La Mêlée des Héros

Publié le par Guillaume Woerner


La Mêlée des Héros

par Guillaume "Metatron" Woerner

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Les légendes les plus folles couraient sur le physique de Metatron le voyageur.

C'était un humain, mais dont personne ne parvenait à définir clairement l'apparence.

Les histoires les plus anciennes faisaient état de son amour pour un sport étrange appelé rugby : 30 joueurs sur un pré qui se rentrent dedans tout en s’efforçant d’appliquer des règles abstruses.

Aussi, les artistes de Conflux n’avaient jamais pu trancher entre l’image d’intellectuel ou de sportif du voyageur.

La statue sur la place de l’Etoile à huit branches montrait un Metatron aux épaules étroites et au front rayonnant d’intelligence. En revanche, les sculptures des artistes gays de La Porte le représentaient avec des muscles puissants et de longs cheveux bouclés.

Parmi les curiosités de Conflux, on trouvait ce bronze d’un Métatron au visage de vieillard et affublé d’un corps de culturiste…

Medard se renversa sur son siège : cela ne l’aidait pas à choisir l’image de couverture de son anthologie.

 

 



 

 

 


 

Un beau soleil printanier, comme je les aime.P1020557

Idéal pour un match de rugby.

Les équipes se mettent en place sous les acclamations des supporters locaux venus encourager leurs joueurs.

 

« Pack à droite ! » ordonne notre demi de mêlée

 

Je fais rouler mes épaules massives alors que mes camarades se positionnent.

En tant que talonneur, je suis en première ligne pour subir la montée de l’équipe adverse. Lama et Mitch, mes deux piliers, se tiennent prêts : je compte sur eux et eux sur moi. Je sais que mes prestations depuis mon arrivée au club ont décuplé les att

entes de mes partenaires. Mais je ne dois pas en faire trop. « Profil bas ! » me répétait toujours mon père adoptif. Dommage qu’il ne soit plus là.

La tension monte alors que l’équipe adverse finit de prendre position sur la ligne des 50 mètres, face à nous.

« Il parait que leur talon est une vraie bête, me souffle Lama.

–– Ils l’appellent Rusto » renchéri Mitch en me désignant mon vis-à-vis.

Je lui jette un bref coup d’œil.

Comme moi, il est engoncé dans son maillot trop serré, qui moule son torse puissant. Dans quelques minutes, il aura lui aussi le cou irrité par ce col étroit, taillé pour la silhouette fuselée d’un trois-quarts plutôt que pour la force brute des avants.

Tel est notre lot commun, à nous les premières lignes.

Ces constatations fraternalistes ne me font pas oublier le principal : le combat va bientôt débuter et je serai sans pitié.

Un coup de sifflet retentit.

La balle s’envole en tournoyant… pour atterrir dans les bras de notre troisième ligne centre. Trois pas d’élan et le voila qui vient percuter un barbu adverse. Je suis au soutien derrière mon camarade, lui agrippant les hanches pour le propulser en peu plus loin. Il tombe au sol et libère sa balle. Notre demi de mêlée la fait gicler pour une nouvelle charge de nos deuxièmes lignes, qui s’encastrent sur Rusto, le fameux talonneur adverse.

Quel impact !

Nos gaillards sont arrêtés net et jetés à terre. Sous le choc, la balle s’échappe. En avant, siffle monsieur l’arbitre.

C’est la première mêlée.

Les avants se regroupent par famille. Je sens l’énergie frémissante de mes piliers, que je galvanise en les serrant contre moi, comme deux poussins de cent kilos. Derrière moi, les deuxièmes barres sont bouillants, désireux de faire oublier qu’ils sont à l’origine de la faute.

Un peu plus loin, les troisièmes lignes se tiennent prêts à jaillir pour couper les offensives adverses.

En face…

Je plante mon regard dans celui de mon adversaire direct.

Il se tient prêt, encadré lui aussi par deux gros bébés aux oreilles en choux fleurs.

Blond, le cheveu ras, des joues mangées d’une barbe de trois jours, des yeux clairs, presque turquoise…

Comme moi, il a délaissé les straps dont certains s’enserrent le crâne comme des lauriers.

Il aime le contact rude, direct.

Il va être servi.

« Profil bas ! » Ces paroles me reviennent. Je dois me contenir. Ne pas me dévoiler.

Nos yeux ne se quittent plus. Comme s’il n’existait plus rien autour. Pas besoin de parler, cet échange de regard en dit déjà long. Il est la promesse d’une lutte sans pitié, jusqu’à l’épuisement.

Les packs sont en position, comme des armes chargées prêtes à tirer.

Les mots de l’arbitre enclenchent le processus :

« Touchez ! »

« Attendez ! »

« Entrez ! »

Les deux entités s’élancent l’une contre l’autre, dans le rugissement de l’effort.

Ma percussion est puissante, comme à chaque première mêlée.

Bien sur, j’en ai encore beaucoup sous le coude mais en général, cette première poussée suffit à marquer notre suprématie.

Cependant, la contre poussée est particulièrement rude.

Au milieu des corps, nous nous livrons un combat sans merci entre talonneurs. De la seule force de son cou, Rusto me met mes cervicales au supplice, m’écrasant le crâne contre celui de son pilier gauche.

Un autre que moi aura déjà écroulé la mêlée.

Je sollicite l’énergie que je réserve habituellement aux cas d’exception et pousse de plus belle, soutenant mes piliers que je sens défaillir à mes côtés.

Mes yeux ne peuvent voir que l’herbe du terrain, labourée par les crampons. Un bref instant, j’aperçois la balle que vient d’introduire leur demi de mêlée. Mais déjà, Rusto l’a talonnée vers son camp.

Il n’en a pas profité pour balancer un coup de genou en plein visage. Il joue réglo : un adversaire à ma mesure.

« Sortie droite ! »

C’est notre 9, qui nous indique que la mêlée est finie.

Notre pack se délite alors que les avants se désengagent pour reprendre leur place en défense.

En tant que talonneur, je suis le dernier à m’extirper de cet assemblage de corps. J’échange un dernier regard avec Rusto, promesse d’une revanche à la prochaine mêlée puis je m’élance à mon tour.

La balle circule à présent dans les lignes de trois-quarts.

L’attention est focalisée sur les mouvements aériens des attaques et des feintes.

Personne ne fait attention à un gros qui se replace, aussi je m’autorise à ponctionner une nouvelle fois l’énergie inépuisable qui m’habite.

Les centres enchainent les temps de jeu. Sur une nouvelle percussion, leur 9 redonne à l’intérieur pour un troisième ligne qui traverse notre rideau défensif.

Celui là est pour moi.

Lancé à toute vitesse, je le percute de flanc, l’arrachant au sol pour le replanter deux mètres plus loin dans la terre grasse.

Déjà, je me relève pour tenter de lui arracher la balle des mains.

Je me prends la vague des gros d’en face qui viennent soutenir leur joueur. A nouveau, je sens la barbe râpeuse de Rusto qui m’écorche la joue.

Lui aussi semble en canne pour parvenir aussi vite en soutien de l’action.

Je n’ai pas le temps d’y réfléchir et je tombe sur les fesses sous la pression adverse.

Quelle humiliation !

Vexé, je bondis sur mes pieds.

Les paroles de mon père sont noyées sous un flot d’adrénaline.

Je m’élance à la poursuite des attaquants, qui atteignent à présent nos 22 mètres.

Mes foulées font jaillir des mottes de terre et je fonds sur mes adversaires comme un boulet de canon.

D’un coup d’épaule, j’envoie au tapis leur 12 qui se voyait déjà en terre promise.

Avant de chuter, il parvient à donner la balle à ce maudit Rusto, qui était une nouvelle fois dans le bon coup.

Allongeant la foulée, il prend le travers pour contourner notre 15. Je suis à ses trousses : il me suffirait de gagner quelques centimètres pour lui faire une cuillère. Voyant cela, il accélère encore. C’est à peine si ses pieds touchent le sol. J’oublie toute prudence et passe en mode vol. L’air siffle à mes oreilles alors que je prends une impulsion pour bondir sur le porteur de balle.

Il a lu ma trajectoire et fait un crochet en direction de son camp.

Je parviens néanmoins à lui agripper le bas de son maillot.

Notre vitesse est telle que le tissu est arraché sans offrir la moindre résistance.

Il enchaine à présent une série de feintes de corps auxquelles je ne me laisse pas prendre.

A cours d’idée, il redresse finalement sa trajectoire et me percute de plein fouet.

Le choc est immense.

Mes crampons tracent de profonds sillons dans la terre alors que je tente de contenir sa charge.

C’est alors qu’il prend une nouvelle impulsion et s’élance vers le ciel.

Je réagis au quart de tour et à mon tour, je bondis à sa suite.

A quelle distance du sol sommes-nous ? Deux mètres, trois mètres ? Nous allons si vite que nos coéquipiers semblent statiques à nos côtés, comme pétrifiés en pleine course.

En vol, je saisis la cheville de Rusto.

Cette fois, j’abandonne toute idée de subtilité.

Je me projette vers le sol, entrainant avec moi mon adversaire. Comme un météore, nous frappons la terre dans une gerbe de boue et d’herbe.

La balle n’y résiste pas et explose dans une détonation sonore.

Un grand silence tombe sur le stade.

Monsieur l’arbitre semble avoir avalé son sifflet.

Rusto et moi sommes étalés de tout notre long, le souffle court :

« Qui es-tu, murmure mon valeureux challenger ?

__Barbarian, fais-je à mi voix. J’espérais rester incognito… »

L’autre s’esclaffe :

« C’est raté pour aujourd’hui ! Viens, ne trainons pas ici. Allons vider quelques godets à la santé des supers héros »

A mon tour, j’éclate de rire.

« Je te suis. Je ne suis pas sur qu’ils acceptent que je renouvelle ma licence de rugby »

D’une impulsion, nous bondissons vers l’azur, pour disparaître dans les nuages.

 

Publié dans Divers

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