Le cimetière de Randjavola (2e partie)

Publié le par Guillaume Woerner


Le cimetière de Randjavola (2e partie)

 

Par Guillaume Woerner





Si la jungle autour de Randjavola était silencieuse de jour, c’était un véritable tombeau la nuit.

L’humidité y étouffait les rares bruissements de feuilles qui émanaient des fourrés.

Aussi De Barre, qui avait connu l’exubérante forêt du Viêt-Nam avec ses singes et ses oiseaux, ne trouvait-il pas le sommeil.

Tournant et se retournant sur son lit de camp, il tentait vainement de trouver un son auquel rattacher ses pensées.

A côté, la respiration paisible de Loiseau était comme une provocation.

L’insomnie était si tenace que l’officier se décida pour une cigarette, en espérant trouver dans la fumée l’apaisement qui le fuyait.

Enfilant ses chaussures, il sorti de la tente et huma l’air frais et humide de la nuit.

La pluie du soir avait laissé quelques flaques qui réfléchissaient à présent la clarté lunaire. Alentour, rien ne bougeait.

Le capitaine craqua une allumette. La clarté vacillante de la flamme révéla une ombre fugitive qui plongea dans l’obscurité.

De Barre sursauta :

« Qui va là ? »

Il resta ainsi pendant ce qui sembla une éternité, l’allumette consumée au bout des doigts, scrutant les ténèbres qui l’entouraient.

Mais le silence oppressant n’était pas même troublé par le bruissement de la forêt.

Songeant à son inexpérience de la jungle malgache, De Barre fut pris d’un frisson et il s’apprêta à regagner sa couche.

Mais au moment où il allait soulever la toile de la tente, il fut agrippé aux épaules et projeté à terre. Le capitaine roula sur lui-même pour se relever d’un bond. Il eut à peine le temps d’apercevoir le scintillement de la lune sur la pelle que maniait son adversaire avant de plonger à nouveau au sol, le fer de l’outil sifflant dans l’air moite. Il tenta de reculer mais le coup suivant lui meurtrit le bras et il trébucha en arrière. Son agresseur s’avança, menaçant, prêt à frapper.

De Barre reconnu Andréa. La folie déformait ses traits et il ne faisait aucun doute qu’il achèverait ce qu’il avait commencé.

Mais soudain le visage du Malgache s’adoucit une voix suppliante clama dans la nuit :

« Ne le tue pas ! »

Cette injonction parut couper l’élan du gardien du cimetière, qui resta un moment interdit.

Roulant sur le dos, De Barre en profita pour se mettre hors de portée de la pelle. Mais alors qu’il se relevait, Andréa lâcha son arme et bondit pour disparaître dans la jungle.

Loiseau jaillit de la tente à ce moment là suivit d’un tirailleur.

« Andréa, prévint le capitaine ! Cette fois il est bon pour le bagne.

__Mais cette voix, c’était…

__C’était celle de Radama »

Les deux hommes restèrent un instant silencieux. Les regards convergèrent vers la case du gardien où le deuxième tirailleur devait veiller.

« Allons voir comment ce maudit Andréa a pu s’échapper » proposa l’officier. Par précaution, il prit avec lui son revolver dans la tente avant d’ouvrir la marche. Ils atteignirent la hutte pour trouver le Malgache assommé. Pas d’autres traces du gardien que des liens arrachés et dispersés dans la pièce.

« Par tous les saints, on croirait que notre malheureux tirailleur a été attaqué par une bête sauvage ! »

Loiseau désignait les vêtements déchirés et les griffures qui striaient le visage du soldat.

De Barre consulta sa montre à gousset.

« Deux heures, constata-t-il. Et ce diable peut être partout. »

Le Malgache évanoui revenait progressivement à lui, grâce aux soins de Loiseau.

Le fonctionnaire tendit une gourde au blessé :

« Que s’est il passé demanda-t-il d’une voix bienveillante ? »

En tremblant, le tirailleur but une longue rasade avant d’agripper la main de l’officier :

« Il est en Tromba, mose capitaine. Possédé par un démon qui parle français ! »

De Barre se dégagea, l’air sévère :

« De quoi parles-tu ? Madagascar est une colonie française depuis près de quarante ans. Je ne vois rien de miraculeux à voir un Malgache parler français. »

Le soldat se recroquevilla sur lui-même.

« Le sorcier était calme au début de la nuit. Il dormait quand j’ai pris ma garde.

__Continue.

__A un moment, il a eu un sursaut. Comme s’il se réveillait. Il a ouvert les yeux, puis il s’est mis à me traiter de ‘’nègre’’ et de ‘’bon à rien’’ en français. J’ai voulu lui donner du bâton. Mais il a bondit et a arraché ses liens. Il allait s’enfuir mais j’ai essayé de l’attraper. Alors il m’a sauté dessus et m’a lacéré avec ses ongles. »

Essoufflé, le tirailleur restait prostré, les bras enserrant ses épaules.

« On lui a fait ça à mains nues ! » s’exclama Loiseau, en désignant une longue estafilade courant le long de l’avant bras du malheureux Malgache.

De Barre haussa les épaules.

« Il existe une foultitude de peuplades capable de bien pire.

__Que fait-on à présent, demanda le fonctionnaire ? Nous ne pouvons pas nous recoucher avec ce fou qui rode. »

Le capitaine réfléchit :

« Nous allons d’abords prévenir les femmes que cet Andréa est devenu hors la loi. Peut être pourront-elles le résonner. »

Le blessé se remit debout en gémissant et sortit de la hutte, aidé de l’officier et de son camarade, tandis que Loiseau ouvrait la marche et portait les fusils.

Ils marchèrent ainsi quelques mètres dans l’obscurité, le calme de la nuit uniquement troublé par le bruit des chaussures qui s’enfonçaient dans les flaques d’eau.

Soudain, Loiseau aperçut une lueur sur leur droite.

« Bon sang ! » fit-il en écarquillant les yeux.

Les quatre hommes ahuris contemplèrent les flammes qui montaient en dévorant les flancs de leurs tentes.

De Barre laissa le tirailleur valide s’occuper seul du blessé et se précipita pour éteindre le feu.

« Mais cette tente était détrempée par la pluie ! Comment… »

Il stoppa net sa course en humant l’air :

« De l’essence ! »

Quand l’incendie qui embrasait l’intérieur perça la toile cirée, une vaste langue de feu surgit pour s’élever vers la lune, illuminant le village et la forêt d’une occulte lueur orange.

« Par tous les saints, rugit De Barre à l’attention de Loiseau ! Abattez ce forcené ! »

A la lisière de la forêt, tenant encore à la main le bidon de secours de l’autochenille, Andréa contemplait le spectacle avec un sourire dément.

Les coups de feu claquèrent alors que Loiseau tentait de blesser le Malgache.

Mais les balles déchirèrent les feuilles ou se fichèrent dans des troncs sans faire le moindre mal au gardien qui disparut sous les frondaisons.

De Barre qui avait dégainé son pistolet fit feu lui aussi. Au deuxième coup, un cri de douleur s’éleva de la jungle.

« Vous l’avez touché ! » s’exclama Loiseau.

Il allait s’élancer à la suite du Malgache, mais l’officier le retint par le bras.

« Inutile, il continue sa course »

En effet, les pas du fuyard s’éloignaient jusqu’à s’éteindre dans la forêt.

« Il ne nous reste plus qu’à avertir les femmes que leur gardien est devenu fou »



  *

 

Il fallut que De Barre frappe lourdement à la porte pour enfin entendre quelqu’un bouger à l’intérieur de la hutte.

__Izy no iza ?

__Mesdames, ici le capitaine De Barre. Je suis dehors avec mes compagnons afin de vous informer qu’Andréa est devenu fou. Ne sortez pas ! »

Les femmes poussèrent des exclamations et ce qui ressemblait à des prières s’éleva dans la nuit.

Mazava prit la parole :

« Vous avez éveillé la colère de nos ancêtres. Il est de votre devoir de l’apaiser. Parlez avec le Fokon’olona Matama, évoquez sa mémoire ! Lui seul peut ramener Andréa à la raison. »

Sur ces paroles, les Français entendirent les femmes se retirer au fond de leur hutte tout en psalmodiant.

 « Qu’est ce que Fokon’olona, demanda De Barre ?

__C’est un chef malgache. Mais je ne sais pas où trouver ce Matama. Evoquez sa mémoire… Se pourrait il qu’il s’agisse d’un mort ? »

L’officier vérifia son chargeur.

« Quoiqu’il en soit, il est de notre devoir de protéger les autochtones. Cet Andréa est un dément, rebelle à l’autorité coloniale. Il doit être arrêté coûte que coûte. »

Loiseau dont les traits tirés trahissaient le manque de sommeil ne pensait qu’à finir sa nuit.

« Peut être qu’il va mourir de sa blessure en forêt.

__C’est tout à fait possible, admit De Barre. Mais ne prenons aucun risque. Il semble que depuis le début, Andréa mette toute son énergie à nous empêcher d’exhumer le malheureux colonel Bochereau. »

Le capitaine fit quelques pas vers le cimetière.

« Et bien, nous allons l’obliger à se montrer s’il en a encore la force. »



  *

 

Il était à présent 9 heure et la chaleur montait progressivement. De Barre et le tirailleur valide s’escrimaient à coups de pelle et de pioche autour de la tombe du colonel et leurs chemises étaient trempées de sueur. Pendant ce temps, Loiseau et le deuxième tirailleur veillaient sur l’autochenille.

« Les femmes ne sont pas sorties de chez elles » constata le capitaine en s’épongeant le front. En soufflant, il s’appuya un instant sur le manche de sa pelle et but goulûment à sa gourde.

« Va chercher les cordages à la voiture, ordonna-t-il au Malgache. Et rapporte-nous de l’eau. »

Le tirailleur salua et partit à grandes enjambées.

De Barre s’accorda une pause et fit quelques pas au milieu des sépultures. Il était surpris qu’Andréa ne se soit pas encore manifesté. Toute la matinée, il avait surveillé ses arrières en pensant que le Malgache tenterait tôt ou tard d’interrompre leur travail.

Tout en songeant, son regard tomba sur une stèle de pierre qui avait du être colorée bien des années auparavant. A moitié dissimulée sous les branches basses d’un arbuste, on  devinait encore les traces de peinture là où le nom du défunt était gravé.

« Fokon’olona Matama » parvint à lire De Barre à voix haute.

Etonné, il s’approcha afin de vérifier s’il ne s’était pas trompé. Mais il n’y avait aucun doute.

Ainsi, la jeune Mazava leur avait conseillé d’appeler l’un de leurs ancêtres à l’aide. Vraiment, ce peuple était d’une naïveté touchante.

Il allait reprendre son travail quand il entendit un bruissement derrière lui.

Devinant aussitôt la présence d’Andréa, le capitaine plongea sur le côté et tira son revolver.

Ce réflexe lui permit d’éviter un rocher lancé à toute volée, qui vint rouler dans l’herbe avec un bruit sourd.

A la lisière de la forêt se tenait Andréa.

Le Malgache était à présent vêtu d’un uniforme de l’armée française. Un casque colonial défraîchit, un pantalon et une chemise de toile crème maculée de boue dont on pouvait encore distinguer les décorations à moitié arrachées. Une large déchirure au niveau de la poitrine était cerclée d’une tache brunâtre qui évoquait à s’y méprendre du sang séché.

De Barre le mit en joue :

« Où avez-vous trouvé cet uniforme ?

__C’est… la… mienne ! » parvint à éructer Andréa en français. Ses traits étaient distendus par une rage fantastique qui lui mettait l’écume aux lèvres.

Le capitaine ne se laissa pas impressionner.

« Andréa, vous êtes en état d’arrestation. Veuillez avancer les mains en l’air.

__Ne… touchez pas… à mon corps !

__Seulement si vous m’y obligez. Allons, soyez raisonnable, levez les mains.

__Ne touchez pas à mon corps !

__Je vais tirer en l’air pour appeler mes amis. Ne bougez pas. »

L’officier leva le bras et une détonation retentit dans l’air matinal.

Cela eut l’effet d’un coup de fouet sur le Malgache.

En hurlant, il tira un sabre qu’il portait au côté et chargea De Barre. Bondissant par-dessus les tombes, le gardien faisait peur à voir et il ne faisait aucun doute qu’il n’hésiterait pas à user de son arme.

Mais le capitaine était un homme de sang froid. Constatant qu’Andréa s’était à nouveau mué en bête fauve, il abaissa son arme et tira.

La balle cueillit le Malgache en plein torse. Son cri se mua en gargouillis et il bascula en arrière, foudroyé.

Loiseau et le tirailleur valide qui accouraient depuis la voiture avaient tout vu.

« Est-il mort ?

__Il est au mieux sérieusement amoché » répondit De Barre en rengainant son revolver.

D’un pas nonchalant, il s’approcha d’Andréa. La balle lui avait perforé le thorax au niveau du poumon droit. Sa chemise d’uniforme était déjà poisseuse de sang.

De Barre apposa deux doigts sur la gorge du Malgache.

« Monsieur Loiseau, de toute évidence il ne sera plus une menace pour personne. »

Ses derniers mots moururent dans sa gorge lorsque la poigne de fer d’Andréa se referma sur son cou.

Le capitaine, ouvrant des yeux ébahis, fouetta l’air désespérément, mais le Malgache avait assuré une prise solide. Loiseau braqua son revolver en direction du corps mais les deux hommes étaient trop proche pour qu’il risque de blesser De Barre.

Sans desserrer sa prise, Andréa parvint à se saisir du pistolet de l’officier.

« A couvert ! » cria Loiseau.

Il se jeta à l’abri derrière les totems et les stèles, imité par le tirailleur.

Les coups de feu claquèrent, masquant un instant les râles de l’officier qui étouffait. Andréa visait juste, mais les balles ne firent que frapper les tombes.

Loiseau, le nez dans l’herbe, risqua un coup d’œil.

Il eut tout juste le temps d’apercevoir De Barre, dont le visage avait pris une teinte violacée, avant que le gardien ne tire, manquant le fonctionnaire d’un cheveu.

« Par tous les saints, rugit Loiseau ! Il va le tuer ! »

Impuissant, il tenta à nouveau d’observer la scène, sans oser tirer.

Cherchant désespérément une idée, son regard tomba sur l’épitaphe de la stèle derrière laquelle il s’abritait.

« Fokon’olona Matama » lut-il à son tour.

Les paroles de Mazava lui revinrent :

« Evoquer sa mémoire ? Ca n’a pas de sens, mais qu’importe »

Dans un geste désespéré, il mit sa main en porte voix et cria :

« Fokon’olona Matama ! Fokon’olona Matama ! Qui que vous soyez, aidez-nous ! »

Il y eut un bruit sourd quand le corps du capitaine De Barre s’affaissa dans l’herbe. Horrifié, Loiseau bondit de sa cachette et fit feu vers Andréa qui, le regard vague, se tenait debout les bras ballants.

Le fonctionnaire n’avait pas tiré depuis de nombreuses années et ses balles se perdirent dans la jungle. Mais le Malgache leva les mains en un geste lent et il lâcha le revolver qu’il tenait.

« Maîtrisez-le, ordonna Loiseau au tirailleur tandis que lui-même se portait au chevet du capitaine. L’officier présentait deux larges ecchymoses là où les doigts d’Andréa s’étaient refermés ; on pouvait néanmoins lui trouver un faible pouls.

« Mon gaillard, cette fois tu es bon pour le fusillade ! » grogna-t-il à l’attention d’Andréa à présent saucissonné avec les lambeaux de sa chemise.

Il allait le relever sans ménagement, mais il stoppa net son geste en découvrant la blessure à laquelle le Malgache n’aurait pas du survivre.

Il n’en restait pour seule trace qu’une cicatrice blanchâtre qui se recolorait à vue d’œil.

« Par quel miracle, souffla le fonctionnaire ?

__Car les âmes qui peuplent ce corps sont immortelles » répliqua Andréa en français.



  *

 

Le tirailleur malgache s’était reculé, en se signant abondement.

Loiseau restait sans comprendre.

« Permettez moi de me présenter. Mon nom est Matama. J’étais le chef du village de Randjavola lors de ma mort en 1821. »

La voix d’Andréa était à présent chaleureuse et emprunte de sagesse. Une pointe d’accent malgache colorait les propos de ce nouvel homme.

« Mort en 1821… Loiseau fronça les sourcils, incrédule.

__Tué par un membre de la tribu Betsileo pour être précis. »

Le fonctionnaire ne pouvait dissimuler son scepticisme. Il s’assit sur un petit totem et croisa les bras.

« Continuez, fit il.

__Monsieur Loiseau, pouvez-vous imaginer la déception qui s’empare de tout votre être quand vous saisissez que l’heure est venue ? Cette frustration de ne pas avoir pu aller au bout, d’achever ses projets… Cette rage je l’ai connue en 1821 quand ce Betsileo me ficha une sagaie dans la gorge. Quand la mort m’a emporté, poursuivit celui qui parlait par la voix d’Andréa, j’ai été saisi d’une grande colère. Il était trop tôt, je ne pouvais rejoindre mes ancêtres aussi vite. Alors… »

Il fit une pause, visiblement ému par ces souvenirs. 

« Alors, le temps que la cérémonie funèbre soit réalisée, mon âme a erré jusqu’à trouver le moyen de demeurer sur terre. Grappiller un peu de temps : un mois, une journée… Par un hasard inespéré, alors que le monde autour de moi se dissolvait peu à peu dans un brouillard de lumière, je découvris Andréa. C’était un simplet qui travaillait dans une plantation de café. Mais il était ainsi car tourné vers le monde des esprits plutôt que vers celui des vivants. Je me suis engouffré dans son âme béante.

__Et cette possession suffit pour qu’Andréa puisse guérir ses blessures de manière instantanée ? »

Le Malgache eut un sourire :

« L’âme est immortelle. En s’emparant d’un corps, elle le rend immortel à son tour. Andréa ne peut être tué ni même blessé. 

__Toutes ces fadaises me laissent de marbre. Vous expliquerez tout ceci au tribunal qui vous jugera, mais je vous suggère plutôt de parler de démence ou de schizophrénie.

__Monsieur Loiseau, restez assis. Vous ne me croyez pas, mais je vais vous appeler quelqu’un que vous connaissez bien. »

Subitement, les pupilles du Malgaches se dilatèrent faisant presque disparaître l’iris de l’œil, avant de reprendre leur taille normale.

Andréa se remit à parler. La voix n’avait plus rien à voir avec celle, douce et chaude, de Matama. Elle avait à présent les intonations sèches et vives d’un jeune homme.

« Monsieur Loiseau. Me reconnaissez-vous ? C’est moi, Ramada ! »

Le fonctionnaire ne put réprimer un hoquet de surprise :

« Ramada ? Comment est-ce possible ? »

Mais à nouveau, les pupilles du gardien recommencèrent leur étrange ballet et la voix de Matama remplaça celle du chauffeur décédé.

« Comprenez-vous à présent, monsieur Loiseau ? Ramada était jeune et la mort l’a fauché. Comme moi, il y a bien des années, votre ami a refusé cette fatalité et comme moi, son âme a trouvé Andréa. Son esprit habite à présent ce corps, avec nous.

__Nous, s’étonna Loiseau ?

__Oui, nous. Depuis ma mort, douze morts en sursis sont venues me rejoindre. L’un d’eux, en particulier, est arrivé il y a un an. C’est un homme que vous devez connaître, puisque c’est un Français. »

Le fonctionnaire écarquilla les yeux et bondit :

« Le colonel Bochereau ! Vous voulez dire que…

__Oui, il est ici. C’est lui que vous avez pu voir à l’œuvre ces derniers jours. L’idée que vous puissiez arracher son corps à cette terre lui est insupportable. »

Loiseau resta un moment interloqué :

« Sa place est dans un cimetière chrétien, en France »

Andréa ferma les yeux et son visage se crispa. Il eut comme un frisson.

« Excusez moi, mais le colonel dont nous parlions tente de reprendre le contrôle du corps. »

Un nouveau frisson le saisit.

« Je ne pourrais pas le contenir longtemps » le Malgache parlait de plus en plus vite et de la sueur perlait à présent sur son front.

« Le colonel ne veut pas quitter ce cimetière car cela l’obligerait à abandonner le corps d’Andréa et à renoncer à cette immortalité. Vous avez vu de quoi il est capable. Aussi je vous propose une alternative. »

Le vieux chef déglutit. Sa voix tremblait lorsqu’il énonça :

« Laissez le colonel ici et prenez ma dépouille à la place. »

Loiseau resta sans voix :

« Mais vous venez de m’expliquez que cela signifie la fin de votre immortalité. 

__J’ai eu mon compte d’immortalité. Cent ans dans ce village avec quelques hommes pour partager ma vie… Le quotidien devient vite lassant. »

__Songez à la famille du colonel… Sans compter qu’Andréa devra être jugé pour ses crimes… »

Un voile de terreur passa sur les traits du Malgache :

« Surtout… n’emmenez pas Andréa en ville ! Imaginez… toutes les âmes refusant la mort… se précipitant dans ce réceptacle immortel ! »

__Mais le colonel…

__...Est très bien où il est. Violent, mais canalisé par les autres âmes contenues dans ce corps... Laissez-le… Et accordez-moi enfin ce répit… »

La voix du vieux chef se faisait de plus en plus faible. A nouveau, les pupilles d’Andréa se révulsèrent et Loiseau sut qu’il avait à nouveau devant lui le colonel Bochereau, mort pour la France. Mais le fonctionnaire avait déjà pris sa décision.

Saisissant son revolver par le canon, il assena un violent coup de crosse sur a tempe du gardien du cimetière qui s’écroula, inanimé.

D’un geste autoritaire, il fit signe aux deux tirailleurs de s’approcher et délivra une série d’ordres secs. Comme un seul homme, ils se mirent au travail.



  *

 

De Barre reprit connaissance en sentant les cahots de la route sous son siège. Sa gorge le faisait souffrir le martyre et sa respiration sifflante était comme une plainte.

Il tenta de tourner la tête pour observer le conducteur à sa gauche, mais la douleur était telle qu’il abandonna au premier essai.

« Ne bougez pas, mon cher capitaine, fit Loiseau d’une voix apaisante. Nous retournons à la civilisation. »

De Barre ouvrit la bouche pour poser une question mais pas un son ne sortit de sa gorge meurtrie. Ses tentatives débouchèrent sur une douloureuse quinte de toux.

« Reposez vous, n’essayez pas de parler. Notre mission est accomplie »

Le capitaine écarquilla les yeux.

A cette interrogation muette, Loiseau expliqua :

« Andréa est mort. Nous l’avons laissé aux femmes du village afin qu’elles se chargent de son inhumation. Quant au colonel Bochereau, sa dépouille est à présent à l’arrière de notre auto, gardé par nos valeureux tirailleurs. »

Apaisé, De Barre ferma les paupières afin de trouver le sommeil.

Loiseau observa le ciel : le jour déclinait. Il leur faudrait passer la nuit au premier village qu’ils rencontreraient. Il songea au cimetière de Randjavola et au secret qu’il renfermait.

L’immortalité.

Il suffisait d’une grande force d’esprit et… de mourir à proximité du collecteur.

Loiseau se demanda un instant ce qui serait advenu si De Barre avait finalement été étranglé par le gardien. Aurait-il rejoint le colonel dans le corps du Malgache ?

A présent, Andréa était attaché à un arbre de la forêt. Il avait l’éternité pour se libérer.

Quant au Fokon’olona Matama… Son âme devait à présent être définitivement libérée et voguer vers l’au-delà. La dépouille du vieux chef malgache ornerait le caveau familial des Bochereau aussi bien que celle du colonel, inhumé dans un cimetière de Madagascar.

L’officier aurait tout son temps pour méditer sur l’immortalité à laquelle Matama avait renoncé.

Se penchant sur le volant, Loiseau observa les premières étoiles qui pointaient dans le ciel crépusculaire.

Ce soir il ne pleuvrait pas, constata-t-il.

 

Publié dans Divers

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