Les Secrets de Bran O Kor

Publié le par Metatron

 

 LES SECRETS DE BRAN O KOR

Par Guillaume "Metatron" Woerner

 

 

 

 

 

 

 

 Note de l’auteur :

Première contribution aux Chroniques d’Aarklash. Envoyée sans véritables attentes, cette nouvelle est arrivée 2e sur 10 participants au concours organisé sur le thème de  la ville de Kashem.

Une bonne surprise inespérée !

 


 

 

 

 


Le jeune magistrat du griffon parcouru la pièce du regard.

Visiblement, ceux qui avaient assassiné le malheureux recouvert d’un drap n’avaient pas fait de détail : ils avaient tout emportés.

La petite maison blottie derrière un dock était intégralement vide. Le soleil matinal éclairait au travers de vieux rideaux miteux un rez-de-chaussée où l’on pouvait encore trouver une série de ronds immaculés dans la poussière, marquant à n’en pas douter l’emplacement d’un lit, d’une chaise, d’un petit buffet et d’un tabouret.

A l’étage, rien à se mettre sous la dent non plus. Les ronds étaient plus difficiles à interpréter car effacés pour la plupart par les empruntes de bottes des meurtriers, apparemment des hommes. Plus de trois à n’en pas douter.

« Racontez moi ce qui est arrivé ici » ordonna le magistrat au gros bonhomme qui se tenait dans l’embrasure de la porte.

Le sergent Abaal de la milice de Kashem, se dandina d’une jambe sur l’autre, ne sachant par où commencer. La jeunesse de son interlocuteur le mettait mal à l’aise. Quel âge pouvait il bien avoir ? Vingt deux ans ? Tout au plus. Décidément, l’empire du griffon recrutait au berceau.

Le sergent réajusta son bonnet phrygien sur sa tête ronde :

« C’est un gamin des rues qui est venu prévenir ma patrouille que le vieil homme qui habitait là avait de sérieux ennuis, votre honneur. Il disait qu’une bande de truands en voulait à sa peau et commençait à embarquer tous ses meubles »

Le sergent s’arrêta pour s’éponger le front et lisser ses moustaches tombantes. Il n’aurait pas su compter combien de fois il avait eu à faire avec les capitaines de la garde ou même les baillis des quartiers de la ville de Kashem, mais c’était la première fois qu’il rendait compte de ses activités à un officiel de l’empire du griffon. Et quand les autres écoutaient d’une oreille distraite en grignotant un poulet, le jeune magistrat qui se tenait devant lui buvait ses paroles, prêt à mettre le doigt sur la moindre zone d’ombre. Abaal continua en bafouillant :

« Comprenez, messire, on y est pas allé tout de suite. Le coin est pas très sur la nuit. Mais comme le gamin insistait et qu’un de mes hommes connaissait vaguement le vieux, on y est quand même allé, guidé par l’enfant.

__Combien de temps avez-vous attendu avant de faire votre devoir ? »

Le ton n’avait rien d’agressif mais Abaal blêmit comme s’il avait croisé la Gorgone.

« Et bien, pas trop, enfin, juste le temps d’aller vérifier si personne d’autre n’avait besoin de nous à ce moment là. Quelque chose comme une ronde en fait… »

Le magistrat médita cette information.

« Une ronde, soit environ trois quart d’heure… intéressant. »

Abaal soufflait de plus belle. Il décida d’en finir une fois pour toute :

« Alors nous y sommes allé. Et le gamin avait raison : la maison était vide et le vieil homme qui l’habitait était mort. On a rapidement jeté un œil sur lui : il portait la marque des templiers du Temple du sud. Et on sait à Kashem que tout ce qui touche aux gens du griffon doit être traité par le consulat d’Akkylannie. Alors on a envoyé une estafette vous chercher. »

Après ce long monologue récité d’une traite, le sergent se tue, priant les dieux que le magistrat le laisse en paix.

« Bon »

Le jeune Akkylannien s’agenouilla près du corps. Il souleva le drap et vérifia qu’effectivement, le vieil homme portait le tatouage distinctif des templiers du Temple du sud, sur la clavicule droite : une ankh renversée.

« Bon » répéta-t-il.

Abaal attendait.

« Sergent, allez me trouver le gamin qui est venu vous avertir de ce qui se tramait ici. Amenez le moi ici. »

Trop content de pouvoir quitter la pièce, Abaal salua :

« Tout de suite, votre honneur »

De toutes ses jambes courtaudes, il se rua hors de la maison pour aller passer sa frustration sur ses hommes et beugler quelques ordres.

« Un templier assassiné et dépouillé… » résuma le magistrat du griffon, resté seul.

Le soleil continuait de se frayer un chemin au travers des rideaux usés jusque dans le rez-de-chaussée déserté. Il n’était pas plus de neuf heure mais la température montait déjà.

« Satané cape » s’emporta le magistrat qui dénoua l’agrafe de sa lourde cape de velours pour la rouler sur son épaule.

Récemment débarqué d’Akkylannie, il n’avait toujours pas pris l’habitude de la chaleur qui régnait sur Kashem. Ainsi, conforme à l’étiquette de la magistrature, il allait toujours vêtu de sa cape, d’un pourpoint cramoisi boutonné serré et d’une culotte de velours brune.

Autant dire qu’à côté des habitants de Kashem, tous habillés d’étoffes légères, de djellabas et d’amples toges blanches, le magistrat passait aussi inaperçus qu’un brontops dans une cathédrale. Et en plus, il avait chaud.

La première question était de savoir le nom de ce vieil homme.

Le gamin des rues, mené par un milicien de la ville, entra fort à propos pour répondre à cette question.

Le jeune magistrat chercha des yeux une chaise où s’asseoir, mais seul le vide de la pièce lui répondit.

Il soupira et observa l’enfant : c’était un de ses gosses des bas quartiers, élevés par des parents sans le sous, l’obligeant pour gagner sa pitance à mendier ou même voler dans les étalages du  fameux marcher au poisson du port.

L’histoire était banale. Les quartiers de Kashem qui entouraient le port et les entrepôts étaient désignés sous le nom d’Erborée ou « l’Ombreux » dans la langue commune d’Akkylannie.  Les ruelles populeuses et aux forts relents d’épices abritaient tout un cloaque de laissés pour comptes qui n’avaient que bien peu à espérer de la vie. A l’exact opposée, l’orgueilleuse Meyorgas, la ville haute, dominait la cité de toute la splendeur de ses minarets et de ses palais rutilants. La fracture était d’autant plus nette que Meyorgas était sise au sommet d’une falaise de près de 100 mètres de haut qui écrasait Erborée de toute sa masse. Entre les deux villes, les quartiers troglodytes du Thénon, creusés sur toute la hauteur de la falaise, abritaient une population hétéroclite, dont une petite colonie de nains.

« Bonjour petit, commença le magistrat en guise de préambule. Je suis Nikolas et je suis chargé de découvrir qui a fait du mal à l’homme qui habitait ici »

Il y eut un silence.

« Et toi, comment t’appelles-tu ? » continua Nikolas d’une voix qu’il espérait douce et amène.

«  Aggripaïs, sidi » répondit l’enfant d’un air méfiant.

Aggripaïs avait le regard de ceux qui ont du faire front à une réalité pas toujours reluisante. Les bas quartiers d’Erborée faisaient grandir leurs habitants de manière stupéfiante. Aggripaïs devait probablement avoir 7 ans, mais il devait être bien plus mature qu’un jeune dandy akkylannien de vingt ans…

« Et l’homme qui vivant ici, comment s’appelait il ?

__ Il disait qu’il s’appelait Histrion.

Un nom bien akkylannien nota le magistrat. Peut être s’agissait-il de son vrai nom.

« Raconte-moi ce qui s’est passé »

Légèrement impressionné par le dignitaire étranger, Aggripaïs commença à parler d’une voix chantante :

« Je viens souvent voir Histrion…

L’enfant déglutit pour reprendre :

« …Qui habitait ici. Il me racontait des histoires sur Kashem et sur les guerres entre les orques et les alchimistes. Et il me faisait parfois à manger… C’était bien. »

Il s’arrêta un instant, rêveur, les yeux brillants.

Le magistrat n’avait pas été formé pour discuter avec des enfants. Il souhaitait en finir vite avec Aggripaïs.

« Et hier soir ?

Le gamin fut tiré de ses pensées. Il continua très vite : 

« Hier soir, je venais comme d’habitude à la nuit tombée. J’étais à l’entrée de la rue quand j’ai vue qu’il y avait du monde. J’ai cru que c’était des clones qui cherchaient des noises chez les marchands d’épice. Mais quand je me suis approché, j’ai pu voir que les échoppes étaient fermées et que personne n’en avait après elles. Du coup, j’ai commencé à avoir peur. Je… »

Il s’arrêta, les yeux baissés.

« Continue, ordonna Nikolas qui enregistrait toutes les données dans sa tête.

__Eh bien je croyais que c’était la milice, lâcha finalement Aggripaïs. Je me suis caché et je voulais aller chez Histrion pour me mettre à l’abri. Mais je les ai vus entrer chez lui. J’ai pensé qu’il m’avait donné, alors j’ai commencé à faire demi-tour. Et puis j’ai vu les hommes porter tous les meubles de Histrion et les charger sur une charrette. Ils emportaient même ses cartes et ses livres. Ca a duré une demi-ronde environ. Et puis le dernier homme est sorti, et il a dit que le vieux avait son compte. C’est là où j’ai couru pour trouver la milice.

__Tu n’avais plus peur qu’ils t’arrêtent, s’enquit le magistrat ? »

Aggripaïs eut une lueur de défi dans ses yeux d’enfants :

« A Erborée, les gens des rues se fichent des vol, des prises d’otages, de la prostitution, de la  contrebande, des batailles des rues… Mais tu ne trouveras personne qui restera les bras ballants face à un assassinat. Ou alors ce n’est qu’un clone décérébré. »

Le magistrat sourit :

« C’est bien, petit.

Il continua :

« A quoi ressemblait les hommes qui sont venus ici hier soir ?

__Ils étaient quatre. Tous en armure et avec des épées. Mais tous débraillés et certains puaient plus qu’une portée d’orque. Mais ils n’ont rien dit de spécial et je n’ai pas entendu de noms particuliers.

__Bon »

Nikolas s’absorba un instant dans la contemplation des rideaux, illuminés par les rayons du soleil maintenant haut dans le ciel. Il eut un sursaut.

« Que faisait-il dans la vie, cet Histrion, demanda le magistrat en maîtrisant sa voix ?

__Il avait beaucoup de livres et de cartes. Il disait qu’il s’intéressait aux peuples qui avaient vécu avant nous à Kashem. Il les appelait les Tules »

Nikolas se leva.

« Merci, petit »

Le gamin se leva à son tour, hésita puis, voyant que le magistrat s’absorbait dans la contemplation des rideaux, il quitta la pièce sans un mot.

« Fantastique » murmura le magistrat, resté seul.

Devant ses yeux, le soleil révélait sur le tissu usé des rideaux des lignes et des courbes, commentées d’une écriture en pattes de mouche en classique Akkylannien. Nikolas n’avait pas une imagination débordante, comme la plupart des citoyens du griffon, mais ce qu’il voyait s’apparentait clairement à un plan d’une sorte de souterrain, visiblement situé à mi hauteur de la falaise de Kashem.

Le jeune magistrat retira précautionneusement l’étoffe racornie de sa tringle. Il la roula sous son bras puis, après avoir jeté un dernier regard à la pièce dépouillée de ses derniers ornements, il sortit dans la rue pour regagner le consulta du Griffon.

*

Le jeune magistrat franchit les portes massives du bâtiment à l’heure du déjeuner. Situé en plein Meyorgas, le consulat était décoré de vitraux et de statues akkylanniennes en pierre ocre.

Le lancier qui se charger de protéger à cette parcelle de territoire griffon salua avec bonhomie :

« Salut Nikolas. Pas trop dur ce matin, les affaires ? »

Depuis son arrivée à Kashem six mois auparavant pour son premier poste en tant que magistrat,  Nikolas avait toujours réclamé les attentions liées à son statut. Il tenait surtout à l’emploi du terme Magistrat lorsqu’un subordonné s’adressait à lui.

Mais il faisait une exception face à l’affabilité de la sentinelle.

Ce lancier d’une quarantaine d’année répondait au nom de Dometien et, de mémoire de magistrat, se trouvait en poste à Kashem depuis toujours. Il avait prouvé plusieurs fois sa valeur, notamment lorsqu’un imposteur se faisant passer pour un descendant des califes dévots avait tenté un coup d’état. Les califes avaient régné sur Kashem au court de plusieurs siècles de despotisme tyrannique et Meyorgas avait réellement acquis son statut de ville haute sous leur impulsion, tandis que Erborée s’enfonçait dans la pauvreté.

Dometien avait joué un rôle déterminant en déjouant le complot visant à renverser la chambre des exarques chargés de l’administration de la ville mais il avait toujours refusé les honneurs et les promotions. C’est tout juste s’il avait aujourd’hui une solde supérieure aux jeunes conscrits de l’armée du griffon.

Mais sa vie semblait lui plaire ainsi.

Nikolas sourit au loyal guerrier et plissa ses yeux fatigués :

« Levé en pleine nuit. Une histoire curieuse. Je t’en dirai plus à l’occasion.

__ Je te fais confiance, rétorqua le lancier d’un air malicieux. Si je peux t’être utile, n’hésite pas à m’appeler.

__Merci Dometien » répondit le jeune magistrat en entant dans le consulat.

Son précieux rouleau sous le bras, il traversa le hall dont le parterre était décoré d’une vaste mosaïque figurant la croix du griffon entourée du pape et de l’empereur.

A cette heure de la journée, les lieux étaient déserts. Nikolas franchit une porte réservée au personnel et déboucha sur un long couloir à colonnade, bordé à sa droite par un petit jardin à la manière d’un cloître.

Assis sur les rebords de pierre des colonnes, les clercs du consulat déjeunaient en prenant un bain de soleil.

« Magistrat, une part de Panenta, proposa spontanément l’un d’eux en tendant à Nikolas une part de gâteau aux olives et au fromage de chèvre.

La Panenta était un plat typique de Kashem et pouvait se décliner à l’infini suivant les ingrédients qu’on y ajoutait. Ainsi, la Panenta Durim était le plat du pauvre, avec de la farine, des œufs et des olives, alors que la raffinée Panenta Al-Medra au filet de jeune brontops était servie dans les dîners mondains.

« Délicieux, constata-t-il

__C’est ma femme qui l’a fait » s’enorgueillit un des clercs.

Mais, coupant court à toute discussion, le jeune magistrat poursuivait déjà :

« Je dois me pencher sur une affaire d’importance. J’aimerai ne pas être dérangé »

Sans attendre de réponse, il ouvrit l’une des portes qui donnaient sur le cloître et entra dans son bureau.

C’était une simple cellule avec une table et chaises, ainsi qu’un petit buffet où l’on pouvait trouver les épîtres de Mérin ainsi qu’un nécessaire d’écritures, des parchemins officiels et une série de sceaux aux armes du consulat d’Akkylannie à Kashem.

Le seul élément décoratif de la pièce était une croix de l’église de Mérin en bois verni.

Nikolas débarrassa la table et déroula les rideaux récupérés dans la maison du templier assassiné.

Pas de doutes, il s’agissait bien d’une carte, tracée avec une encre fine sur le tissu grossier.

Les détails n’abondaient pas : on y trouvait une vague flèche indiquant le nord ainsi qu’un plan en coupe de la falaise qui séparait la cité de Kashem en deux. Curieusement, l’Hôtel Mufti, l’ancienne résidence des premiers califes dévots, était représenté sur la carte alors que le grand palais Phaestos, achevé par le cinquième calife Adamar II, n’y figurait pas. On pouvait en déduire sans mal que la carte avait plus de quatre cents ans. Un peu plus haut que le milieu de la falaise, là où les maisons troglodytes se faisaient plus rares, était représenté une sorte de boyau qui s’enfonçait dans le roc en paliers successifs.

Les méandres du souterrain étaient annotés de commentaires en classique Akkylannien. Enfin, une série de trois nombres étaient portés à droite du schéma.

Nikolas sortit pour aller emprunter un lorgnon à l’un des clercs. Il parvint ainsi à déchiffrer quelques commentaires : « Zone éboulée », « Chambre funéraire des sorciers Tules », « Source de pouvoir »…

Les dernières annotations, portant sur une petite cavité tout au bout du boyau, étaient nombreuses et dans un idiome que Nikolas ne maîtrisant pas.

Les yeux dans le vague, le jeune magistrat se renversa sur sa chaise. Malgré l’excitation qu’elle lui procurait, la carte pouvait attendre. Il devait d’abord tenter d’apporter un peu de lumière sur le meurtre du vieux templier.

La maison de la victime avait été intégralement vidée… Il y avait fort à parier pour que les agresseurs soient à la recherche de quelque chose. Avaient-ils trouvé ou s’agissait-il de ce document dissimulé dans les rideaux.

Il n’y avait qu’un seul moyen de s’en assurer : si la carte était ce qu’ils cherchaient, les meurtriers reviendraient. Peut être dès ce soir : une longue nuit de planque s’annonçait…

Le magistrat prit le temps de rédiger une lettre adressée au Temple du Sud, réclamant des informations sur Histrion, le vieux templier assassiné. Le soldat pouvait venir d’un autre temple, mais dans ce cas le dossier n’arriverait que dans plusieurs semaines.

Cachetant la missive, Nikolas dépêcha un courrier affecté au consulat qui partit sur le champ.

Puis, regagnant sa cellule, le jeune magistrat décida de faire une sieste en prévision de la nuit.

 

*

Si Kashem était réputé pour son climat chaud et sec, lié à la présence du désert de Bran O Kor et des plaines Syhar, ses nuits n’en restaient pas moins fraîches.

Le sol rocailleux se refroidissait dès le soleil couché et la falaise irradiait des effluves d’air frais qui remontaient des profondes cavernes du quartier troglodyte du Thénon : les couvertures étaient alors indispensables.

Emmitouflé dans une large toile de jute, Nikolas était assis à même le sol, au milieu de miséreux, à une vingtaine de mètres seulement du lieu du crime de la nuit précédente. Pour se réchauffer, il sirotait un thé brûlant dans une outre de peau isotherme.

« Tiens, bois un peu » fit-il en tenant le breuvage à Dometien, blottit dans une pelisse de mouton à côté de lui.

Les deux hommes avaient quitté leurs uniformes et leurs armures pour ne se vêtir que de simples djellabas rapiécées, sous lesquelles ils pouvaient dissimuler leurs épées.

Dometien avait accepté de venir sur la demande polie mais ferme de Nikolas, à qui le statut de magistrat conférait le droit de réquisitionner des hommes pour ses missions.

Le petit Aggripaïs, quant à lui, avait accepté de se prêter au jeu de la sentinelle afin de reconnaître les agresseurs de la nuit précédente.

Minuit avait déjà sonné depuis longtemps. La rue n’était alors plus éclairée que par le feu des mendiants, qui se serraient les uns aux autres afin de pouvoir passer la nuit au chaud. Une bouteille d’alcool de cactus, relevée de piments confits flottant dans le breuvage, passait de mains en mains.

Dometien baillait quand Aggripaïs surgit soudain derrière lui :

« Ils sont là, Sidi »

De son doigt, il désignait deux hommes qui rasaient les murs. A la lueur tremblotante du foyer mourant, Nikolas pu distinguer les larges épées qui battaient à leur flanc. Quelques pièces d’armures dépareillées renvoyaient parfois un éclat fugitif. Mais plutôt que de véritables soldats réguliers, ils donnaient l’impression de mercenaires sans le sou.

De petite taille, celui qui marchait en tête avait les cheveux relevés par un bandeau et le visage buriné par le soleil du désert. Sans s’arrêter, il braqua les yeux sur le groupe de mendiants. Sans fléchir, le jeune magistrat soutint son regard une seconde avant de détourner la tête, comme l’aurait fait un homme de la rue. Le deuxième homme se tenait en retrait, la main sur la garde de son épée. Un casque rappelant ceux des troupes régulières d’Alahan masquait son visage et un manteau de cuir soulignait son imposante stature.

Devant la maison du templier, les malfrats firent sauter le verrou posé par Nikolas le matin même avant de s’engouffrer dans la bâtisse.

« On y va » décida le jeune magistrat en se levant.

Claudiquant à la manière d’un vagabond, Nikolas et Dometien commencèrent à tituber dans la ruelle, avançant vaguement vers la porte fracturée.

Mais à peine avaient-ils fait quelques pas que le magistrat s’arrêta net : ils n’avaient pas été les seuls à faire le guet ce soir.

Faisant irruption d’une masure abandonnée, trois ombres encapuchonnées se ruèrent vers le lieu du crime de la nuit précédente. Les silhouettes étaient énormes, bien plus grande qu’un homme. Avec une stupéfiante rapidité, elles traversèrent la ruelle défoncée et d’un coup de poing, elles abattirent la porte que les malfrats avaient prudemment refermée derrière eux.

    Nikolas resta un instant les bras ballants, ne sachant comment réagir.

    Dometien n’eut pas d’états d’âmes. Il tira son épée et se rua à la suite des ombres monstrueuses.

    « Suis moi Nikolas » cria-t-il à son compagnon.

Le magistrat rejeta sa djellaba et tira son épée, tandis que de l’autre main il sortait un pistolet chargé de sa ceinture.

Les deux akkylanniens traversèrent la ruelle en courant. De la maison du templier assassiné montaient des beuglements gutturaux et des bruits de murs fracassés.

Nikolas fit irruption à la suite de Dometien dans le rez-de-chaussée où il avait interrogé Aggripaïs le matin même. Le combat qui s’y déroulait était d’une rare intensité.

Les deux mercenaires se démenaient face aux trois êtres toujours encapuchonnés, qui maniaient des lames que trois hommes n’auraient pu soulever. L’un d’eux se servait d’une sorte de pince mécanique au bout d’une lance, un artefact qui rappelait curieusement les armes des maudits alchimistes.

Mais les humains acculés se défendaient bien et l’homme aux cheveux esquiva un coup qui aurait tranché un brontops en deux pour s’élancer dans l’escalier qui menait au premier étage.

Son compagnon casqué se retrouva seul face à ses trois agresseurs.

« Gabriel, ne me laisse pas ! » hurla-t-il, sentant qu’il ne tiendrait pas face à aux colosses.

Nikolas sentit que la situation dégénérait. Il tenta d’intervenir et leva son pistolet :

« Je représente la loi du Griffon. Jetez vos armes »

Les des créatures se retournèrent, interloquées.

Un reflet fugitif venu du feu des mendiants vint illuminer un faciès grotesque : une rangée de crocs sur un museau grotesque encadré par de petits yeux noirs où brillait une rage meurtrière.

« Sainte inquisition, des orques ! »

Le magistrat avait entendu de nombreuses histoires sur ces nomades du désert de Bran O Kor mais jamais ils n’avaient été confrontés à eux. On les disait ennemis des hérétiques de dirz. Mais étaient ils pour autant du côté de la lumière de Mérin ?

Nikolas répéta sa sommation :

« Je suis Magistrat du griffon, représentant de l’Empereur d’Akkylannie. Jetez vos armes »

Les orques s’entreregardèrent, puis d’un commun accord, se jetèrent subitement sur le mercenaire, acculé dans un coin du rez-de-chaussée. Ce dernier poussa un cri en levant courageusement son arme, mais s’il para le premier  assaut, le second le mit en pièce.

Nikolas hurla de rage et leva son pistolet, prêt à faire feu les monstres. Dometien leva lui aussi son épée et se mit en garde, le regard froid et déterminé.

Au moment où il allait appuyer sur la gâchette, Nikolas vit son arme détournée par la curieuse arme en forme de pince que maniait l’une des trois bêtes. Blanc de colère, le magistrat observa l’orque qui s’était interposé : trapu comme tous ses congénères, ses yeux brillaient d’une curieuse sagesse comme si une âme habitait ce corps difforme.

Nikolas leva son arme et chargea, suivi de Dometien.

Hommes et orques allaient s’étriper dans un corps à corps sanglant, quand la pince s’abattit à nouveau entre les belligérants.

« Non » beugla l’orque qui la maniait d’une voix caverneuse.

Disciplinés, les deux orques s’arrêtèrent et firent un pas en arrière mais Nikolas et Dometien tentèrent de repousser la hallebarde.

L’orque plissa ses petits yeux :

« Que vous souciez vous du sort de cet homme ? Hier soir, il a tranché la gorge de l’un des votre comme à un chien. »

 Nikolas leva des yeux pleins de défis :

« Vous l’avez vous-même abattu sous nos yeux, vous ne valez pas mieux que lui. »

Il renifla :

« Vous n’êtes que des bêtes sauvages »

L’orque plissa son groin et émit un raclement qui pouvait peut être s’apparenter  un rire :

« Petit homme, si plein d’arrogance. Tu ne comprends que ce que tu vois. »

L’orque abaissa son arme :

« L’orque qui ne connaît que l’embouchure du fleuve ne peut se targuer de le connaître tout entier, tant qu’il n’a pas vu sa source »

Le magistrat et Dometien attendirent la suite, peu réceptif à la philosophie du désert. L’orque poursuivit :

« L’homme qui est à vos pied a souillé les totems sacrés de Chacal, l’esprit de Bran O Kor. Nous avons accueilli son compagnon, Gabriel, dans notre tribu, alors qu’il souffrait de la maladie et que son corps tait habité par la fièvre. Et qu’avons-nous reçu pour notre peine ? »

La voix du guerrier nomade résonnait dans la maison vidée de ses meubles. Grave et puissante, elle contenait une hargne qui fit reculer Nikolas d’un pas.

« L’homme a assassiné trois des notre pour s’empare des reliques de notre autel. Il s’est saisi des offrandes que nos frères avaient arrachées au désert pour les consacrer à Chacal. Il a disparu après avoir torturé notre shaman pour recevoir de sa bouche les secrets des anciennes tribus des Tules. »

 Nikolas hésita sur la conduite à tenir :

« Cette homme est aussi coupable de crimes à l’encontre des lois de l’empire d’Akkylannie. Il doit être remis entre les mains de la justice. »

__ La justice de Chacal en vaut une autre »

L’orque repoussa violemment le magistrat et son compagnon contre le mur, laissant les autres orques s’engouffrer dans l’escalier pour rejoindre Gabriel, le sacrilège aux yeux des orques de Bran O Kor.

Nikolas s’élança à leur suite :

« Attendez, vous ne pouvez pas… »

Un violent coup sur le crâne le fit s’écrouler dans les marches.

    « Désolé Nikolas, murmura Dometien en juchant le magistrat évanoui sur son épaule, mais je crois avoir une solution idéale. »

Le soldat monta au premier étage à son tour :

« Avangorok, attends moi ! » 

 

*

 La taverne était sombre. Creusée dans la falaise en plein Thénon, le soleil ne pénétrait dans l’arrière salle que quelques minutes par jour.

Attablé face à une bière naine, Dometien attendit que son interlocuteur s’installe avant de commencer :

« Tout est réglé »

__Tout ? »

L’homme qui faisait face au vétéran gardait le visage dissimulé sous un capuchon. Un ample manteau masquait ses formes, si bien qu’il était impossible de dire s’il s’agissait d’un corpulent gaillard ou d’un damoiseau aussi fin qu’un fleuret.

« Les orques ont fait le travail à notre place : Gabriel ne sera plus une menace et le secret des sorciers Tules est à nouveau enterré. »

__ Jusqu’à quand, soupira l’inconnu ? Trop de documents circulent encore sur cette peuplade dégénérée, qui permit aux alchimistes de s’installer sur ses terres. Un autre comme le templier Histrion pourrait à nouveau se remettre sur la piste des cryptes et tenter d’exhiber les premiers manuscrits alchimistes rédigés de la main de Dirz l’hérétique lui-même. »

Dometien sourit :

« Je crois avoir mis le peu d’information disponible en lieu sure »

Son mystérieux interlocuteur se leva :

« Mérin t’entende, ami »

Il régla la bière et se dirigea vers la sortie :

« Et le magistrat ? » reprit il tout en marchant.

Dometien se racla la gorge :

« Je l’ai éloigné. C’était un bon élément mais sa présence n’était plus désirable à Kashem.

__Que ta vigilance soit toujours aussi acérée, frère Dometien. Tu as fait du bon travail »

Le vétéran s’inclina respectueusement :

« C’est toujours un plaisir de servir la loge »

 

*

Nikolas émergea de sa cabine.

En titubant, il gagna l’avant du navire d’où le capitaine scrutait la mer.

« Qu’est ce que je fais ici ? »

Le bateau se trouvait à plusieurs encablures du port de Kashem. Vu de la mer, les bas quartiers d’Erborée paraissaient presque propres, tandis que Meyorgas brillait de mille feux sous les rayons du soleil levant.

Le capitaine se retourna vers le jeune magistrat.

« Déjà réveillé mon garçon ? »

__Je suis magistrat du Griffon, répartit Nikolas d’une voix blanche. Employez mon titre lorsque vous vous adressez à moi. »

Le capitaine lui tendit un papier cacheté :

« Bonne nouvelle, Magistrat. Vous rentrez au pays »

Surpris, Nikolas décacheta le sceau aux armes de l’administration civile akkylannienne. Il lut en ouvrant de grands yeux :

« Un rapatriement pour cause de non adaptation au climat local ? »

Le capitaine partit d’un grand rire :

« Vous avez été secoué, Magistrat. Je ne saurais que vous conseiller de profiter de la traversée. Nous ne serons à Carthag-Fero que dans une semaine »

Comprenant que ses questions resteraient sans réponse, Nikolas s’accouda au bastingage, et jeta un dernier regard sur la vaste Kashem. Y reviendrait il jamais ?

 

*

Avangorok s’engouffra dans le défilée qui constituait le grand cañon de Kob Aor. Suivi de ses fidèles traqueurs, il portait sur son épaule Gabriel, le mercenaire, ligoté et bâillonné. Les orques courraient d’un pas réguliers, sans s’essouffler ni marquer le moindre signe de fatigue.

Ils arrivèrent ainsi au bout de plusieurs heures de course ininterrompues au pied de la grotte sacrée, où se tenait l’assemblée réunie des plus grands shamans de Bran O Kor.

Avangorok jeta à leur pied l’homme sacrilège :

« Voici le meurtrier. Je le remets entre les mains de la justice des fils de Chacal »

Les shamans réunis hochèrent la tête en signe de satisfaction.

Le traqueur mit un genou à terre et poursuivi :

« Je restitues les reliques qui avaient été dérobées. Puissent elles éloigner la guerre et les tourments de nos familles. »

Respectueusement, les traqueurs sortirent de leur musette une masse de documents. Des rouleaux de parchemins et des livres, des tablettes d’argiles et de marbres et même un ensemble de petites boites en plomb… A cet ensemble hétéroclite s’ajoutait un rideau soigneusement plié.

« Que les blasphèmes alchimistes trouvent là leur dernière demeure, et que jamais plus ils ne revoient la lumière du jour. »

Sur ces paroles rituelles prononcées en cœur, Avangorok jeta l’ensemble dans un puit au centre de la caverne. Sans aucune pitié, ils y précipitèrent aussi Gabriel, toujours ligoté. Puis les orques firent rouler sur l’ouverture une lourde pierre que plusieurs hommes ne pourraient pas même soulever.

Sans un mot, l’assemblée des shamans, dépositaire des plus grands secrets d’Aarklash, se dispersa laissant la caverne vide. Avangorok regarda ses frères regagner leurs tribus. Il fit un signe à ses traqueurs et s’engouffra dans le désert.

Publié dans Chroniques d'Aarklash

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