Des Dalles

Publié le par Guillaume Woerner

DES DALLES

 

Note de l'auteur :

Ce texte a concouru au Challenge N°20 du site http://www.atorgael.com/.

Le thème du concours était de rédiger un texte de 500 à 1.000 mots avec la phrase suivante en guise de fin
:

L'herbe grasse s'offrait à lui, il s'y étala de tout son long.
ou
L'herbe grasse s'offrait à elle, elle s'y étala de tout son long.

J'ai placé l'action de mon texte dans un univers imaginé pour une nouvelle longue, malheureusement restée inachevée.

Le niveau de ce challenge m'a laissé au pied du podium.
Je vous recommande d'ailleurs les textes suivants, présentés par les autres concurrents et de très bonne qualité :
Les aventures de Sniffel :
http://www.atorgael.com/doku.php/librarion/challenges/chec20_4
Une histoire dans le monde de Blood Bowl : http://www.atorgael.com/doku.php/librarion/challenges/chec20_2
Les motards Carpe Diem : http://www.atorgael.com/doku.php/librarion/challenges/chec20_1



 


 

 

    D'un bond rendu maladroit par la fatigue, le lieutenant Sabriya Veli franchit le vide qui séparait les deux dalles.

    Elle se retourna pour faire face à son coéquipier, le navigateur Léocade Santoru, resté de l'autre côté. Elle tenta de lui adresser un sourire moqueur, mais le cœur n'y était pas.

    Les dalles s'éloignaient déjà les unes des autres, aussi Léocade la rejoignit sans attendre.

    Ils se trouvaient à présent sur un vaste plateau de la taille d'un terrain de football.

    « On fait une pause » décréta Léocade en s'affalant sur le sol de pierre.

    Depuis combien de temps se trouvaient-ils dans cette dimension ? Des jours ? Des mois ?

    Comment savoir ? La douce lumière qui baignait ce monde n'avait pas changé depuis leur arrivée.

    Au firmament d'un noir d'encre, on ne trouvait aucun astre. Mais dans toutes les directions dérivaient paresseusement ces blocs monolithiques aux arrêtes parfaitement rectilignes. En haut, en bas, et jusqu'à l'infini...  Il n'y en avait de toutes les tailles, de toutes les couleurs, avec parfois un torrent d'eau qui plongeait de l'un à l'autre, ruban liquide sans origine ni fin.

    Les deux explorateurs ignoraient le phénomène physique qui permettait à ces dalles de flotter ainsi sur le vide.

    Tout cela n'avait pourtant plus d'importance : le temps des découvertes avait cessé depuis bien longtemps.

    On pouvait considérer ce premier voyage dans une dimension parallèle comme une franche réussite : la transmigration s'était faite sans problème et comme prévue, la destination était pourvue d'une atmosphère respirable.

    Cependant, les deux aventuriers se maudissaient encore de s'être éloignés du portail retour.

    Euphorique, ils étaient passés d'une dalle à l'autre, admirant cet improbable paysage... Avant de s'apercevoir que les blocs avaient dérivé et que le portail était à présent inaccessible.

    Quelle angoisse.

    Ils s'étaient retrouvés bloqués dans cette dimension étrange, dont le silence n'était troublé que par le fracas épisodique des dalles qui s'entrechoquaient. Encore heureux que les champignons qui poussaient au bord des rares point d'eau soient comestibles...

    Léocade réajusta sa combinaison élimée et se releva :

    « En route ! Ce serait dommage de manquer le coche.

    __Ce qui suppose que vos calculs sont justes, fit Sabriya avec une moue dubitative.

    __Ils le sont. Je vous rappelle que nous avons eu le temps d'observer ces fichues dalles. J'ai modélisé leurs trajectoires, estimé leurs tailles, leurs vitesses...

    __Tout ça sans aucun des outils informatiques sur lesquels vous vous appuyiez à Kourou. L'erreur est humaine, conclut-elle d'un geste fataliste... 

    __Mon lieutenant, je vous demande un minimum de confiance. J'ai tout noté : les blocs vont dériver et former une passerelle. Ils seront disjoints, mais nous pourrons rentrer chez nous »

     En haussant les épaules, Sabriya se remit en marche.

 

***

 

    Léocade fixait le petit bloc sur lequel brillait le portail.

    Leur ticket retour était là, à une cinquantaine de mètres devant eux.

    Et comme prévu, les dalles s'approchaient. Elles venaient de partout, répondant à l'appel des équations griffonnées à la va-vite sur le carnet de note.

    Elles prenaient leur place dans ce formidable ballet parfois émaillé du raclement de la pierre contre la pierre.

    Comme par magie, le dernier bloc vint glisser doucement aux pieds des deux explorateurs.

    Ils hésitèrent un instant, n'osant croire à la fin de leur calvaire.

    « Après vous, mon lieutenant » fit galamment Léocade en s'effaçant.

    Sabriya se rua dans l'escalier qui s'était ainsi formé. Elle courait à perdre haleine, survolant les interstices entre les dalles. Bientôt la terre, le vent, l'air frais, le soleil... Bientôt...

    « NON ! »

    Sabriya hurla en pilant à la dernière marche.

    Le bloc sur lequel ondoyait le portail la narguait, deux mètres au dessus d'elle.

    Arrivé à son niveau, Léocade regarda une dernière fois son carnet :

    « Ce n'est pas possible ! »

    Il y eut un silence.

    « Les blocs s'écartent déjà, constata Léocade. Tentons-nous de revenir en arrière ? »

    __Aidez-moi plutôt à me hisser là-haut, décida Sabriya. En faisant une corde avec le reste de nos combinaisons, je pourrai vous tirer jusqu'à moi.

    __Sans vouloir vous contredire, j'aurai plus de facilité à vous faire monter. Laissez-moi y aller. Pendant ce temps, attachez nos vestes et chemises »

    Sabriya hésita :

    « Vous ne m'abandonnerez pas ?

    __Je vous promets que vous franchirez le portail avant moi.

    __Alors ne perdons pas de temps »

    Sans attendre, elle entreprit de nouer les vêtements les uns aux autres.

    Léocade recula pour prendre de l'élan.

    La dalle qu'il cherchait à atteindre ne faisait qu'un mètre d'épaisseur environ : il devrait se hisser à la force des bras sans pouvoir s'aider des jambes, tout en étant suspendu au dessus du néant, au sens propre. Que se passerait-il s'il chutait ? Tomberait-il indéfiniment jusqu'à croiser la trajectoire d'une dalle ?

    Il prit une profonde inspiration et commença sa course avant de s'élancer dans le vide.

    Ses mains rencontrèrent le rebord de la dalle et s'y agrippèrent.

    « Nos blocs s'écartent ! » cria Sabriya derrière lui.

    Léocade tira sur ses bras, jusqu'à ce qu'il puisse voir le portail qui luisait doucement.

    La sueur lui coulait dans les yeux : ce genre d'exercice datait de son service militaire.

    Puisant dans ses dernières forces, le navigateur contracta tous les muscles de son corps et poussa d'un coup vers le ciel.

    Il faillit pleurer de soulagement lorsqu'il se sentit basculer sur la dalle. Sans relâcher son effort, il se tortilla jusqu'à ce qu'il soit complètement en sécurité.

    Le retour sur Terre n'était plus une utopie.

    Restait une dernière épreuve avant le retour sur Terre.

    « Lieutenant, nous avons réussi ! Je vais vous tirer de là ! »

    Sabriya, rayonnante, lui lança la corde.

    Léocade saisit la manche de veste qui en constituait l'extrémité.

    Ses mains, harassées par l'effort fourni, ne purent se refermer sur le tissu.

    En contrebas, Sabriya blêmit.

    « Tout va bien ?

    __J'ai manqué la corde. Lancez la moi à nouveau » fit Léocade avec un sourire forcé.

    A la tentative suivante, il parvint à s'en saisir.

    Il comprit immédiatement qu'il ne pourrait jamais tirer Sabriya jusqu'à lui. Ses bras n'en pouvaient plus et il parvenait à peine à tenir la corde entre ses doigts ankylosés.

    « Je vous ordonne de me faire monter ! » hurla Sabriya de sa dalle qui dérivait de plus en plus loin.

    Léocade fit une dernière tentative. La corde lui glissa entre les doigts.

    « Je suis désolé, fit-il d'une voix blanche.

    __Ne me laissez pas » implora Sabriya.

    Léocade était déjà en train d'activer le portail.

    « Vous aviez promis » rugit sa partenaire. Mais son bloc était à présent trop loin pour tenter quoique ce soit : elle était condamnée.

    Sans se retourner, Léocade plongea dans le champ magnétique.

 

***

 

    Dérouté par le transfert, Léocade tituba en masquant l'éblouissante lumière qui semblait venir du ciel.

    « Je suis de retour ! » cria-t-il en éclatant d'un rire sonore.

    Les yeux fermés, il fit quelques pas maladroits, cherchant à trouver un mur sur lequel s'appuyer.

    Ses mains ne rencontrèrent que le vide, alors qu'une brise légère lui caressait le visage.

    Il fut saisi d'une sourde angoisse.

    Où se trouvaient les laboratoires de plastiques et de béton du complexe spatial de Kourou ?

    Qu'étaient devenus l'air conditionné et les néons ?

    « Je suis revenu » appela-t-il une nouvelle fois.

    Il entrouvrit les yeux, pour découvrir une vaste prairie.

    Etait-ce un dysfonctionnement du portail ? S'agissait-il d'une nouvelle dimension parallèle ?

    Léocade soupira. Son périple n'était pas terminé : il avait un nouvel univers à découvrir.

    L'herbe grasse s'offrait à lui, il s'y étala de tout son long.

 

Publié dans Science Fiction

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