Le choix du coeur

Publié le par Guillaume Woerner

Le choix du cœur






Médard se creusait la tête.

Comment classer chronologiquement un texte rédigé au 41e millénaire ? Metatron le voyageur s'était-il trompé en consignant la date de cet écrit ?

Atterré, le scribe consulta une nouvelle fois le logiciel de classement de la grande bibliothèque de Conflux : il n'allait que jusqu'à l'année 9 999. 

Fallait-il revoir tout le système ?

Consciencieusement, Médard biffa l'un des zéros de la date.
La postérité n'y verrait que du feu.



 


 



« Qu'est-ce que je fous là ? » songea frère Chebart.

La question revenait sans cesse. Peut-être la millième fois cette année, estima-t-il avec un sourire sans joie.

A ses côtés, les autres spaces marines étaient habités par une foi inébranlable.

Engoncés dans leur imposante armure énergétique, ils délivraient un feu nourri sur les insurgés de la cité-ruche d'Icaborg II.

« Encore de pauvres diables qui aspirent à la liberté » pensa Chebart en contemplant les malheureux tomber sous les tirs d'armes automatiques.

Sans conviction, il lâcha à son tour une vague rafale de bolts, criblant d'impacts le mur derrière lequel s'était abritée une troupe de rebelles.

Derrière le casque intégral de son armure, personne ne pouvait lire les doutes qui crispaient son visage.

Il s'était trompé de voie.

Les instructeurs n'avaient pas su déceler cette incompatibilité de caractère avec l'intransigeance des principes Ultramarines.

L'enthousiasme de sa jeunesse lui avait permis d'intégrer ce prestigieux chapitre avec les honneurs.

Cependant, alors que ses frères d'armes passaient leur temps libre en prières, méditation et actions de grâce en l'honneur de l'Empereur, lui préférait se documenter sur la sculpture, musique et peinture. L'art des ages anciens, qu'avait piétiné la glorification de l'Empereur imposée par l'Inquisition.

Chebart savait qu'à présent, il était trop tard pour revenir en arrière.

On lui avait greffé un deuxième cœur, un troisième poumon, renforcé son squelette par des injections d'adamantium...

Sa morphologie avait été adaptée au port d'une armure énergétique. Les coques de plastaciers s'ajustaient parfaitement sur son corps, lui faisant comme une deuxième peau reliée à son organisme par une série de broches et de valves.

Aujourd'hui, Chebart devait bien admettre qu'il se sentait mieux avec son armure que sans.

Quitter les spaces marines n'était pas envisageable : on embrassait la carrière à vie et même pour plusieurs siècles grâce aux méthodes régénérantes des apothicaires du chapitre.

La retraite ne survenait que lorsqu'un ennemi suffisamment décidé parvenait à vous cribler de balles explosives.

Quant à la désertion, c'était assimilé à une preuve flagrante de désordre psychique et on vous envoyait l'inquisition aux fesses.

Chebart soupira en rechargeant son bolter alors que sa section pénétrait dans l'immense ascenseur qui menait au sommet de la cité-ruche.

« On frappe à la tête, annonça le sergent alors que les plans du dernier étage s'affichait sur les viseurs optiques. Akshasa le rebelle s'est retranché dans les anciens appartements du gouverneur. Ne le ratez pas. »

Un space marine entama un chant à la gloire de l'Empereur, bientôt reprit en cœur par l'unité.

Seul Chebart restait muet, perdu dans ses pensées.

Au bout de quelques minutes, il y eut une secousse, annonçant la fin de l'ascension :

« Mes frères, je compte sur vous... » lâcha le sergent en déverrouillant les portes.

Il n'eut pas le temps d'en dire plus : un tir de canon laser le coupa en deux tandis qu'une pluie de rayons mortels s'abattaient sur les spaces marines.

Afin de protéger leur leader, les rebelles avaient fortifié le moindre recoin des antichambres des luxueux salons du gouverneur.

Il en fallait cependant plus pour déstabiliser une unité d'Ultramarines.

Les lance-flammes entrèrent en action et les survivants se jetèrent à l'assaut des impies qui avaient osé braver la sainte autorité de l'Empereur.

N'écoutant que son courage, qui ne lui disait pas grand-chose, Chebart resta en retrait, ne délivrant que quelques tirs sporadiques sur les insurgés qui s'approchaient un peu trop.

Malgré leur détermination, les spaces marines tombaient les uns après les autres.

Les terribles gantelets énergétiques arrachaient des morceaux entiers de corps, mais les innombrables rebelles abattaient leurs épées tronçonneuses qu'ils avaient récupéré dans les arsenaux des troupes locales.

Au bout de quelques minutes de lutte acharnée, Chebart, toujours à l'abri dans l'ascenseur, perdit de vue le dernier de ses frères d'armes, noyé sous une masse d'assaillants.

Dans un instant, les forces déchainées des rebelles se retourneraient contre lui.

« Voila enfin l'occasion de claquer la porte des Ultramarines » songea Chebart.

Non, se reprit-il aussitôt. Sa vie ne lui plaisait pas mais il ne souhaitait pas mourir pour autant. Pas comme ça.

Une froide détermination l'envahie alors qu'il s'élançait vers la dépouille du sergent.

Il récupéra la grenade vortex à la ceinture de son officier et sans hésiter activa le délicat mécanisme.

« Je suis désolé » fit-il en lançant l'engin de mort au milieu de la mêlée.

La grenade explosa dans un rugissement dément alors que la trame de l'espace-temps se déchirait à l'endroit de l'impact. Terrifiés, les hommes reculèrent, mais le trou noir se mit à aspirer goulument cadavres, matériels et fuyards.

En quelques secondes, tout était nettoyé. Comme un monstre repu, le gouffre se referma, plongeant le hall dans un silence mortuaire.

Chebart s'avança dans les appartements à présent vides. Salons, salles de réception, antichambres... Le luxe refusé aux milliards d'habitants de l'impérium s'étalait en grandes couches d'or, de marbre et d'ébènes.

Indifférent à cette surenchère monétaire, Chebart continuait sa progression jusqu'à atteindre la porte de la grande salle de bal.

Sans prendre la moindre précaution, il ouvrit les doubles battants ouvragés.

Il resta interdit face au spectacle qui s'offrait à lui.

L'immense salle était peuplée de milliers de femmes, d'enfants, de vieillards... Tous ceux qui n'étaient pas capables de combattre les forces de l'Imperium aux côtés des rebelles avaient été regroupés ici. Des braseros crépitaient à même le plancher précieux et les statues renversées délimitaient les couchages de différentes familles.

Tous savaient ce que la présence de Chebart en ces lieux signifiait : leurs dernières lignes de défense étaient tombées face aux assauts des spaces marines.

Des femmes se mirent à sangloter en silence, leurs enfants serrés contre elle. Les vieillards secouèrent la tête en baissant les yeux...

Cependant, Chebart jeta à peine un regard à ces réfugiés : son attention avait été attirée par les tableaux accrochés au mur.

Devant lui s'étendait la plus magnifique des collections de peintures qu'il avait jamais vu : des œuvres antiques datant même d'avant la grande croisade de l'Empereur. Des paysages vierges, des scènes agricoles, des portraits au visage sévère...

Enjambant les couchages, Chebart parcourait la salle, s'enivrant des couleurs, des formes étranges des artistes abstraits, des émotions que dégageaient ces œuvres préservées...

« Ca vous intéresse ? »

Chebart se retourna pour faire face à un petit homme aux longs cheveux gris qui pointait sur lui un pistolet bolter. L'arme dans sa main décharnée paraissait démesurée.

« Akshasa le rebelle... »

L'homme acquiesça d'un signe de tête :

« Rebelle, mais plus pour longtemps. J'imagine que dans quelques instants, vos frères d'armes vont débarquer ici pour me faire un sort... Ainsi qu'à tous ceux qui ont adhéré à mes idées »

Il parlait sans amertume, comme s'il acceptait le destin qui lui était promis.

Une nouvelle fois, Chebart reporta son regard sur les paysages peints par les maîtres antiques. Il se sentait curieusement apaisé.

Plus bas, dans la cité ruche, le bruit des combats était comme un tonnerre lointain. Un roulement qui jamais n'atteindrait ces personnages d'huiles et de gouaches.

Une déflagration secoua soudain l'étage tout entier, le ramenant à la réalité : la seconde escouade de marines montait venger ses frères d'armes tombés au champ d'honneur.

Ils ne feraient pas de quartiers et passeraient la salle au lance-flamme.

Aucun des chefs d'œuvres exposés ici n'y survivrait.

Chebart sentit la colère monter en lui.

Animé d'une soudaine résolution, il vérifia le chargeur de son Bolter.

« Venez avec moi, Akshasa. Nous allons accueillir ces profanateurs comme il se doit »

Le cœur léger, Chebart s'élança vers son destin.



Publié dans Science Fiction

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