Renaissance

Publié le par Guillaume Woerner

Renaissance

 

Par Guillaume Woerner



Ostearak avait travaillé toute la nuit, ce qui n’était pas surprenant pour un ouvrier de sa trempe. Penché sur son établi, il déplaçait délicatement les outils, jouant avec l’électricité statique qui épiçait l’atmosphère de la région comme une pluie de harissa. Des ses longs doigts effilés, il plaçait les composantes du bâton de pouvoir sur lequel il s’escrimait depuis plusieurs mois, achevant ainsi les dernières étapes de la commande du Palinquale de la ville de Cutridate.

Les Palinquales étaient les dictateurs plénipotentiaires élus pour une durée de quinze ans à la tête de la cité. Ils avaient tous les pouvoirs sur les citoyens au cours de leur mandat et leurs ordres étaient scrupuleusement exécutés.

Le peuple des Orions avait adopté ce système politique simpliste et profondément inégalitaire depuis des siècles et ne semblaient pas prêts d’en changer. Ces créatures serpentines violettes aux membres antérieurs grêles semblaient se soucier des droits de leurs congénères comme d’une guigne. Leur long cou rappelant celui d’un dindon était surmonté d’une tête disproportionnée où brillaient deux grands yeux noirs et humides dénués de toute expression.

Il est vrai que leur nature à sang froid leur conférait une apathie qui mettait en rage les barons lorsqu’il s’agissait de mettre en place le moindre traité entre races. On parlait encore de discussions de plusieurs jours d’affilées entre les ministres du Palinquale et les seigneurs des hommes.

Mais les Orions avaient ceci d’exceptionnel qu’ils étaient capables de rester sans dormir bien plus longtemps qu’un humain ou même que n’importe quelle créature du monde de Guiliane, épuisant du même coup le plus endurant des négociateurs grâce à une attente tranquille mais efficace.

Cependant, Ostearak commençait à sentir le poids du sommeil sur ses frêles épaules. Il se faisait vieux et ces longues veilles le minaient physiquement et mentalement du fait de la phénoménale concentration que son métier lui imposait. Il secoua son long cou fripé par les ans et tourna l’humidité de ses grands yeux vers la fenêtre.

Il  pouvait voir de son atelier les premiers rayons illuminer les tours de la Sentience. Dès que la lumière fut suffisante, les arcs électriques qui éclairaient les rues s’éteignirent. Depuis que les courants électriques de l’atmosphère avaient été domestiqués, tout était plus simple.

En fait, tout était toujours plus simple pour les Orions se remémora Ostearak, s’accordant ainsi une pause salutaire.

On était en plein mois de février, et si les jours commençaient à rallonger, la température de la région était encore assez basse pour faire geler l’eau des tonneaux mal protégés.

Mais Cutridate était une cité Orion et de ce fait elle disposait d’un micro climat qui garantissait des températures supportables. En outre, et comme toute ses semblables, elle se situait dans des territoires invivables pour la plupart des barbares de Guiliane. Etrangement, ceux ci ne pouvaient supporter l’approche des villes des Orions et mourraient dans d’horribles souffrances avant même d’atteindre les portes des cités, la peau brûlée et le cou gonflé à en éclater.

Ostearak avait suffisamment vécu pour se rendre compte que ces conditions de vie nuisaient considérablement à l’expansion de sa race.

Qu’avait-on à gagner à sortir des cités sinon de se retrouver dans un monde hostile, avec des bandits à chaque tournant ? Seuls les exilés et quelques rares têtes brûlées erraient dans les contrées des humains, louant leurs services et leurs armes hautement sophistiquées contre de l’argent. Mais ceux qui réussissaient à vraiment s’en sortir étaient rares.

Avec leur peau violette et leur queue massive en guise d’unique pied, les Orions étaient des proies toutes désignées pour les embuscades.

Ostearak se détourna de la fenêtre. Avec un mouvement de reptation rendu maladroit du fait de l’arthrite qui dévorait ses articulations, il reprit sa position de travail et saisit son chalumeau, alimenté par les gaz emprisonnés sous le cœur même de la cité.

Il souda ainsi les dispensateurs d’énergie à la lance de pouvoir, lui assurant une autonomie de plusieurs dizaines d’années.

L’arme se constituait d’un long manche de cuivre, qu’Ostearak et son meilleur apprenti avaient sculpté grâce à un ciseau du plus fin métal. Une merveille de précision capable de faire converger les courant d’électricité statique pour en faire à la fois une arme destructrice mais aussi une source d’énergie quasi inépuisable si le besoin s’en faisait sentir.

La dernière lance de pouvoir avait été confiée à un héros de Cutridate du nom de Lakaor des siècles auparavant. Selon la légende, il était allé planter l’instrument dans un cratère qu’il avait découvert au court d’un de ses voyages pour y fonder une nouvelle citée du nom de Caherlon, à la frontière de la Barbarie et du Païank. Si seulement le Palinquale pouvait en faire autant avec cette nouvelle arme, soupira Ostearak, la génération à venir pourrait relancer cette civilisation par trop décadente.

De sombres pensées en tête, l’Orion se dirigea vers une armoire blindée qui faisait l’angle de son atelier. L’aspect vétuste de l’installation tranchait avec le complexe mécanisme d’ouverture, mettant en œuvre une série de cadrans de cristal. Les gonds tournèrent doucement lorsque les champs magnétiques furent déverrouillés pour révéler un simple coffret de bois.   

Avec d’infinis précautions, Ostearak ouvrit le couvercle, dévoilant une perle brume, une sphère parfaite de l’envergure d’un œuf de caille dont l’aspect ne parvenait jamais à être fixé par la rétine des mortels de Guiliane.

Jouant avec l’électricité environnante, le vieil Orion souleva le précieux bijou sans même l’effleurer de ses longs doigts malingres. La perle tournoya dans les airs sans un bruit.

Ostearak la laissa flotter dans l’atelier et se concentra sur le cuivre de la lance. Par sa seule maîtrise de l’esprit, il y façonna une cavité lisse et sans défauts, organisant les atomes et arrachant les impuretés du métal.

L’opération ne lui pris pas plus de quelques minutes mais il était au bord de l’évanouissement lorsqu’il dirigea finalement la perle brume dans le nouveau réceptacle.

La pierre s’y encastra brutalement, se liant pour l’éternité au cuivre qui fut parcourut l’espace d’un instant d’arcs électriques qui illuminèrent la pièce d’une inquiétante lueur bleutée.

Lorsque les derniers soubresauts énergétiques se furent calmés, Ostearak gisait sur le sol, le souffle rauque, alors que la lance de pouvoir se tenait au dessus de lui, tremblant de puissance contenue et auréolée des vibrations mystiques que le monde avait ressenties lors de sa prime jeunesse.

Réunissant ses dernières forces, le vieil ouvrier se releva et se saisit de son œuvre qui était appelée à dominer les peuples. Il s’aida d’une vieille barre de fonte comme canne pour gagner la porte de son atelier. Titubant, des larmes coulant sur ses joues fripées, il glissa sur sa queue et ouvrit le battant.

Dehors, une foule silencieuse attendait. Toute la ville s’était massée dans la large rue dallée de fer : une horde sans nombre d’Orions aux yeux inexpressifs, le cou tendu vers le vieil Ostearak.

Celui-ci commença à avancer, à son rythme. Il ne lui restait qu’un semblant de force pour parachever son œuvre. Le cuivre était ciselé plus que toutes les couronnes des rois des hommes et la perle garantissait une puissance à l’artefact que peu d’objets de pouvoirs possédaient sur Guiliane. Mais il manquait encore un ingrédient pour que la lance soit chargée de l’énergie de la foudre, des volcans et des tsunamis. Cette énergie primordiale que le monde avait développée au moment de sa création pour se constituer et agglomérer les particules de l’univers en un tout cohérent.

Ostearak traversa des avenues de fer et de bronze, passa sous des arches de plomb grisâtre et gravit des degrés de fonte noire comme de la suie.

Et à chaque fois, la foule des Orions observait le vieil artisan, lui faisant une large et silencieuse haie d’honneur.

Enfin, il gagna le Palais d’Archimonde, peinant et suant sur le plan incliné qui menait aux massives portes d’airains tirées de la fournaise des volcans originels.

Là, le Palinquale attendait.

Engoncé dans une armure de plaques savamment agencée, il avait la prestance du maître sans partage.

A bout de force, Ostearak lui présenta la lance de pouvoir.

Le Palinquale l’observa de ses grands yeux noirs. Le vieil ouvrier tremblait de tous ses membres, les bras tendus vers le dictateur avec l’arme mystique serrée dans ses poings.

Enfin, le grand Orion détendit ses longs bras et se saisit de la lance. Il en apprécia longuement la portance et évalua avec flegme sa puissance au travers des arcs électriques qui commençaient à parcourir sa main.

Soudain, il abattit le sommet de l’artefact sur Ostearak, brisant d’un coup sec le crâne et faisant jaillir l’épais sang violet de l’Orion. Il répéta son geste, faisant voler des éclats d’os et éclaboussant l’esplanade de fluides vitaux.

Trempée dans le sang de son créateur, la lance de pouvoir se mit à luire d’un aura de plus en plus fort, jusqu’à ce que la foule assemblée soit obligée de se protéger des rayons d’un blanc soyeux qui s’en dégageaient.

Comme le monde à sa création écrasa de sa puissance son géniteur, la lance de pouvoir fut gorgée de l’essence même du vieil Ostearak. Sa patience et toutes les heures de concentration passées à sa confection furent canalisées dans les minutieux circuits métalliques, faisant vibrer à l’unisson les millions d’atomes de l’artefact.

La vibration universelle.

Les Orions la ressentirent dans toutes les fibres de leur corps comme une bénédiction et se fut bientôt une clameur de joie sans retenue qui s’éleva vers le ciel de Cutridate.

Une nouvelle page de l’histoire débutait.

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