Le poète

Publié le par Guillaume Woerner

 

 

 

 

 

  LE POETE

Par Guillaume "Oby" Woerner

 

 Note de l’auteur :

Le texte le plus rapide que j'ai jamais écrit (en quatre heures, de 22h à 2h du matin) hors relecture. Vous pourrez voir qu'on y trouve des inspirations issues d'un film connu et d'un auteur des années 20.

  

 


 

 

Lorsque commença pour moi la dernière année de lycée dans l’établissement de Saint Church of Dale, j’étais loin d’appréhender alors tous les bouleversements qui allaient survenir.

L’été 1952 s’était déroulé dans mon Oxfordshire natal au rythme des promenades et des sorties en aviron, baigné d’une température douçâtre ponctuée par des pluies comme seule en connaît l’Angleterre en cette saison.

En septembre, mes parents m’avaient reconduit presque avec bonheur vers les bâtiments voûtés qui composaient Saint Church of Dale. Des murs froids de pierres jaunies par les âges, aux boiseries gothiques issues d’une époque qui refusait obstinément de mourir.

De mon côté, je n’étais pas mécontent de retrouver mes camarades de classe, les mêmes depuis maintenant trois longues années. Nous étions comme frères de l’enfer dans lequel on nous avait enfermés, à partager les études dans un silence religieux, les professeurs raides et rêches comme de vieux parchemins, l’internat exclusivement masculin…

Nous ne connaissions à ce moment là que cet environnement stérile où le latin et le grec sont enseignés comme des langues vivantes et nous ignorions tout de la vie du monde extérieur.

Notre existence était intégralement tournée vers l’esprit et la connaissance pure. Il n’y avait que la présence de deux heures de football le jeudi matin qui maintenait un semblant de vie organique en nous.

Le récit qui suit se déroule donc dans ces salles sombres et mal chauffées, au cours de l’année scolaire 1952-1953. Il débute précisément le 18 Septembre 1952 pour s’achever dans le plus abominable des hurlements le 15 février 1953.

 
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Le 18 septembre 1952 commencèrent les cours, les douze derniers mois avant l’université. Notre nouveau professeur de chimie nous avait présenté toute la matinée sur un ton monocorde et dans un silence de mort le programme de l’année qui débutait. J’accueillis ainsi avec une joie non dissimulée la sonnerie annonçant le déjeuner, servi au rez-de-chaussée dans une vaste salle voutée.

Le repas fut suivi de la courte pause habituelle puis mes camarades et moi reprîmes le chemin de la classe, résignés.

Nous nous installâmes à nos pupitres de bois ciré comme un seul homme.
Devant nous, sur la chair du professeur se tenait un étrange personnage.

Son port n’avait pourtant rien de particulier, il se tenait droit, une règle dans une main. Son costume était de flanelle grise et il portait une cravate impeccablement nouée.

Mais son regard…
Il démentait l’existence même de Saint Church of Dale.

C’était comme le reflet chatoyant d’une lame d’épée, un mouvement imperceptible de la prunelle derrière lequel on pouvait imaginer le foisonnement des idées qui remontaient à la surface comme des bulles vivifiantes.

« Le mouvement de l’esprit » telle fut ma première pensée lorsque je posais pour la première fois mes yeux dans les siens.

« Bonjour messieurs, commença-t-il d’une voie précise. Je me nomme Sir Cameron. Je suis votre professeur de Lettres. »

 
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J’avoue ne jamais avoir été intéressé par la littérature en général. J’ai toujours trouvé les grands auteurs particulièrement rebutants et fades. J’admirais néanmoins la majesté de leurs textes et le prestige qui les entourait mais rien de plus.

Je crois qu’à cette époque là, mes camarades ne pensaient pas différemment et nous nous vouions tous à une carrière exclusivement scientifique.

Mais Sir Cameron avait le don de renverser tout ce qui était établi.

« Que voyez-vous lorsqu’on vous nomme Shakespeare ? Vous, monsieur Lancaster.

__Un courtisan, bafouillai-je de ma place ?

__Erreur, mon ami, erreur. Justement pas. Shakespeare n’est rien de moins que le plus grand auteur anglais. Mais je ne vous apprends rien je suppose en disant cela. Pourquoi donc serait-ce une pièce maîtresse de notre littérature ? Monsieur Conelly ?

__Il a établi un standard de poèmes, répondit mon collègue en haussant les épaules.

__Voilà bien un esprit scientifique. Les standards en littérature, ça n’existe pas. » Il martelait chacune de ses syllabes. 

« Messieurs, la plus grande erreur en matière d’art littéraire mais même d’art tout court, a été de faire croire qu’une œuvre n’était bonne que si elle répondait à des standards. »

Il cracha presque le dernier mot, mais il ne s’emportait pas.

« Le standard existe peut être pour un bidon d’essence, pour une voiture, pour un bateau… Ce sont des objets qu’il est possible de dimensionner, de mesurer… de quantifier. »

Nous étions tous suspendus à ses lèvres.

« Mais comment justement quantifier un poème, monsieur Conelly ?

__La structure du texte ?

__Là encore, une idée scientifique. On croirait entendre les sophistes du XVIe siècle. La véritable réponse est : on ne peut pas.

__Mais comment juger si un auteur est bon ou non alors, demanda Neil, un étudiant particulièrement brillant depuis plusieurs années ?

__Je vais répondre par une autre question. Comment savez-vous qu’un texte vous plait ? »

Il y eut un silence assourdissant

« Et bien voici : il vous plait lorsqu’il vous apporte des sentiments que vous n’auriez pas eu sans sa présence. »

Cessant son va et vient dans les rangs, il regagna l’estrade.
« Prenez comme exemple ces vers :

Honte à toi qui la première

M’as appris la trahison,

Et d’horreur et de colère

M’as fait perdre la raison !

Honte à toi, femme à l’œil sombre

Dont les funestes amours

Ont ensevelis dans l’ombre

Mes printemps et mes beaux jours

Le ressentiment du poète envers la femme, sa muse, est palpable. Vous, messieurs, percevez la perte de sang froid de l’auteur et vous vous en imprégnez. Vous sentez la colère qui bouillonne envers cette femme, cette muse fatale. »

Effectivement, je n’étais pas insensible. Un coup d’œil rapide autour de moi me fit constater avec stupéfaction que je n’étais pas le seul. Certains avaient les mâchoires crispées d’autres les poings serrés…

Sir Cameron reprit d’une voix plus calme :

« Voilà, messieurs, la poésie dans sa splendeur. Elle vous prend, vous remue et ne vous lâche pas. »

Le cours s’acheva sur ces mots.

J’étais saisi, si bien que je passai ma journée à ruminer ces pensées et m’enfermai dans ma chambre dès que l’occasion se présenta.

« Elle vous prend, vous remue et ne vous lâche pas… » répétai-je, béat, allongé sur mon lit.

 
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A partir de ce jour, je ne vécus plus que pour les cours de ce professeur de lettre.

Moi qui avait été si passionné par la physique, je passais le plus clair de mon temps à relire des volumes entiers en alexandrins d’auteurs aussi plébiscités que Lewis, Macpherson ou Thackeray.

Mes sortis de l’internats étaient rares : elles devinrent inexistantes.

Je suivais ainsi assidûment les cours de lettres :

« Le romantisme a pour origine l’interrogation du présent. C’est le rejet d’un état social et moral récusé parce qu’il stérilise les imaginations et sclérose l’ambition. Cela aboutit dans le domaine esthétique à un rejet des formes dont parlait Monsieur Conelly… »

Ces mots me transperçaient de part en part. Chacun d’entre eux me faisaient l’effet d’un ras de marée intérieur.

Je restai souvent silencieux en classe mais je pris néanmoins l’habitude de porter des opinions qui manifestement enchantaient mon professeur.

Si mes notes périclitaient dans toutes autres matières, elles n’avaient jamais été aussi bonnes en lettres.

J’avais trouvé ma voie : la Poésie. Rien ne m’en détournerait.

 
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Vint le vendredi 5 décembre.

« Messieurs à lundi, lança Sir Cameron en fermant son manteau. Et en plus de vos essais, je vous demande à tous de rédiger un poème… Que vous lirez chacun à votre tour, devant la classe » ajouta-t-il avant de s’éclipser.

Mon sang ne fit qu’un tour.

Comme je le disais, je me manifestais peu et le fait de parler seul devant trente personnes me faisait trembler comme une feuille.

Mais on me demandait d’écrire un poème…Mon premier !
Je méditais sur le sujet pendant toute la nuit.

Le samedi, après un sommeil court et agité, je me mis à écrire fébrilement, déclamant souvent le fruit de mon esprit pour juger de sa qualité.

Ce devait être parfait.

Je passais la nuit de samedi à noircir des pages entières de rimes. Les mots s’entrechoquaient dans mon esprit et s’arrangeaient finalement pour constituer mon œuvre, ma première œuvre. Dimanche, le poème était prêt. Je le relus plusieurs dizaines de fois encore l’après-midi pour y poser ma voix en harmonie avec le texte et trouver le ton juste. Je m’endormis finalement, épuisé, le fruit de mon travail dans le creux de mon épaule.

Je me présentai néanmoins frais et dispos au cours du lundi matin et, confiant, je gagnai ma place.

Sir Cameron entra en classe.

« Messieurs, je ne vais pas faire durer plus longtemps cette attente insoutenable. Nous allons passer immédiatement à la lecture. »

Six de mes camarades passèrent les uns après les autres. Les résultats, bien que souvent médiocres, étaient particulièrement édifiants.

Mais je n’écoutais que par intermittence, récitant mentalement mon texte.
« Monsieur Lancaster, c’est à vous »
Je sursautai en entendant mon nom. Je me levai et montai sur l’estrade.

Les deux minutes qui suivirent restent pour moi un souvenir particulièrement douloureux.

Au fur et à mesure que je déclamais, je vis la classe commencer à sourire, puis à pouffer, pour enfin atteindre un fou rire général.

Perdu devant ce parterre que je n’avais pas choisi, je rougis et tentai désespérément de regagner l’attention de mes camarades. Sans succès.

Je tentais alors de trouver un soutient auprès de mon professeur. C’est avec la plus grande des consternations que je vis qu’il maîtrisait avec peine un sourire en coin.

Le mythe était brisé.

Je repartis m’asseoir à mon pupitre, humilié et les larmes aux yeux, maudissant de toute mon âme les êtres qui m’entouraient.

Je refusai de poser un seul instant mes yeux sur Sir Cameron, ce tartuffe, cet individu pétri d’orgueil qui m’avait si bien abusé par ses discours sur la poésie.

Cet échec appelait une revanche.
 
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Je regrette à présent amèrement ce sursaut d’honneur qui me vit plonger dans un état proche de la folie.

Je restai prostré tout le reste de la semaine, prétextant une fièvre douloureuse. A ma grande surprise, je réussis même à abuser le médecin venu m’ausculter qui me donna quelques jours de repos supplémentaires.

Profitant de ce cadeau, je rassemblai mes idées et recommençai à écrire.

En deux semaines, j’avais rédigé près de dix poèmes de quatre strophes chacun. Bien que meilleurs à mon avis que celui que j’avais déclamé, je n’en étais pas satisfait.

Dans le même temps, les auteurs classiques qui d’habitudes me portaient réconfort et optimisme me parurent fades et mièvres. Je me tournais vers des écrits plus forts, plus illuminés. La Divine Comédie de Dante devint mon livre de chevet.

Je me mis à rêver que je précipitais Sir Cameron dans le Cocyte, qu’il endurait mille tortures de la part de Dité lui-même ou qu’Antée lui brisait les os de son poing cyclopéen.

Dante me révéla en outre des noms qu’il aurait mieux fallu taire ou enfouir à jamais dans des caveaux scellés : Yashon le grand prêtre maudit de Jérusalem, Aruns l’aruspice, Cacus le Faune… des êtres mauvais sur lesquels je me documentai abondamment.

Et c’est là que le destin me rattrapa : je notais dans une transcription d’une homélie de Yashon une référence aux « manuscrits d’Aqaba » : des textes issus des premières invasions Hittites sur le sol Egyptien, rédigés sous formes de « versets chantants et fort agréables à l’oreille ».

L’homélie parlait de la mort funeste qui avait cueilli tous ceux qui avaient eu le malheur d’écouter ces vers millénaires et mettait en garde contre les textes païens éloignés des voix du Seigneur.

Tel un dément, je prenais un week-end complet pour me rendre à Londres. De là je me dirigeai vers la National Galery où étaient entreposés les précieux textes dans une salle fermée au public. En ma qualité d’étudiant dans un établissement respectable, je parvins à obtenir l’autorisation de les parcourir, surveillé par une bibliothécaire acariâtre. Je ne comprenais pas un traître mot de ce qui était écrit mais les glyphes ancestraux possédaient rien que dans leurs arrangements visuels un rythme parfois terrifiant.

On pouvait y voir le déchaînement des premiers volcans à la création du monde, la destruction des orgueilleuses villes de Sodome et Gomorrhe ou même la puissance élémentaire qui constituent la structure de notre univers.

Tenant de maîtriser mes tremblements, je tirais une retranscription la plus fidèle possible des idéogrammes représentés sur les papyrus. Je rentrai le dimanche à Church of Dale et, de retour dans ma chambre, parcourus mon acquisition d’un œil malveillant.

Débuta alors une crise de démence particulièrement aiguë qui me laissa peu de souvenir.

Je garde de cette période seulement des impressions floues de veilles ininterrompues, de pictogrammes monstrueux, de sons proférés par ma bouche dans des tonalités pourtant inaccessibles à la voix humaine, de chants primitifs à la lueur de la lune comme ceux qu’ont du psalmodier les premiers australopithèques…

Il me semble avoir approché les mystères les plus terrifiants qui puissent être, frôlant les vides interstellaires au delà de l’espace angulaire, effleurant l’énigme de la tour de Babel… J’outrepassai largement les frontières de ce qu’il est bon d’ignorer pour les hommes, m’abandonnant dans une orgie affolée de révélations monstrueuses. 

 
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Je recouvre mes sens le 15 février à 7 heure très précisément.

Ma chambre est impeccablement rangée et je suis endormi sur mon bureau, la tête sur une feuille de papyrus. Un texte y est écrit dans une langue que je ne comprends pas mais qui éveille de curieuses impressions malsaines dans mon subconscient. Sans trop savoir pourquoi, je sens que ma vengeance se trouve dans ces quelques lignes obscures.

Fraîchement rasé, je me présente au cours de Sir Cameron, et lui présente mon désir de lire un nouveau poème de ma composition à la classe. Ce dernier, habituel partisan des initiatives personnelles accueille ma requête avec joie.

C’est ainsi qu’un peu avant la fin du cours, je monte une nouvelle fois sur l’estrade, avec la détermination froide de celui qui ne reculera devant rien.

Je commence la lecture.
Les premières syllabes glacent le sang de l’assistance.
Hyarl’fjkum esternhtm

Jurktgf’ter gutlroaq fr’tunjm

Le temps semble s’être figé. Je vois des yeux écarquillés par l’horreur mais comme hypnotisés par mes paroles.

Hju gh’tedhe rjfkm
Fhf’ftagn rg’ejmm
 

Le rythme du texte s’accélère. Les pictogrammes des manuscrits semblent danser à présent dans la salle.

Ghjrueklm fhf’ftagn Agthum nvkolm

La texture de l’univers qui nous entoure apparaît plus floue au fur et à mesure que sont lâchées les syllabes millénaires.

Hurj’ghd ajkthrum qhgdm

L’odeur des marais du Permien gagne mes narines. Le sol est spongieux et limoneux alors que le bruit sourd de pas titanesques résonne dans mon esprit. Je me rends compte que je libère des puissances que l’homme ne devraient pas même appréhender. Je tente de mettre fin aux borborygmes démoniaques qui s’échappent de ma bouche, mais il est trop tard.

Hurj’ghd fgtel’efdstm dhadk harftm’egak etiml fjdie fheim prgjunbu’ghtfrme E’RLYAH

Je hurle le dernier mot dans une cacophonie de hurlements inhumains, issus des aubes des temps où la mémoire de l’homme n’ose remonter.

La dernière vision que j’ai est celle d’un torse aux proportions colossales tentant de s’extirper d’une fange graisseuse au centre de la classe.

Je sens maintenant la présence d’êtres indicibles et mille fois maudits par des générations de religieux aux cours des âges. Fuyant les horreurs que mon ego démesuré a rappelées des dimensions cachées où elles avaient été enfermées pendant si longtemps, je me jette comme un damné au travers d’une vitre. Je m’évanouis avant même de toucher les graviers de la cour.

 
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Je reprends connaissance sans doute quelques heures après.

Je me trouve sur une civière à l’entrée du domaine de Church of Dale. Des infirmiers prennent soins de moi tandis qu’un barrage de police bloque le portail du domaine. Des hommes me parlent mais je n’entends pas. Je porte une main à mes tympans et sens un liquide visqueux qui coule de mes oreilles.

On me transporte à l’hôpital de Camporton à quelques kilomètres de là où je reste en observation quelques jours.

Les médecins me font comprendre que je resterais sourd à vie. J’avoue en être soulagé. Plus jamais je n’aurais la possibilité d’entendre les cris sauvages qui s’élevèrent le 15 février 1953 de ma classe de Church of Dale.

J’ai appris que l’établissement avait été fermé suite à la destruction d’un des bâtiments après l’explosion d’une conduite de gaz.

Je me garde bien de demander des détails.

Aujourd’hui, je prie pour que le sortilège caché dans les manuscrits d’Aqaba reste enfoui dans cette salle interdite au public de la National Galery de Londres.

Et que les créatures appelées par mon invocation aient rejoint les mondes qu’elles n’auraient jamais du quitter.

 
 
Sir Harvey K. Lancaster
    

Publié dans Divers

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Metatron 04/01/2006 18:21

Je me laisse mon premier commentaire ; )