Les écuries de l'AUGIAS II (2e partie)

Publié le par Guillaume Woerner

 
Les écuries de l’AUGIAS II
(2e partie)
 
Par Guillaume Woerner
Les satellites défilaient régulièrement face à l’AUGIAS II dans un lent balai maladroit.
Les deux spationautes étaient remontés au poste de pilotage et sirotaient un jus d’orange de synthèse.
« Il a une tache sombre sur sa chemise. Je n’y vois pas pour autant la marque d’un assassinat »
C’était au moins la cinquième fois que Pudy ressassait cette idée.
Doon, qui avait conservé tout son sang froid, tira une coupure de 20 $ de sa combinaison et la plaqua sur le pupitre de commande avec un air de défi.
« Tu suis ? »
Pudy soupira et grommela qu’il tenait le pari.
« Ok, reprit Doon, enjoué. Je vais redescendre et tâcher de desseller le sarcophage. Toi, passe un appel à la base et donne tous les détails »
Il avait à peine finit sa phrase que déjà il dévalait l’échelle pour gagner la soute.
A nouveau, Pudy soupira et attrapa le micro avec peu d’entrain.
« Hello, ici l’AUGIAS II, appela-t-il. Allo Houston ? Martin, je sais que c’est toi qui es de quart ce soir.
__Houston, ici Martin, répondit une voix ensommeillée. Il est très tôt ici. Que vous arrive-t-il là haut ? »
Pudy raconta par le menu leur découverte, n’omettant aucun détail, tant sur la trajectoire du sarcophage que sur ses caractéristiques physiques.
« Il doit y avoir un identifiant inscrit sur le fuselage, demanda Martin une fois le récit achevé. Tu pourrais me transmettre ça ?
__Doon l’a noté sur un papier… Le voila »
Pudy énuméra la série de lettres et de chiffres. 36 000 Km plus bas, il entendait son interlocuteur pianoter sur un clavier.
« Ce sarcophage provient d’un vaisseau gouvernemental, conclut Martin. C’est tout ce que je peux dire. Toutes les informations sont classées.
__Que faisons-nous ?
__Gardez tout ça au frais pour l’instant. Je vais tenter de me renseigner auprès de la hiérarchie. On vous donnera la procédure à suivre.
__Martin, il y a une dernière chose… »
Pudy allait parler des hypothèses farfelues de Doon. Au dernier moment, il se ravisa. Autant ne pas jeter un pavé dans la mare des huiles de la Space Force sans preuves formelles. Il acheva donc la discussion :
« Non rien. Merci Martin »
La communication cessa et à nouveau, l’équipage de l’AUGIAS II se retrouva seul.


  *

Il fallut près d’une heure à Doon pour enfin réussir à faire sauter les loquets du sarcophage.
Quand enfin, il put faire coulisser la verrière, il fut saisi par la dignité du mort.
Le léger pincement de la bouche, les rides du front comme des vallées tracées à la serpe, le creux des joues parfaitement symétrique… Comment pouvait-on atteindre une telle perfection esthétique dans la vieillesse ?
Intimidé, Doon se pencha avec déférence pour examiner ce qu’il soupçonnait être une blessure par balle.
La rigidité cadavérique avait été accélérée par le froid mordant de l’espace, mais le pilote parvint néanmoins à prélever un fil de la chemise. L’analyse effectuée par l’ordinateur se révéla formelle : on y trouvait des traces de sang séché et de poudre.


  *

« Pudy tu me dois 20 $ »
Doon s’affala sur son fauteuil au poste de commande. Il plaqua le compte-rendu sous le nez de son camarade qui ne mit pas longtemps avant d’arriver à la conclusion de l’homicide.
« J’espérais d’autres nouvelles…
__Allé, allé, sors ta monnaie, fit Doon en se frottant les mains
__J’ai appelé Houston tout à l’heure. Je suis tombé sur Martin. Il a parlé de notre découverte à MacBrian, qui en a parlé à Desmonds, etc… On est en train de se faire toute la hiérarchie.
__Et alors ? Qu’est ce qu’il pensait de mon hypothèse d’assassinat sidéral ? »
Pudy haussa les épaules :
« Je ne lui en ai pas encore parlé. J’attendais qu’on soit sur… »
Doon haussa les sourcils :
« Et pourquoi alors toutes les huiles sont elles alertées ?
__Parce que ce sarcophage provient d’un appareil gouvernemental sur lequel nous n’avons aucune info »
Il y eut un silence. Puis Doon bondit de son fauteuil :
« Tu plaisantes ? Tu m’as laissé tripatouiller ce cadavre en sachant qu’il faisait parti du gouvernement ? Tu veux me faire radier ?
__J’ai pas dit qu’il était membre du congrée, se défendit Pudy. Il était membre d’un équipage d’une mission affrétée par le gouvernement – comme toutes les missions spatiales je te rappelle. Et nous n’avons pas plus de détails. Ce gars là était peut être un stewart terroriste ou un garde du corps devenu fou…
__Un garde du corps ! Tu as vu son âge ? Tu es trop détaché de ce qui t’entoure Pudy, concentre toi sur ce qui se passe ! »
Le copilote allait répondre quant la visiocom se mit en marche pour le flash de 6h00.
Le visage de la belle Santoma Marquez apparut en trois dimensions pour énoncer les nouvelles du jour.
« Mesdames, messieurs bonjour. Pour ouvrir cette édition, une nouvelle qui va secouer l’espace entier. Une dépêche officielle vient de nous faire part du décès accidentel du sénateur Fanelli dans l’explosion de la navette qui le menait au spatioport expérimental situé entre la Terre et Mars. Le principal opposant à la libéralisation des missions spatiales, dont le marché est détenu en totalité par les différents gouvernements de la planète, était au centre de toutes les polémiques sur l’avenir de la conquête spatiale. Cette nouvelle tragique devrait relancer une nouvelle fois le débat sur le droit aux entreprises privées d’affréter leurs propres vaisseaux spatiaux, droit que le sénateur bloquait jusque là par son seul droit de veto. Les plus fanatiques partisans de l’exploration spatiale voient déjà dans cette nouvelle le début d’un âge d’or… »
Tout au long du flash, Doon et Pudy étaient restés silencieux, devinant le terrible coup du sort qui se jouait sur l’AUGIAS II avant même qu’un grand portrait du sénateur Fanelli ne se déploie sur la visiocom.
« C’est lui » constata sobrement Doon, le teint pâle.
Pudy, lui aussi sous le choc, restait prostré dans son fauteuil. Les implications de ce qu’ils avaient découvert devenaient écrasantes : la preuve d’un coup de feu, l’expulsion du sarcophage vers la terre où il se serait désintégré sans laisser de traces, le communiqué officiel…
Doon fut le premier à réagir. Il se redressa et se saisit du micro :
« Il faut prévenir la base »
Pudy le retint par le bras :
« Attends ! »
Son équipier le fusilla du regard :
« Tu as une meilleure idée ? Nous avons la preuve matérielle que Fanelli a été assassiné. Ils ont voulu faire passer ça pour un accident en faisant disparaître le corps. Et bien le comité d’accueil qui les attendra sur terre sera gratiné »
D’un geste, il activa la communication. Mais Pudy, en réponse, entra une commande sur le clavier de contrôle.
Doon le regarda, stupéfait :
« Pourquoi as-tu désactivé notre relais radio ?
__Réfléchissons une minute ! Ce sénateur que nous ne connaissons pas est décédé. La visiocom annonçait que cela ouvrait d’immenses perspectives pour les missions spatiales privées…
__Et alors ? »
Gêné, Pudy resta un moment silencieux en se rongeant un ongle.
__Si on largue ce sarcophage, expliqua-t-il enfin, personne n’en saura rien. Et demain, nous serons embauchés sur les prochains vols pour Mars, Europe ou Galilée. L’AUGIAS ne sera plus qu’un mauvais souvenir. »
Doon se laissa retomber dans son fauteuil. Soufflé, il contemplait son copilote comme s’il le redécouvrait après deux mois de vie commune.
« Mon vieux, pour un peu je croirais au mal de l’espace. Tu entends ce que tu dis ? Sans compter que tu as transmis l’identifiant du sarcophage à Martin tout à l’heure »
D’un geste brusque, il ramassa le micro qui traînait sur le tableau de bord et réactiva les relais vers la terre. 
« Allo Houston, ici l’AUGIAS II »
Une ambiance lourde comme une chape de plomb s’était insinuée à bord du vaisseau éboueur et les deux hommes, en attendant la réponse de la terre, s’observaient avec un mélange de défiance et d’incompréhension.
Avec un air de défi, Pudy se leva pour regagner la kitchenette.
« Allo Houston, ici l’AUGIAS II » répéta Doon.


  *

Le soleil émergeait du globe terrestre comme un diamant éclaboussant le vide sidéral d’un éclat aveuglant.
Les panneaux solaires de l’AUGIAS II se déployèrent automatiquement pour se gorger de l’énergie offerte.
A bord, les appels avaient cessé.
Soucieux, Doon vint rejoindre Pudy autour du frigo et du micro onde, seuls appareils du vaisseau qu’on aurait pu trouver chez la ménagère américaine lambda.
« Tu renonces à appeler la terre, demanda Pudy avec une note d’espoir dans la voix ?
__Non. Il n’y a pas de connexion avec la base. Pas même avec les relais secondaires »
Doon, les bras croisés, réfléchissait.
« Tu as bien réactivé le relais radio, interrogea Pudy ?
__Oui, aucun doute la dessus. J’ai balayé l’ensemble des fréquences accessibles depuis notre orbite : rien ne répond.
__Pourquoi ne tentes tu pas d’émettre vers un des milliers de satellites qui nous passent sous le nez depuis deux mois ? Il relaiera l’appel »
Immédiatement, Doon fit volte face pour regagner le poste de pilotage. Ses doigts fébriles parcoururent les commandes un bref instant pour caler la fréquence sur le relais hyper-onde réservé aux satellites.
Plusieurs minutes s’écoulèrent tandis que l’AUGIAS II émettaient sans relâche tous les trains d’onde répertoriés dans l’almanach des navigateurs spatiaux.
Mais tous restaient sans réponses.
Enervé, Doon jeta le combiné contre la paroi de la cabine.
« Foutu matériel. Garanti jusqu’au siècle prochain et il nous lâche au pire moment »
Il se leva et farfouilla dans un caisson pour en sortir une boite à outils.
« Je vais voir où ça coince. J’espère que ça ne prendra pas longtemps »
Pudy eut un sourire amer :
« Tu peux essayer. Mais je pense savoir ce qui nous arrive…
__Non, coupa Doon. C’est le relais radio qui a sauté quand tu l’as désactivé.
__Ne te voile pas la face : l’appel à Martin a donné l’alerte et ’ils’’ sont au courant que nous avons à bord la dépouille de Fanelli. A présent, nous sommes certainement isolés par un champ magnétique qui bloque toutes les communications. Autrement dit…
__...Nous n’avons plus aucun moyen de joindre personne » acheva Doon, le front soucieux.


  *

Les capsules de secours de l’AUGIAS II se résumaient à une couchette sommaire plaquée au fond d’un réduit d’aluminium où se côtoyaient bonbonnes d’oxygènes et pistolet de détresse. L’ensemble dégageait une odeur de neuf : les occasions de s’en servir restaient plutôt rare.
Doon jeta un regard inquisiteur à l’intérieur.
« Pudy, tu vas me faire passer les boites noires de ces dernières heures, ordonna-t-il. Il faut que nous ayons un maximum de preuves pour démasquer ces pourris »
Le copilote ne faisait pas un geste en direction du pupitre de commandes où se trouvaient les fameux enregistrements de toute l’activité de l’AUGIAS II. Au contraire, il restait là à se tordre les mains en tout sens, en proie à un trouble manifeste.
« Pudy, si tu crois vraiment que les assassins sont au courant que nous avons la dépouille de leur victime, il ne faut pas moisir ici. Ils n’ont pas hésité à abattre un sénateur. Alors deux pilotes de seconde zone dans un vaisseau poubelle…
__Justement… De seconde zone, s’exclama Pudy ! Pourquoi sommes nous relégué à jouer les éboueurs de l’espace ?
__Mon test psychologique a déplu au centre d’exploration spatiale et toi, tu as tout juste réussi à atteindre les minima aux examens »
Pudy secoua la tête énergiquement :
« Mais nous sommes quand même des astronautes diplômés du meilleur brevet international. Je connais, moi, la raison qui nous a conduit jusqu’à l’AUGIAS II : c’est le manque de mission »
Doon referma le trappon qui menait à la capsule de secours et croisa les bras :
« Explique-toi ?
__C’est à peine s’il sort une centaine de pilotes spatiaux chaque année de la faculté de Houston. La seule de tous les Amériques ! Et que font ces diplômes ?
 __La majorité va travailler sur les vols pour Mars, les lunes de Jupiter et de Saturne…
__Oui, c’est vrai. C’est ce qui est inscrit sur les prospectus. Mais dans les faits, plus de la moitié sera cantonnée à un rôle de doublure des pilotes en place et ne voleront jamais. En ce sens, même nous pouvons nous considérer comme des privilégiés de pouvoir naviguer librement dans l’espace.
__Où veux tu en venir ?
__Nous ne sommes plus à l’age où le moindre vol habité coûtait le PIB d’un état africain. La propulsion photo-ionique, les matériaux plasto-fins… Toutes ces innovations ont fait du système solaire un rêve à notre portée. La seule limitation qui subsiste avant la ruée des pionniers, c’est cette loi imbécile qui n’autorise les missions spatiales que si elles sont mandatées par un état souverain. Alors que les consortiums privés ne demandent que ça ! Les anciens groupes gaziers qui n’attendent que le feu vert des gouvernements pour puiser le méthane de Titan, les compagnies stratosphériques qui sont dans les starting-blocks pour lancer des vols spatiaux réguliers à destination des colonies… »
Pudy laissa retomber ses bras, dépité :
« Mais rien de tout cela n’est possible car aucun vol non gouvernemental ne peut franchir la limite des 10 000 kilomètres d’altitude. Les politiques ont la trouille de voir un pionnier fonder son état indépendant. Nos dirigeants oublient que l’espace, par définition, n’est pas soumis aux lois terrestres. Doon, nous avons une opportunité unique de changer cela. La tête du champion de l’immobilisme est tombée. Laissons la au sol. »
Il y eut un silence. Une nouvelle fois, le pilote contempla Pudy comme s’il le découvrait pour la première fois. Se pouvait-il que le jeune homme chamailleur avec qui il cohabitait depuis deux mois à bord de l’AUGIAS II soit là, devant lui à débiter des énormités scabreuses ?
« Je suis d’accord avec toi, Pudy : l’espace ne doit pas être une extension de la politique terrestre. Mais tu te trompes sur un point : la morale des hommes ne s’arrête pas à la couche d’ozone. Et je refuse d’être le complice du premier meurtre spatial »
Doon tourna le dos à son compagnon et s’engouffra dans la capsule de secours :
« Maintenant, donne moi les boites noires de cette dernière journée.
__Non, clama Pudy en croisant les bras résolument.
__Ne fais pas l’imbécile. Il n’y a plus de temps à perdre à présent.
__Je suis désolé, je ne te laisserai pas te mettre au travers de l’âge d’or de la colonisation spatiale »
Doon se déhancha pour sortir de l’écoutille et se planta devant son copilote, les mâchoires serrées :
« Pudy Moss, je suis votre supérieur hiérarchique et je vous ordonne de me rapporter les enregistrements de ces cinq dernières heures. Puis vous vous joindrez à moi pour une évacuation vers la terre. Exécution ! »
Mais l’autre ne fit qu’esquisser un pâle sourire :
« Je ne ferai ni l’un, ni l’autre. Ma décision est prise, je ne bougerai pas d’ici »


  *

Autour de l’AUGIAS II, l’espace restait égal à lui-même, indifférent à la tension qui régnait à présent à bord du vaisseau.
« Conquis ou non, tu t’en fous, hein ? » glapit Doon à l’attention du ciel d’encre piqueté d’étoiles.
Le pilote du vaisseau, fébrile, débloquait les séquences successives permettant l’éjection des boîtes noires. Les ordinateurs faisaient entendre le craquement caractéristique des disques durs en plein travail.
« Plus vite » grinça Doon. Ses mains pianotaient nerveusement sur le pupitre de commande.
Après une minute qui lui parut une éternité, un boîtier métallique jaillit dans une série de déclic de la façade de l’un des terminaux.
« En route vers la terre ! » jubila le pilote, soulagé, en se saisissant du précieux enregistrement.
Il allait bondir pour rejoindre la capsule de secours quant il aperçut une ombre furtive qui filait vers les quartiers d’habitation.
Méfiant, Doon fit quelques pas vers les couchettes, pour trouver Pudy dans un fauteuil, perdu dans la lecture d’un roman.
« Tout va bien ? » fit-il en levant les yeux.
Doon ne répondit pas, ébahit par le calme olympien de son compagnon alors qu’il ne pouvait ignorer la fin toute proche qu’il avait choisie.
« Tu peux encore partir avec moi… » tenta-t-il.
Pudy se contenta de hausser les épaules avant de se replonger dans sa lecture.
Doon soupira. Il ne parviendrait décidément pas à le faire changer d’avis. A moins qu’il ne l’emmène de force… Oui, c’était peut être la meilleure chose à faire : Pudy l’en remercierait après. Le pilote pénétra dans la chambrette lorsqu’il avisa une combinaison jetée en tas au pied lavabo chimique.
Il fallait vraiment que les deux spationautes ne soient pas dans leur assiette pour laisser un tel désordre après des années et des années de lits au cordeau et d’exigence maniaque des instructeurs.
Machinalement, Doon se baissa pour ramasser le vêtement et le plier.
« Laisse, je m’en occupe… » intervint Pudy, soudain nerveux.
Il n’eut pas le temps de se lever de son fauteuil qu’un objet métallique tombait sur le sol dans un tintement inattendu.
Doon sursauta : c’était un chalumeau à plasma, utilisé pour les éventuelles réparations électriques à réaliser à bord.
Le pilote ramassa l’outil et le pointa sous le nez de Pudy :
« Qu’est ce que tu fabriquais avec ça ?
__Il avait du rester là depuis notre dernière opération de maintenance sur les connecteurs des batteries de secours…
__Ne te fiche pas de moi, gronda Doon. Il est encore chaud »
Pudy rougit, mais soutint le regard de son équipier.
« Tu peux avoir des idées imbéciles et faire de ta vie ce que tu veux, cria Doon, furieux. Mais s’il s’avère que tu as trafiqué les capsules de secours, tu te rends coupable de mutinerie. Voir de complicité de meurtre si jamais l’AUGIAS II est abattu par les assassins du sénateur. Alors, maintenant, tu vas m’écouter : nous allons ensemble réparer tes dégâts, puis tu grimperas dans une capsule pour rejoindre la Terre avec moi. Exécution ! »
Doon avait hurlé le dernier mot.
Visiblement, cela fit son petit effet sur le copilote qui baissa la tête et lâcha son livre.
Il allait se lever, quand le bip du sonar retentit soudain.
Un silence glacial tomba sur les deux hommes. Ils savaient ce que cela signifiait : on venait pour eux.


  *

L’intercepteur dériva quelques instants avant de se stabiliser sur une orbite parallèle à celle de l’AUGIAS II. Sa forme effilée, prévue aussi bien pour le vol en atmosphère que pour les missions spatiales, était caractéristique de celle des appareils militaires FALCONER.
Bardés de technologie de pointe, ils constituaient le fleuron de l’aérospatiale américaine. En découvrir un dans ces circonstances impliquait des complicités au plus au niveau de l’état.
Doon frissonna :
« Il n’y a plus de temps à perdre : il faut filer d’ici et vite »
Il agrippa son compagnon par les épaules et l’entraîna vers l’échelle qui menait aux capsules de secours. Pudy se laissa d’abords faire, résigné. Mais alors qu’ils repassaient devant les quartiers d’habitation, le copilote donna un violent coup de rein et propulsa Doon sur l’une des couchettes.
« Tu es devenu dingue ? »
 Pudy ne répondit pas et se contenta de claquer la porte coulissante.
Avisant une bonbonne d’oxygène, il s’en servit pour bloquer la poignée, alors que Doon tambourinait au battant en hurlant.
« Ouvre moi, c’est un ordre !
__Désolé, mon vieux, la conquête spatiale est à ce prix.
__Que tu souhaites mourir, ça te regarde. Mais si tu m’entraînes avec toi c’est un assassinat !
__Adieu, mon ami » répondit Pudy en se plaquant les mains sur les oreilles.
Les rugissements de Doon le poursuivirent jusqu’à ce qu’il se calfeutre dans le poste de pilotage.
Il s’installa dans son fauteuil en s’étirant. L’intercepteur, immobile, était visible par la baie vitrée.
Pudy croisa ses bras derrière la tête et se renversa sur son dossier :
« Je suis prêt » murmura-t-il.


  *

Il fallut près de cinq minutes à Doon pour arracher la porte de la cabine. Dans l’espace, les hommes manquaient d’exercice et les muscles avaient tendance à s’atrophier, mais aucun ingénieur n’avait imaginé que la plaque de plastalu subirait la rage d’un membre d’équipage luttant pour sa vie.
Doon déboula dans la coursive, rouge écarlate.
Il se dirigea vers le poste de pilotage pour le trouver verrouillé.
« Pudy, tu vas me payer ça ! »
Un rire étouffé ce fit entendre :
« Continue de me houspiller, répondit le copilote : tu ne fais que perdre du temps. Il s’agit d’une question de minute avant que l’intercepteur n’entre en action »
Un frisson glacé parcourut Doon. Il jeta un dernier regard sur la porte close.
« Pudy, j’aurai peut être du m’en rendre compte avant, mais tu es fou à lier » glissa-t-il avant de dévaler les échelons qui menaient aux capsules de secours, le chalumeau à plasma à la main.


  *

Les yeux secs, Pudy observa Doon s’éjecter de l’AUGIAS II pour plonger vers la Terre. La capsule cylindrique brillait de mille feux sous les rayons du soleil.
De toute évidence, le sabotage sommaire effectué sur le système de mise à feu avait à peine retardé le fuyard. Qu’importe, il était à présent trop tard pour échapper à l’intercepteur.
Doon était un bon pilote, mais le petit module suivait une trajectoire pré calculée par le navigateur embarqué, sans possibilité pour les passagers de reprendre les commandes. Seul comptait un retour rapide dans l’atmosphère, aussi les réserves d’oxygène et de vivres étaient-elles prévues pour à peine quelques heures. Il faut dire que l’étroitesse de l’habitacle ne permettait pas de voyager plus d’une demi-journée sans subir de crises de claustrophobie. C’est à peine si les ingénieurs avaient pu trouver une place pour loger la balise radio…
Pudy blêmit et se releva d’un bond.
Comment n’y avait-il pas pensé ?
Doon avait à sa disposition un émetteur qui lui permettrait d’envoyer un SOS dès qu’il aurait quitté la zone de brouillage qui entourait l’AUGIAS II.
Et dès lors, plus rien n’empêcherait la Terre d’être averti du complot qui avait causé la mort du sénateur Fanelli.
Une larme roula sur la joue de Pudy.
Il avait accepté de se sacrifier pour un rêve, il avait même décidé d’entraîner son équipier avec lui dans la tombe.
Envisager ne serait-ce qu’une seconde que tout cela n’avait peut être servi à rien était au dessus de ses forces.
Il asséna une série de coups de poings rageurs à la baie vitrée :
« Détruis le ! Détruis le ! » hurla-t-il à l’attention de l’intercepteur toujours immobile.
Ce n’était pas possible ! Doon allait s’échapper sans qu’ils ne bougent le petit doigt.
Alors que Pudy perdait espoir, un éclair traversa l’espace.
L’éther fut illuminé un instant par la déflagration silencieuse qui frappa la capsule de secours qui filait quelques instants auparavant vers la terre.
Etouffant un sanglot, Pudy contempla le petit module transformé en un nuage de débris. Il leur faudrait moins d’une heure avant d’atteindre l’atmosphère pour se désintégrer en une pluie d’étoiles filantes.
Pudy ferma les yeux, les poings serrés.
« Je suis désolé »
Il resta ainsi quelques secondes, refoulant sa honte.
Lorsqu’il regarda à nouveau par la baie vitrée, le canon à impulsion de l’intercepteur était braqué sur l’AUGIAS II.
Dans quelques instants, le corps du sénateur aurait définitivement disparu, ainsi que le dernier témoin gênant.
« Mais à quoi bon, songea Pudy ? Doon a-t-il eu le temps de prévenir Houston du complot ? »
Il se rendit compte qu’il mourrait sans même savoir s’il avait contribué à l’établissement des premières colonies privées ou si au contraire, ses choix entraîneraient un gel de l’exploration du système solaire.
« Qu’on en finisse » murmura-t-il en jetant un regard de défi à l’intercepteur.
C’est à peine s’il entendit le tonnerre de l’impact sur la coque de l’AUGIAS II.
Puis tout devint blanc.

Publié dans Science Fiction

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