédition de sauvetage, mais personne ne se sentait l’âme suffisamment vaillante pour arracher la pucelle aux Bourguignons.

De mauvaise grâce, les deux tourtereaux quittèrent Compiègne à la faveur de la nuit. Il fallait éviter Paris, occupé par les Anglais, aussi gagnèrent-ils Bourges et les terres du roi de France. Là, ils guettèrent la nouvelle du paiement de la rançon. Rien ne vint.  La pucelle restait aux mains de l’ennemi et Charles VII ne proposait pas un liard.

Ils firent des pieds et des mains pour être introduits auprès des grands capitaines qui avaient suivi Jeanne. Poton de Xaintraille, La Hire, le Batard d’Orléans… Des noms que l’Anglais avait appris à redouter. Les portes restèrent closes. Qui aurait voulu écouter un page de petite naissance ?

En attendant, ils apprirent que Jeanne avait été transférée sous bonne garde à Beaurevoir, un sinistre Château du Vermandois à une dizaine de lieux des Flandres.

C’est ainsi qu’ils en furent réduit à écumer les auberges pour trouver de l’aide auprès des fiers à bras et de leur bande de ruffians.

L’idée d’aller libérer Jeanne d’Arc en séduisit plusieurs. La question des émoluments resta cependant insoluble. Henriet avait beaucoup de promesses à offrir : la reconnaissance d’un roi, des terres, des titres, la grâce de Dieu… Mais bien peu d’or à poser sur la table.

Un jour, alors que le courage les quittait, un homme vint s’assoir à leur table. Il était vêtu d’une ample surcote de laine, qui l’épaississait étrangement, et parlait avec l’accent des arbalétriers génois.

Il dit s’appeler Prelatti et se présenta comme un homme de science. On lui avait parlé de leur projet de sauver la pucelle d’Arc et il proposait de mettre ses connaissances à leur service.

« Que peuvent-elles nous apporter ? Savez-vous chasser une troupe en arme ? Ou renverser une citadelle ?

— Je peux bien plus que cela, répondit simplement le savant. Menez-moi à Beaurevoir et Jeanne sera libre. »

Pour la première fois depuis des mois, le regard d’Henriet brilla d’une joie sincère, mais sa fiancée pressentait que rien de bon n’en sortirait.

 

***

 

Il fallait gagner le Vermandois et traverser les terres aux mains du duc de Bourgogne.

Malgré les cris horrifiés de sa fiancée, Henriet s’acoquina avec de mauvais bougres et participa à quelques coups de main dans le Berry.  Cela leur permit d’acheter un chariot branlant et un mauvais roncin. Les trois conjurés y entassèrent des provisions et prirent la route en contournant Paris par l’Est. Durant le trajet, Prelatti les entretenait de grands mots, parlant des sphères du monde, de leur équilibre et du grand œuvre alchimique.

La route était malaisée car il fallait veiller à éviter les patrouilles, les bandes de pillards voir même les villageois malintentionnés. Le cœur du page s’était endurci et il ne quittait plus son couteau, chassant ceux qui leur cherchaient querelle. Il tua même un homme peu après Soisson, un spadassin trop sûr de lui qui cherchait à les rançonner. Mary ruminait à présent des pensées amères. Qu’était devenu le jouvenceau enjoué qui pansait les chevaux à la veille de la bataille ? Sa quête l’avait empli d’aigreur et la violence n’était jamais loin.

Un soir, ils atteignirent enfin une grange abandonnée. De là, on devinait les sinistres tourelles du château de Beaurevoir. Les tours surplombaient la campagne, menaçantes.

Prelatti alluma une lampe tempête et demanda de ménager un large espace. Mary et Henriet repoussèrent les vieilles bottes de foin et les planches vermoulues, chassant des nuées d’insectes aux carapaces scintillantes. Une odeur de moisie s’éleva du sol humide.

Le savant ouvrit son sac et en tira un épais volume empli de caractères abscons. Des enluminures d’argent ornaient les pages de parchemin craquant. N’y figuraient que des visages sévères et danses macabres. Du ciel strié de rouge ne venait nul salut.

A Henriet, il remit un long bâton incrusté d’une tête de fer grimaçante. Cet étrange visage paraissait ricaner sous la flamme tremblotante.

« Que dois-je en faire ?

— Tu le sauras le moment venu. En attendant, restez debout, côte à côte. »

Prelatti réduisit la lumière jusqu’à n’avoir plus qu’un pinceau éclairant son grimoire.

Le silence tomba sur la grange. Même la nuit semblait s’être tue.

Alors s’élevèrent de lugubres incantations. Le savant déclamait les mots d’une langue mystérieuse et gutturale. Les poils se hérissèrent sur les bras de Mary. Nulle âme sensée n’avait pu imaginer de tels sons.

La litanie dura près d’une heure éprouvante. Enfin, le sage claqua les pages de son livre.

« Il ne viendra pas ce soir. Nous pouvons nous reposer. »

Henriet s’écroula, épuisé. Il ruisselait de sueurs et se yeux roulaient dans leurs orbites comme de billes folles.

« Le contrecoup, expliqua Prelatti. Rien d’inquiétant. »

Du mystérieux invité, il ne dit mots.

Ils confectionnèrent des lits de paille et sombrèrent dans un sommeil agité.

Ils répétèrent le processus les cinq soirs suivants.

Et chaque soir Mary espérait que personne ne viendrait. Henriet, lui, était aux cent coups. Le rituel le laissait dans un état d’épuisement toujours plus grand. Il criait dans son sommeil. Irritable, il tournait en rond dans la grange. La proximité du château interdisait toute sortie. Il parlait seul, en maudissant le roi et les capitaines. Pourquoi le suivait-elle encore ? Après tout, leur mariage avait été moult fois repoussé et Dieu n’avait encore béni aucune union. Il était temps de reprendre le cours d’une vie normale.

Arriva vendredi, jour maigre. La lune était voilée et la nuit d’un noir de jais. Ils avaient soupé d’un simple brouet d’orge avant de reprendre leur litanie.

De nouveau, les mots oubliés s’élevèrent. Henriet, toujours plus fatigué, s’appuyait sur le bâton d’ébène et son visage inquiétant. Mary se tenait à ses côtés, bien décidée à subir cette mascarade pour la dernière fois.

Et soudain, il y eut une présence. Oppressante, palpable et pourtant invisible dans la pénombre. L’être étouffait tout, jusqu’à la petite lumière de la lampe.

« Il est là ! clama Prelatti. Saisis le bâton et frappe ! De toutes tes forces ! Offre-lui le cadeau qui libérera Jeanne. »

Hagard, le page leva l’arme. Il fit tournoyer la tête de fer et frappa le vide.

Il y eut un craquement d’os brisés.

Mary s’écroula au sol, le crâne en miettes.

A demi fou, il se précipita au chevet de sa promise et versa des larmes amères.

Derrière lui, l’être soupira de contentement. Sa voix s’éleva, grave et douce comme un filet de miel.

« C’est un fort beau cadeau que tu m’as offert. A mon tour de te rendre la pareil…

— Qu’ai-je fait ? » La pauvrette ne bougeait plus. Les baisers éplorés de son fiancé n’y faisaient rien.

« Tu cherchais quelque chose de bien précis, reprit la voix… Une quête qui brûle ton âme…

— Jeanne… Je veux retrouver Jeanne…

— Ainsi soit-il. »

Henriet fut saisit d’un vertige.

Le monde tourbillonna et explosa en mille couleurs fantasmagoriques. Et soudain, il sentit la fraicheur des pierres et se retrouva au milieu d’une cellule barrée d’une solide porte en bois. Une fenêtre sans barreaux donnait sur la nuit, loin au-dessus du sol.

Une forme bougea sur la paillasse.

« Qui est là ?

— Jeanne, c’est moi… »

Il ne put continuer et éclata en sanglots douloureux.

Jeanne se pencha et le berça dans ses bras, lui murmurant des paroles de réconfort. Quelle ironie. La prisonnière venait raffermir le sauveteur.

Enfin, il releva la tête.

« Je peux te libérer. Un alchimiste m’a aidé. Il m’attend dans une grange tout près d’ici. »

Jeanne se redressa et dévisagea l’ancien page. Elle n’avait pas quitté sa coupe garçonne mais ses traits s’étaient creusés.

« Comment as-tu donc fait pour arriver jusqu’à moi ? »

Alors Henriet lui raconta la proposition de Prelatti, la cérémonie et son dénouement tragique.

« J’ai fait cela pour toi. Pour te sauver. »

En entendant cela, Jeanne poussa un profond soupir.

« Et tu as sacrifié ta belle Ecossaise pour cela… Ah ! Que les sentiments des humains sont variables ! Et combien étrange est cet attachement que nous portons à l’existence ! Ne comprends tu pas que mon destin doit s’accomplir jusqu’au bout ? Tu as choisi de bien méchants alliés et point ne te suivrai.

__ Pardonnez-moi, ma dame, mais il n’est pas question de vous laisser ici. »

Sans ménagement, il saisit Jeanne par la taille et la chargea comme un paquet sur son épaule. La pucelle était trop faible pour opposer la moindre résistance.

« Être du diable ! appela Henriet. Ramène-nous à la grange. »

Et à nouveau, il sentit la présence, à la lisière de son champ de vision. Le monde parut basculer et les murs se brouillèrent en taches brunes écœurantes.

« Mais j’y pense, fit la voix. Tu ne m’as rien proposé pour ce second service… »

Comprenant le sens caché de ces paroles, Henriet prit une profonde inspiration :

« S’il faut une vie, prenez la mienne, mais sauvez Jeanne. »

La pucelle d’Orléans se débattit.

« J’entends une voix qui n’est pas celle de Sainte Catherine ni de Sainte Marguerite !

— Je n’ai cure de l’âme d’un petit page vagabond, poursuivit l’être. C’est elle que je veux.

— Nenni ! Elle est sainte et jamais elle ne sera à vous.

— Offre la moi, ou vous mourrez tous les deux !

— Plutôt mourir ! »

Il y eut un soupir enragé. Puis l’entité parla de nouveau :

« Peu importe. Tu t’es déjà damné en sacrifiant Mary. Nous nous reverrons bientôt. »

Le tourbillon de couleur cessa et le monde reprit sa texture. Avec horreur, Henriet sentit qu’il tombait. L’être les avait ramenés dans le vide, de l’autre côté de la fenêtre de la cellule. Ils firent une chute de trente mètres. D’un réflexe désespéré, le page parvint à se glisser sous Jeanne pour amortir le choc.

Tout son corps explosa de douleurs, comme si on l’écrasait sous un marteau.

Brisé de toutes parts, il ne pouvait plus bouger. Le sang lui coulait par le nez et les oreilles.

Déjà, on entendait la garde bourguignonne qui accourait.

« Je les ai vus ! C’est de la sorcellerie ! Ils ont brusquement disparu de la cellule. »

Jeanne se releva en titubant.

« Aie confiance, Henriet. Je serai bientôt auprès de notre beau sire Dieu, et parlerai pour toi et ton salut.

— Sorcière ! Sorcière ! » hurlaient les hommes en la saisissant.

Un Bourguignon se pencha sur le page agonisant. Ses yeux avaient la couleur des flammes et sa voix grave coulait comme du miel.

« Aujourd’hui, ton aide fut précieuse. Voici la pucelle ravalée au rang de magicienne. Son âme m’a échappé aujourd’hui, mais elle sera bientôt à moi. »

Henriet ferma les yeux et les larmes se mêlèrent au sang.

 

Jeanne fut brûlée pour hérésie le 30 mai de l’an de grâce 1431.

Elle ne révoqua jamais les apparitions qui l’avaient accompagnée sa vie durant.

Elle fut canonisée le 16 mai 1920.

Publié dans Divers

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