Les Portes de l'Enfer

Publié le par Guillaume Woerner

Les Portes de l'Enfer

 

Par Guillaume « Metatron » Woerner

 

 

 

 

Metatron le voyageur parcourait les dimensions, ce qui lui permettait de passer d’une époque à l’autre. Medard le scribe ne se lassait pas de lire les récits d’anecdotes dont les conséquences s’étaient répercutées au travers des ages, changeant le destin de planètes entières.

Et il y en avait tout un stock ! L’exil du jardin d’Eden, la fondation de l’Atlantide, le deuil de Confucius après la mort de sa mère, la naissance du premier elfe du multivers… Tout ça dans une vieille boite en… et scellée par… une sorte de…

C’était à croire que les artisans de l’époque préféraient se servir sur leur voisin que d’aller récupérer deux ou trois bouts de bois, des clous…

Medard devait bien reconnaître qu’il lui était arrivé d’aller chiper en douce des trombones dans les tiroirs de frère Zuber, le scribe du bureau d’à côté.

Mais il ne lui était jamais venu à l’idée d’aller lui emprunter quelques côtes pour renforcer sa mallette à plumes.

 







Les êtres de lumière parcouraient les tunnels du temps et de l’espace.

Fusant à des vitesses incommensurables, ils dévalaient les boucles des galaxies, rasaient les soleils, slalomaient entre les planétoïdes…

Parmi les brumes et les poussières intersidérales, leur esprit ne tendait que vers un seul et unique objectif.

Un amas rocheux, le troisième en partant de son étoile.

A peine un gravier à l’échelle cosmique, mais ce petit grain de matière abritait ce qu’on ne trouvait nul par ailleurs.

La vie.

 

 

***

 

 

Oryash avait revêtu sa tenue d’apparat.

Le soleil matinal faisait chatoyer sa grande toge blanche, ornée d’une écharpe de laine maillée de fils d’or. Sur ses cheveux huilés était posée la tiare des prêtres.

Il surplombait la grande place à laquelle le peuple de Sumer était venu en habits de fêtes.

Pour le moment, l’heure était au recueillement et non aux célébrations. La grande ziggourat de pierre avait ses portes closes afin que le sanctuaire d’Enlil, Maître des mondes, reste inviolé.

Passant et repassant sa main dans sa barbe tressée, Oryash attendait les illustres visiteurs dont on lui avait annoncé l’arrivée.

Quarante jours auparavant, un rêve lui avait prédit la venue des messagers du Seigneur.

Lorsqu’il s’était retiré dans le désert pour méditer sur cette prophétie, les cieux s’étaient embrasés. De l’ouest, une lumière s’était levée et une voix avait tonné à ses oreilles :

« De nouveaux rois descendront du ciel. Ils cherchent des épouses pour engendrer une multitude de descendants. Prêtre de Sumer, rassemble les plus belles filles de ton pays dans le temple. Qu’elles soient lavées et parfumées et qu’elles se recueillent en attendant la venue de leurs saints époux »

Oryash avait offert douze moutons sans défaut en sacrifice d’action de grâce à Enlil. Puis les hérauts les plus rapides avaient porté la nouvelle aux villes des provinces de Sumer et d’Agadé, aux peuples des Elamites et des Amorites, et même aux Egyptiens à la peau cuivrée.

A l’annonce de ce message, de prestigieuses familles s’étaient disputées l’honneur d’offrir l’une de leurs filles aux envoyés du ciel.

Les plus beaux cortèges s’étaient mis en route pour la ville d’Ur, où la prophétie s’accomplirait.

Des princesses, de riches héritières et même de simples servantes dont la beauté rayonnait sous leurs robes déchirées… La voix venue du ciel n’avait établi aucune restriction quand au rang des futures mariées.

Et maintenant, le jour tant annoncé était venu.

Oryash ferma les yeux et adressa une prière muette de louange.

Cette journée était aussi son jour.

Un souvenir fugace lui traversa l’esprit : celui d’Abraham, ce vieil homme entouré de ses serviteurs et de ses troupeaux qui était parti quelques années auparavant vers l’ouest. On disait qu’un Dieu lui avait promis une descendance innombrable, un peuple élu voué à dominer la terre.

Oryash fut parcouru d’un frisson joyeux. Cet imposteur s’inclinerait bientôt devant les rejetons des rois du ciel.

 

 

***

 

 

L’incroyable voyage au travers des éternités glacées prenait fin.

L’orbe vaporeux de la terre était à présent nettement visible. Insensibles à toute forme de gravité, les entités cosmiques plongèrent vers l’atmosphère, perforant la couche de nuages, avant de survoler les océans, la terre, le désert…

Sans transition, le sable et les montagnes firent place à la plaine de Mésopotamie, traversée des deux fleuves mythiques, le Tigre et l’Euphrate.

Déjà, les traces de civilisation se faisaient plus nettes. Des troupeaux, des routes, des champs irrigués, des villages… et des villes, de plus en plus importantes, avec des murailles de pierre semblant défier le monde.

Et soudain, la ziggourat surgit à l’horizon, comme un poing dressé vers le ciel. Ses niveaux illuminés par le soleil, elle semblait rayonner comme un phare dans le petit matin.

Les êtres de lumières ralentirent leur course : ils étaient arrivés.

 

 

***

 

 

La grande place de Ur était balayée par une tornade.

La poussière et l’herbe sèche fouettaient les visages, obligeant la foule à rabattre les capuchons des robes et des manteaux.

Déjà, certains couraient se mettre à l’abri sous les porches ou dans les maisons.

Oryash refusait de céder.

La barbe blanchie par la poussière, les yeux rougis par le sable qui s’insinuait partout, il se tenait droit, appuyé sur son bâton de prêtre.

« Venez, ô grands rois, parvint-il à crier comme un défi à la tempête ! Votre peuple vous attend ! »

Le vent tomba comme par magie.

L’instant d’après, le soleil brillait à nouveau.

Désarçonné, Oryash manqua de perdre l’équilibre.

C’est alors qu’il les vit.

Ils se tenaient face aux portes de la ziggourat. Vêtus d’aubes immaculées, ils souriaient en contemplant la foule qui tombait à genoux.

Leur peau était bronzée et de longs cheveux bruns cascadaient sur leurs épaules. Du plus grand des deux paraissait jaillir une lumière si pure qu’elle éclipsait celle du soleil.

Plus que tout, leur regard trahissait leur nature divine : s’en déversaient des fontaines d’amour, qui faisaient chavirer le cœur de quiconque le croisait.

Tête baissée en signe se soumission, Oryash gravit les marches à leur rencontre et mit un genoux à terre avant d’arriver à leur hauteur.

« Mes Seigneurs, il en a été fait comme vous le souhaitiez. Les plus belles femmes du monde attendent leurs époux dans la plus grande salle du temple »

L’être divin qui illuminait la place de sa splendeur s’approcha et posa sa main sur le front du prêtre. Une chaleur apaisante parcourut Oryash qui faillit éclater en sanglots.

« Soit remercié, saint homme. Tu as fait beaucoup pour le salut de l’humanité »

Le second envoyé du ciel s’approcha alors pour glisser quelques mots à l’oreille de son compagnon :

« Il est encore temps de renoncer. Dieu notre Père désapprouve notre projet…

« Douterais-tu de moi, Azazel ? Je suis Lucifer, celui qui porte la lumière et je vais la porter aux hommes. De mon union avec leurs femmes naîtra un grand peuple. Des hommes, il aura la liberté ; des Anges, la puissance.

« Qui sommes nous pour nous élever contre La volonté de Dieu, reprit Azazel en lui saisissant le bras ? Renonce, je t’en conjure !

« Laisse-moi pénétrer dans le temple, fit Lucifer en se dégageant d’un geste brusque. Celui qui n’est pas avec moi est contre moi. Le Seigneur lui-même constatera que mon projet est bon »

L’ange gravit les marches. Avec un regard de défi, il posa sa main sur le panneau sculpté qui fermait l’immense porche.

Azazel s’élança et tomba à ses pieds pour le retenir par le bas de son aube. Il avait eu une vision : celle de deux anges brisés, maudits, voués à l’errance jusqu’à la fin des temps.

Malgré le geste désespéré de son compagnon, Lucifer avait déjà ouvert la porte, scellant ainsi leur sort à tous les deux.

 

      

Publié dans Divers

Commenter cet article