Le gardien d’Hamurundros

Publié le par Guillaume Woerner

Le gardien d’Hamurundros

 

Par Guillaume Woerner



Les cinq fuyards traversaient avec précaution les sous bois de la grande forêt d’Hamurundros.

L’immensité des arbres et la beauté des clairières étaient pour eux un réconfort après les années d’esclavages au service des Gormonds de Barbarie.

Malgré la faible constitution et le manque d’intelligence propre aux sauvageons, le petit groupe d’évadés avait échafaudé un plan d’évasion qui avait marché à la perfection. Ils avaient tenu tête aux farouches guerriers à la face tatouée d’une toile d’araignée et à présent, ils gouttaient une nouvelle vie. Gambadant dans les fourrés à la poursuite de lapins et de petites créatures à fourrure bleues qu’ils ne connaissaient pas, ils savaient qu’ils avaient maintenant toute la vie devant eux.

Les privations des cruels barbares semblaient dater de plusieurs années, les travaux à la forge étaient presque oubliés. Aucun d’entre eux ne songeait à une éventuelle poursuite de la part de leurs anciens maîtres. Et en cela ils avaient raison, les Gormonds ayant la capacité de remplacer rapidement leurs esclaves par des raids meurtriers vers les communautés alentour.

Comme des fous, ils courraient en riant, de ce rire un peu stupide et criard commun à tous les sauvageons. L’un d’eux, Sudi, un grand escogriffe aux côtes saillantes appela les autres pour leur montrer une cascade qui se poursuivait en un ruisseau aux reflets d’argent. Avec délectation les fugitifs se jetèrent à l’eau, se baignant sans doute pour la première fois de leur vie.

Ce fut leur première erreur.


 *

 

Quelques kilomètres en aval de la cascade, une créature s’éveilla. Elle arracha un bras massif à la terre dans laquelle elle dormait depuis trop longtemps. Sa peau maculée d’humus putréfié était jaunâtre, presque translucide, et rappelait la couleur désagréable des larves que l’on déterre l’hiver venu. Des yeux d’ambre clignèrent, diffusant une lumière malsaine.

Malgré sa taille et son poids imposant, c’est avec souplesse qu’elle s’extirpa de la gangue de terre et de mousse qui s’était accumulée autour d’elle au fil des ans. Les racines, les arbustes, les rochers… tout fut arraché lorsque la bête se dégagea totalement et s’ébroua, remuant ses cinq cent livres pour se débarrasser de la terre.

D’une démarche engourdie, elle se dirigea vers la cascade.


  *

 

Les sauvageons continuaient de s’ébattre dans l’eau, les gouttelettes brillantes ruisselant sur leurs corps malingres. Déjà, Compar, un petit sauvageon à la peau tannée s’était allongé sur la mousse et commençait un somme alors que les jumeaux Londe et Kejac partaient en quête de nourriture.

Ils suivirent un sentier qui traversait de profonds fourrés, à la recherche des fruits rouges qu’ils avaient dégustés avant d’arriver dans cette forêt. Pas un seul moment ils ne se demandèrent d’où venait ce chemin, qui faisait plus d’un pied de profondeur.

__ Dis, c’est quoi ça, demanda soudain Londe à son frère, en désignant du doigt une ombre brune qui dépassait des arbres.

Kejac réfléchit quelques instants.

__ C’est sans doute un rocher, un très gros rocher. On va pouvoir y trouver des abris.

Les deux sauvageons obliquèrent alors en direction de l’énorme masse de granit qui pointait comme un obélisque vers le ciel de Guiliane. 

Au fur et à mesure qu’ils s’approchaient, Kejac pouvait apercevoir de nombreux oiseaux tournant autour du pic. Cela le mit en appétit quand il songea aux œufs qu’ils allaient pouvoir rapporter.

Mais les volatiles aussi avaient vu les petits chasseurs et déjà ils salivaient, passant une langue râpeuse sur leurs dents. Un gros mâle déploya sa collerette de plume rouge et poussa un cri strident vers le ciel. Tous les Rogs prirent leur envole et l’air fut ampli du claquement des ailes membraneuses.

Les deux sauvageons, ignorant tous des dangers de la forêt continuaient de marcher sans crainte et plaisantaient sur le nombre d’œufs qu’ils allaient ramasser chacun.

Ils arrivèrent bientôt à la clairière qui entourait le pic. Londe continua, mais Kejac s’arrêta, en proie au doute. Il y avait beaucoup d’oiseaux et ils étaient plus gros qu’il ne l’avait imaginé.

Londe se retourna vers son frère.

__ Qu’est ce que t’as ? Viens. 

__ Attends, t’as vu leur taille ?

__ Oui, et alors ? T’as peur des coups de bec ?

__ Ils doivent au moins peser mille livres !

Kejac ne savait pas compter mais il savait que mille livres, c’était bien plus que le poids d’un corbeau.

Là haut, dans le ciel, les Rogs décrivaient de grands cercles autour des sauvageons inconscients. Des cercles dont le rayon allait décroissant.

Londe voulu rassurer son frère.

__ Regarde, je vais te montrer que ce ne sont que des grosses poules.

Il s’avança au milieu de la clairière et saisit deux pierres.

__ Eh, les piafs, prenez ça sur le nez !

   Il lança alors de toutes ses forces les deux cailloux. L’un rata sa cible mais l’autre alla frapper un des volatils à l’aile. Immédiatement, ses compagnons réagirent : poussant des hurlements d’orfraie ils piquèrent sur Londe, toutes griffes dehors.

    Le malheureux comprit trop tard son erreur. Il commença à reculer pour finalement courir vers la forêt à perdre haleine.

    Le premier Rog le plaqua à terre, lui déchirant l’épaule au passage. Le second planta ses dents aiguës dans sa cuisse pour arracher un morceau de muscle. Un jet de sang macula le sol lorsque l’artère fut tranchée.

    Kejac regardait la scène avec des yeux ébahis. N’écoutant que son courage, il se jeta sur l’un des monstres et, ramassant une bûche, il lui asséna un grand coup dans le dos.

    __ Lâche-le, lâche-le sale bête !

    Le Rog reprit son envol avec un rugissement de colère. Kejac en profita pour charger son frère sur ses épaules. Mais déjà, les autres carnassiers revenaient à la charge et le malheureux sauvageon sentit son oreille se faire arracher par un Rog vorace. Des griffes se refermèrent sur son dos, arrachant la peau de buffle qui lui servait de chemise.

    Mais tout d’un coup, les prédateurs reprirent leur vol et s’éloignèrent des deux frères. Profitant de ce répit inespéré, Kejac bondit vers la forêt, jetant un coup d’œil par-dessus son épaule.

Il vit alors une espèce de gros rongeur de la taille d’un sanglier se faire attaquer et mettre en pièce. Les Rogs avaient choisi le plus gros morceau.

Kejac, qui avait été l’esclave personnel de l’homme médecine des Gormonds, fit un rapide pansement avec les restes de sa chemise, comme il avait vu son maître le faire et regagna la cascade.  


  *

 

La créature était encore à plusieurs lieues mais elle entendit quand même le combat.

Les intrus avaient cherché des noises aux Rogs. Cela pourrait sans doute faciliter sa tâche mais elle entendit les reptiles volants se détourner et les sauvageons s’enfuir. L’inaction lui pesait trop pour qu’elle laisse échapper cette occasion de se rendre utile. Néanmoins, aucun sourire ne vint altérer la face millénaire.

Elle continua sa lente marche vers les fuyards, ses sens surdéveloppés à la recherche de la moindre information intéressante.


  *

 

 Quand Kejac et Londe rejoignirent les autres, la panique s’installa.

 Tous se rendaient compte qu’ils n’avaient jamais vécu hors du camp des Gormonds et qu’ils ignoraient tout des dangers du monde extérieur.

  Comme à chaque fois dans ce genre de cas, les sauvageons se tournaient vers leur chef, un sauvageon sur de lui qui assurait à lui seul la cohésion d’une tribu.

  Mais les cinq compagnons étaient livrés à eux même et ils en prenaient soudainement conscience. Chacun sentait la peur commencer à lui nouer l’estomac. Compar se tordait les mains en gémissant, cherchant une solution dans sa petite tête tandis que Kejac soignait son frère, les mains tremblantes.

  Ce dernier n’avait pas repris connaissance et sa plaie était très vilaine. L’os de la jambe était brisé en deux et du sang gouttait sans discontinuer de l’artère sectionnée.

  __ Il va falloir nettoyer si on ne veut pas que la plaie s’infecte, murmura Kejac l’air sombre.

  __ D’a…d’accord, réussit à  articuler Sudi, terrifié à l’idée de manipuler une si vilaine blessure.

  Kejac savait que sa décision était bonne mais il n’avait aucune idée de la manière dont il fallait procéder. Mais pour ne pas affoler ses compagnons plus encore, il décida suivre son instinct.

  Il alla tout d’abords chercher le couteau qui leur avait servi lors de leur évasion. Il le nettoya à l’eau et s’approcha de son frère.

  Il  déglutit. Avec des gestes malhabiles, il entreprit d’extraire les morceaux d’os et de cartilages disséminés dans les chaires. Puis il réalisa un bandage serré, composé de plusieurs chemises en cuir de buffle trempées dans l’eau. 

  Sudi se retourna pour vomir.

 

  *

 

Bien plus tard dans la journée, l’être immense arriva à proximité de l’endroit où s’était déroulée la sinistre opération. Ses sens étaient partiellement brouillés du fait de l’odeur intense de sang qui avait envahie la clairière.  Les charognards comme les hyènes laineuses se partageaient les morceaux de chaire morte abandonnés là alors que de petits rats blancs aux crocs acérés tentaient de chaparder un morceau. Mais tous détalèrent sans demander leur reste lorsque la forme blanchâtre pénétra à son tour dans la clairière.

Pour la première fois depuis son réveil, la créature émit un son. Cela ressemblait à une longue plainte, presque triste. Les pensées se bousculaient dans ce qui tenait lieu de cerveau de la chose de la forêt. Il était injuste qu’après tant d’année d’inaction, ses jouets soient abîmés par d’autres animaux. 

Pour éviter cela, il fallait qu’elle accélère.

Oui, c’est cela, elle ne leur laisserait plus d’avance.

Elle irait droit au but.


  *

 

Les petits sauvageons terrifiés avaient repris leur marche après une courte pause pour nettoyer la plaie de Londe.

Celui-ci était au plus mal. Chacun s’en rendait compte mais personne n’osait en souffler mot. Kejac tentait de faire de son mieux mais chacun savait que Londe était perdu.

Les cinq compagnons marchaient sans un mot vers ce qu’ils supposaient être la direction de la Barbarie pour rejoindre les villages de sauvageon où ils seraient en sécurité. Ils traversaient en ce moment des fougères hautes de plusieurs toises, qui les dissimulaient totalement de l’extérieur de la forêt.  

Sudi et Xion s’étaient arrêtés pour cueillir des myrtilles tandis que Kejac et Compar cherchaient un endroit où passer la nuit.

Xion regarda si les trois autres étaient assez loin et murmura à l’oreille de Sudi :

__ On devrait laisser Londe dans la forêt.

__ Le laisser mourir, répondit Sudi sur le même ton.

__ Avec où sans nous, il y restera et il nous retarde. La vie d’un seul sauvageon ne coûte pas grand chose.

__ Ouais! Et en plus, avec un peu de chance, les bêtes sauvages le dévoreront et nous laisseront tranquille, comme si on avait payé une sorte de … Sudi réfléchit un instant. … De péage.

Il bomba le buste, fier de son idée.

    __ Pas bête, concéda son compagnon en grattant ses cheveux frisés.

    Leurs feuilles de fougères étaient à présent pleines de baies. Ils se relevèrent donc et marchèrent vers le campement.


  *

 

    Kejac avait fait un feu au pied d’un énorme chêne et Compar était allé chercher de l’eau au ruisseau tout proche.

    Londe était en partie réveillé et gémissait doucement en délirant de temps à autre.  

    Kejac gouttait l’écorce de l’arbre mais il du se rendre à l’évidence : elle était loin d’être comestible. Son estomac était noué par la faim et il attendait Sudi et Xion avec impatience.

    Compar, éreinté, s’était endormi comme une souche.

    Kejac veilla donc.


    *

 

    La nuit était complètement tombée.

    Sudi interpella Xion avec une note de crainte dans la voie.

    __ Dis, t’es sur qu’on est dans la bonne direction ?

    __ Ben, ils ont peut être campé un peu plus loin.

    Mais Xion n’en menait pas large. Ils marchaient depuis une heure et ne reconnaissaient rien.

    La vie nocturne commençait. Les chouettes prenaient leur envol en hululant, faisant sursauter à chaque fois les infortunés sauvageons. Des bruits de galop au travers des buissons se faisaient entendre, souvent suivis de rugissement à glacer le sang.

Aucun des deux voyageurs n’osait appeler de crainte d’attirer l’attention de quelques monstres.

Il leur semblait soudain que la forêt était beaucoup moins accueillante. Tous deux se prenaient dans des toiles d’araignées, le chatouillis des fils de soie ajoutait à la peur panique qui les gagnait peu à peu.

Soudain, une cavalcade se fit entendre derrière eux.

Terrifiés, Sudi et Xion se mirent à hurler et, lâchant leurs myrtilles, ils détalèrent. Sans discontinuer, ils parcoururent presque un kilomètre avant de s’arrêter, exténués.

Tout danger semblait avoir disparu.

Ils avaient quitté les fougères pour se retrouver à présent dans d’épais fourrés de rhododendron. C’est là que Sudi poussa un cri de joie :

__ Là, une lumière !


  *

 

Les proies étaient maintenant toutes proches.

La traque allait bientôt prendre fin.

La créature passa un arbre et les aperçut. Ils n’étaient que deux mais les autres ne devaient pas être loin.

Curieusement, les petits êtres la virent aussi mais ne s’enfuirent pas. Au contraire, ils accoururent vers elle.

Le plus grand des deux s’arrêta cependant à une dizaine de mètre, en palissant. Il hurla quelque chose au sauvageon qui l’accompagnait mais il était trop tard.

Effectuant un bond de près de quinze mètre, l’être de la forêt s’élança sans hâte. Avec la précision d’une machine, elle jeta son bras sur Sudi qui fut littéralement coupé en deux sous l’impact.

Le sang arrosa Xion qui, malgré la surprise, eut assez de bon sens pour prendre ses jambes à son cou.

La chose acheva de déchirer Sudi avec minutie et tourna la tête vers le fugitif.


    *

 

Xion courrait. Les branches lui fouettaient le visage en l’écorchant mais il s’en souciait comme d’une guigne. Il fallait fuir.

Il entendit les buissons se faire piétiner derrière lui.

Les larmes lui brouillaient la vue et il gémissait en appelant Kejac et Compar à son secours.

Il tenta un regard en arrière, pour voir la bête fondre sur lui.


  *

 

Kejac entendait Xion hurler à l’aide. Puis, avant même d’avoir esquissé un mouvement, il entendit le bruit des os que l’on broie et le silence revint sur la forêt.

Tremblant, il réveilla Compar.

__ Sudi et Xion ont été dévorés. Il faut partir.

__ Et Londe, demanda Compar d’une voie endormie ?

Kejac réfléchit et murmura après quelques instants :

__ On le laisse ici, nous devons d’abords sauver notre peau.

Il se retourna vers son frère, qu’il serra dans ses bras et installa confortablement vers le tronc du chêne.

__ Adieu, murmura-t-il.

Puis il suivit Compar qui avait déjà commencé à marcher.


  *

 

La chose trouva Londe quelques instants plus tard.

Elle inspecta consciencieusement la blessure du petit être et établit un diagnostique immédiat : le sauvageon serait mort dans moins d’une heure. Délicatement, elle saisit le crâne du blessé comateux dans sa paume et l’écrasa sur l’arbre dans un bouillonnement de matière grise. Scrutant l’obscurité de ses yeux jaunes inexpressifs, elle se remit en marche.


  *

 

 Compar était exténué. Il était le plus âgé de tous les fuyards et il commençait à vraiment souffrir. Kejac était devant et marchait d’un bon pas.

 Se rendant compte que son ami ne le suivait pas, il s’arrêta :

 __ Viens, appuie-toi sur …

 Sa phrase resta en suspens.


  *

 

 Le chasseur suspendit son pas.

 Les derniers étaient là !

 

 *

 

 Kejac, reconnu immédiatement la créature. C’était un Thallid. Les Gormonds disaient qu’ils protégeaient la forêt contre les créatures maléfiques. Mais il n’avait jamais entendu dire que les sauvageons en faisaient partie.

 Impuissant, il ne put qu’observer Compar se faire mettre en lambeau par un bras dont la forme rappelait une racine démesurée.

Kejac, les larmes aux yeux, prit la fuite.

Il parcourut une vingtaine de mètres avant d’entendre le pas lourd de la créature derrière lui.

Instinctivement, il dévia sa course.

Le Thallid le manqua de quelques centimètres, allant s’écraser contre un jeune frêne qu’il déracina sans efforts.

Le petit sauvageon ne voulait pas mourir. Il alignait foulées après foulées avec l’énergie du désespoir. 

C’est alors qu’il vit la plaine s’étendre derrière les arbres. Il ne lui suffisait plus que quelques mètres...

Un violent coup dans le dos le projeta en avant et il s’affala dans la mousse. Quelques pas en arrière, à la lisière des arbres, se tenait le Thallid, immobile qui le fixait de ses yeux jaunâtres.

Kejac se releva, heureux de ne pas avoir été blessé. Il fit un pas mais ses jambes se dérobèrent sous lui. Baissant la tête, il s’aperçut que son ventre n’était plus qu’une vaste plaie béante par où les fluides vitaux s’écoulaient en cascade.

Le sauvageon tomba à la renverse.

Ses yeux contemplèrent une dernière fois les étoiles. Il eut une pensée fugitive avant de sombrer dans le coma : il mourait sans chaînes ni entraves.

 

 *

 

Le Thallid poussa un hululement malsain, saluant la fin de sa mission. Il  reprit alors le chemin de son cocon d’humus sans un regard pour le sauvageon agonisant.

La forêt d’Hamurundros pouvait compter sur ses gardiens pour sa sauvegarde.     

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