La Marque des Immortels (1e partie)

Publié le par Guillaume Woerner

La Marque des Immortels
(1e partie)
 

Par Guillaume « Metatron » Woerner

Dessin par Laurent Espana




Les deux nains suivaient le sentier depuis quatre jours.

A chaque virage, Kan Tabâl pensait en voir le bout mais systématiquement, Lordan Kal écartait les fougères pour révéler la sente qui serpentait entre les herbes folles, les champignons et les troncs vermoulus.

Kan Tabâl portait l’essentiel des paquetages du groupe. Sa carrure de guerrier Khor lui permettait d’effectuer de longs voyages, chargé comme un mulet, sans même verser une goutte de transpiration malgré son impressionnante armure en acier rougeoyant. Les rares espaces de peau qui émergeait présentaient des cicatrices, comme des traits d’union rosâtres entre les plaques de métal. La détermination de son regard couleur de bronze achevait d’attester de son statut de vétéran d’innombrables combats. Pour tout dire, Kan Tabâl était une légende, même chez les plus endurcis des guerriers nains. Formé à la dure école des monts Aegis, il avait commencé par s’enrôler dans les contingents partis rejoindre les griffons à la forteresse de Kaïber. Il avait ainsi eut l’occasion de combattre les créatures les plus effroyables de la baronnie maudite d’Achéron au côté de peuples de l’alliance de la lumière.

Mais des années à combattre les ténèbres l’avaient transformé en une brute sans cervelle. Le contact des keltois avait contribué à exalter sa furie et sa soif de combat. Si bien que les commandants de l’armée naine s’étaient vu dans l’obligation de se séparer de ce combattant qui n’hésitait pas à trucider des soldats de l’alliance en combat singulier lorsque les assauts des morts vivants se faisaient trop attendre.

Un tronc au milieu du chemin ramena le guerrier à la réalité. Il était si haut que les deux nains auraient du mal à l’escalader. Kan Tabâl pensait enfin être arrivé au bout de leur voyage.

« Le sentier continue de l’autre coté » lâcha laconiquement Lordan Kal comme s’il avait deviné l’espoir muet de son garde du corps. Autour d’eux, la forêt était silencieuse et les branches gouttaient du fait de l’averse qui s’était abattue un peu plus tôt dans l’après midi.  

Kan Tabâl, étouffa un juron et se mit à longer le tronc couvert de mousse, écartant les fougères à grands coups d’épée. Il sentait sa vieille colère remonter à la surface comme une bulle nauséabonde.

Lorsqu’il avait été évincé de la défense de Kaïber, il était reparti plein de rage sur les routes, traversant les baronnies du royaume d’Alahan, volant les caravanes qui avaient le malheur de croiser son chemin.

Il avait atteint les frontières de la plaine d’Avaggdu après dix ans d’errance lorsqu’il avait rencontré Lordan Kal.

Ce prêtre d’Odnir voyageait à la suite d’une troupe de marchands s’en retournant à Kashem. Kan Tabâl avait chargé comme à son habitude, éliminant facilement les gardes inexpérimentés engagés pour assurer la sécurité du groupe.

Lordan Kal s’était alors avancé et avait commencé à parler à la bête qu’était devenu Kan Tabâl. Que s’étaient-ils dits ? Quels mots avaient été échangés ? Kan Tabâl n’en avait plus aucun souvenir. Mais ce jour là, il avait entendu la Voix d’Odnir et sa furie s’était apaisée.

Encore aujourd’hui, le seul fait de se remémorer cet instant lui faisait le plus grand bien et calmait son esprit bouillonnant. A l’époque il avait rangé son arme pour la première fois depuis des années et s’était soumis au jugement de Lordan Kal qui lui avait imposé une peine de deux ans de travaux au service du temple d’Odnir afin de retrouver sa dignité de nain de Tir-Nâ-Bor. Kan Tabâl avait accepté de bonne grâce cette peine somme toute légère, et s’était acquitté des corvées avec un zèle décuplé par la foi qui l’avait subitement frappé. Lordan Kal était revenu le voir plusieurs fois, lui enseignant avec patience les textes sacrés d’Odnir. Arrivé au bout de sa pénitence, Kan Tabâl avait proposé ses services à celui qu’il considérait comme son maître. Depuis lors, il était rare de voir l’un sans l’autre. Kan Tabâl était fier de son statut de garde du corps mais aussi de confident d’un si haut dignitaire du culte d’Odnir.

Car Lordan Kal était lui aussi devenu une figure emblématique chez les nains de Tir-Nâ-Bor. Le prêtre missionnaire à la recherche de reliques avait touché le cœur de nombreux habitants des montagnes Aegis et la chaleur de ses prêches tranchait avec la froide rigueur de nombre de ses acolytes.

Une fois n’est pas coutume, les nains s’étaient laissés séduire par ce personnage au regard pétillant. De prime abord, les hommes ne voyaient qu’un être rabougri, au crâne épais et au mauvais caractère comme tous ses congénères, mais les nains ne s’y trompaient pas. La sagesse de ses paroles était proverbiale, prônant la justice éclairée par la raison. La violence et la précipitation étaient ses pires ennemis alors qu’il encourageait la réflexion avant l’action dans tous les domaines.

« A gauche du bosquet de ronces »

Kan Tabâl revint à la réalité. Il s’ébroua et les plaques d’armure émirent un grincement sinistre qui vint trancher avec le bruit humide de leur pas sur l’humus suintant.

Il écarta un gros bouquet de branches épineuses et laissa respectueusement passer son maître avant de lui emboîter le pas. Cela lui donnait tout le loisir d’observer.

Lordan Kal avait maigri, constata-t-il amèrement. Le prêtre portait sa traditionnelle cape de voyage, d’un rouge passé par le temps, mais les flottements de l’étoffe ne laissaient aucun doute. La seule marque de son statut de Grand prêtre était la crosse surmontée de deux défenses de razorback sculptées sur laquelle il s’appuyait lourdement à chaque pas. Sa tête, habituellement surmontée de la tiare à double corne, symbole des dignitaires du culte d’Odnir, n’était couverte que par un capuchon de cuir qui ombrait de caverneuses cernes violettes et son front était barré de profondes rides soucieuses.

Kan Tabâl ne s’attendait pas à être mis au courant de tout ce qui affectait son maître, mais il est vrai qu’habituellement, Lordan Kal aimait expliquer ses tourments, « car les nains ne comprennent ce qu’ils pensent qu’après avoir entendu ce qu’ils disent » répétait-il souvent. Mais depuis leur départ précipité de la forteresse de Kâ-In-Ar, le prêtre n’avait pas desserré les dents autrement que pour indiquer le chemin. Pas une seule fois il n’avait entonné les chansons Akkylaniennes qu’il aimait fredonner lors de ses balades… 

Où allaient ils ? Quel était le but de leur voyage ? Kan Tabâl n’en savait fichtre rien. Tout au plus savait-il qu’ils marchaient vers le nord. De toute évidence, ils se trouvaient dans la partie est de la forêt de Diisha. En regardant les étoiles se lever, le guerrier estima qu’ils devaient se trouver entre les lacs Dîn et Dân. Au bout de quelques centaines de lieux, ils atteindraient les marais de No Dan Kar et la ville de Barq, cité gobeline de triste réputation.

Lordan Kal frappa soudain la terre de sa crosse et, d’un pas fatigué, il alla s’adosser à un grand chêne.

C’était le signe du repos.

En soupirant, Kan Tabâl déroula les couvertures et entreprit de monter le camp.  

 
*

L’aube illuminait le ciel de rubans roses et jaunes lorsque Kan Tabâl fut tiré de son sommeil. Les dernières bûches achevaient de se consumer dans le foyer que le garde du corps avait allumé la veille. Alentours, les oiseaux chantaient à tue-tête dans le petit matin. Kan Tabâl savait que son maître appréciait par-dessus tous ces instants de paix, avant de se lancer dans les soucis de la journée.

Cependant Lordan Kal avait le visage encore plus fatigué que la veille. Avait-il seulement dormi ? Le guerrier l’avait vu se tourner et se retourner dans son sommeil, en marmonnant des prières confuses à Odnir, entrecoupées de cris sourds et de soupirs. Loin de son habituelle sérénité, le prêtre préparait son sac avec précipitation, en bourrant les poches avec une couverture, sa pipe et son tabac, ainsi qu’un flacon d’alcool de granit, confectionné à partir des lichens qui poussaient en altitude sur les blocs de pierre nue.

Les deux nains prirent à peine le temps de gober un biscuit avant que  Lordan Kal, visiblement impatient, ne se remette en route, sans même vérifier si son compagnon le suivait.

En grommelant et de méchante humeur, Kan Tabâl lui emboîta le pas.

Ils marchèrent ainsi près d’une heure, sans un mot, avant que le guerrier n’explose enfin :

« Par la barbe d’Hyffaid, Maître, où allons nous ? Que signifie cette équipée en territoire inconnu ? »

Lordan Kal, qui marchait toujours devant, resta silencieux. Depuis le début de la matinée, il secouait régulièrement la tête, comme pour chasser une pensée qui revenait de manière incessante.

Kan Tabâl attendit quelques minutes avant de reprendre d’un ton plus mesuré :

« Maître, pardonnez ma curiosité, mais je ne peux continuer à avancer ainsi à l’aveuglette. Mon rôle est de vous servir et de vous protéger. Mais ma tâche serait facilitée si vous m’appreniez le comment du pourquoi de cette expédition. Allons-nous au devant d’un ennemi ? Y a-t-il une menace face à laquelle il me faudrait me préparer ? »

Lordan Kal se raidit.
« Au devant d’un ennemi ? »

 Il sembla soupeser ces paroles et ouvrit la bouche, hésitant quant à la conduite à tenir. Un instant, Kan Tabâl crut que son maître allait lui expliquer cette fuite en avant dans la forêt de Diisha jusque dans ses moindres détails.

« Nous allons à Saa Dùn » lâcha finalement le prêtre, comme si cela répondait à toutes les questions.

Le garde du corps jura dans sa barbe contre ce mutisme forcené en reprenant sa marche à la suite de Lordan Kal.

Saa Dùn… Kan Tabâl avait entendu parler de cette cité en ruine, perdue dans les bois entre les lacs Dîn et Dân. Qui avait construit ces temples, ces maisons à colonnades, ces places pavées aujourd’hui recouvertes de mousse ? Les anciens des forteresses naines eux-mêmes n’en savaient rien. De toute évidence, il s’agissait d’un ancien peuple humain, disparu depuis des éons. En tout cas, une chose était sure : personne n’habitait là bas. Des patrouilles naines y faisaient épisodiquement des opérations de reconnaissance, afin de s’assurer que les gobelins n’en avaient pas fait un poste avancé.

Alors quoi ? Un rendez vous ? Une opération archéologique ?

Kan Tabâl s’aperçut qu’il serrait depuis quelques minutes la garde de sa lourde épée Khor. L’arme était le seul vestige de son passé tumultueux et il l’avait conservé sur les conseils de Lordan Kal pour que, dans les instants où la rage prend le pas sur la raison, il puisse toujours sentir sous ses doigts le chemin parcouru.

Rasséréné par ce contact, Kan Tabâl inspira profondément et accéléra le pas. Un curieux sentiment d’allégresse l’envahit alors qu’il se portait à hauteur de Lordan Kal :

« Maître, quoi que vous alliez faire à Saa Dùn, pressons-nous, que vous soyez déchargé au plus vite de ce fardeau que vous semblez porter »

Sans attendre, il passa en tête, écartant les buissons d’épineux et les branches basses de ses bras couverts de fer afin de ménager un passage dans les futaies.

Il constata avec satisfaction que les pas de Lordan Kal frappaient le sol derrière lui avec un entrain retrouvé et ne put s’empêcher d’entendre le prêtre murmurer pour lui-même :

« Foudre divine ! On dirait bien que l’élève a dépassé le maître ! »
 
*

Kan Tabâl se leva de bonne humeur le lendemain matin. La journée de marche de la veille avait été agréable, et même si Lordan Kal avait gardé un front soucieux et s’était parfois enfermé dans de longs silences au cours desquels il frissonnait sans raisons apparentes, les deux nains avaient néanmoins échangé quelques mots. Des mots anodins, sur le temps ou sur la forêt qui les entourait, mais le guerrier s’en était contenté.

Ils n’étaient plus qu’à une demi journée de marche de Saa Dùn, et ils atteindraient l’antique cité peu après le déjeuner. Kan Tabâl espérait qu’ils n’auraient pas à y rester trop longtemps et que le fardeau qui semblait peser sur les épaules du prêtre s’envolerait dès qu’ils reprendraient le chemin du retour…

Un hurlement à peine contenu tira le guerrier de ses pensées. L’épée à la main, il bondit vers son maître qui, un peu plus loin, avait entreprit de rouler sa couverture.

« Maître, qu’y a-t-il ? » demanda Kan Tabâl, en scrutant les taillis qui les entouraient.

Lordan Kal leva une main tremblante :
« Là-bas… regarde…»

Le prêtre désignait un chêne noueux, à une dizaine de mètres du campement, dans la direction de Saa Dùn.

Kan Tabâl, tous les sens en alerte, s’en approcha avec précautions. Arrivé à quelques mètres, il tressaillit à son tour.

Sur le tronc de l’arbre, une poupée de cuir avait été clouée. Bourrée de paille, elle arborait un sourire carnassier et malsain, figuré par une couture maladroite en fil grossier. Les yeux du jouet n’étaient que deux coups de poinçons, qui donnaient l’impression d’une énucléation sadique.

Au premier regard, Kan Tabâl avait identifié la marque du peuple des gouffres. Les nains de Mid-Nor.

« J’ai été fou de croire que la forêt les ralentirait » gémit le prêtre. « Nous n’avons plus de temps à perde, il faut arriver à Saa Dùn le plus vite possible »

A grandes enjambées, il se remit en route en murmurant des prières à son dieu.

Interdit, Kan Tabâl ne ramassa que les affaires indispensables et laissa couvertures et ustensiles de cuisines là où ils étaient.

« Maître, expliquez-vous ! Que viennent faire les nains de Mid-Nor ici ? » cria-t-il en courant à la suite du prêtre.

Mais Lordan Kal ne l’entendait pas. Ses traits étaient déformés par la concentration et il se mordait le poing pour ne pas crier.

« Maître ! » cria Kan Tabâl un peu plus fort, pour le faire revenir à la réalité.

Le prêtre s’arrêta brusquement, en papillonnant des yeux…
« Il est parti » souffla-t-il avec un soupir de soulagement.

« Qui est parti ? » la voix du guerrier était chargée d’inquiétude.

« Je suis en communication télépathique avec un puissant mage qui habite encore à Saa Dùn. Il me guide et m’appelle depuis que nous sommes partis de Kâ-In-Ar… » répondit laconiquement le prête avant de s’interrompre.

« Mais mon esprit est aussi assiégé par… un être de Mid-Nor « La voix du prêtre se brisa dans un sanglot. Le guerrier fut surpris de voir son maître s’abandonner ainsi devant lui. Ne sachant quelle conduite adopter, il attendit la suite :

« Cela fait des jours qu’il m’envoie des images des gouffres maudits... Il lit mes pensées les plus secrètes et ne me laisse pas un instant de répit. Toutes les nuits, je fais le même songe : je vois un puissant roi Mid-Nor, entouré de ses mignons, qui vient à ma rencontre… » Lordan Kal but goulûment à sa gourde d’eau avant de reprendre.

« Sa volonté est claire : il veut me tuer pour m’intégrer dans les rangs des guerriers des gouffres…» Il se tourna vers son garde du corps :

« C’est mon Ombre… Mon principe opposé. Le rêve s’achève invariablement de la même manière : je suis en méditation et je ne vois pas le roi s’approcher de moi. On hurle pour m’avertir mais je n’entends pas. Le guerrier de Mid-Nor tire sa lame et, avec un rire tonitruant, m’en traverse le corps »

A évoquer ainsi ses terreurs nocturnes, Lordan Kal recommençait à trembler.

« La dernière image avant que je ne me réveille en hurlant comme un enfant, c’est celle de ce roi qui extirpe mon âme de ma dépouille et la présente à ses sbires comme un trophée »

Kan Tabâl tira son épée et la planta violement dans le sol.

« Par les cendres de mes ancêtres ! Roi ou pas roi, ce cousu tâtera de mon acier avant de vous approcher »

Lordan Kal sourit devant la sincérité des paroles de son garde du corps.

 « Et Odnir ne restera pas les bras croisés » continua le guerrier et désignant la crosse de Grand prêtre de son maître.

Lordan Kal regarda le ciel tristement.

 « Oui, Odnir ne restera pas les bras croisés » répéta-t-il, comme s’il voulait s’en convaincre.

Il y eut un silence.

« Enfin, je viens chercher conseil auprès du mage » acheva le prêtre « Il m’a affirmé pouvoir me libérer de mes cauchemars »

Kan Tabâl ne répondit pas. Qui donc vivait à Saa Dùn ? Aucun habitant régulier n’avait jamais été rencontré là bas. Et la ville avait depuis longtemps été fouillée de fond en comble…Alors ? Un mage de passage ?

Le guerrier décida de garder ses réflexions pour lui-même et de redoubler de vigilances pendant les prochaines heures.

 
*

C’est au bout d’une matinée de marche silencieuse et nerveusement épuisante que les deux nains débouchèrent enfin sur les ruines de la cité de Saa Dùn. 

Kan Tabâl avait entendu plusieurs histoires de soldats sur ce lieu mais il n’avait jamais eu l’occasion de le voir de ses propres yeux.

La ville ne ressemblait à aucune construction des nains, ni même des baronnies ou des sessairs. Tout était bâti à l’aide de blocs de calcaires monolithiques en forme de trapèzes, décorés de nombreuses gravures et bas reliefs abstraits à demi effacés par les ages. Les pierres avaient conservé une blancheur presque surnaturelle qui tranchait avec les ombres des sous-bois que les deux nains venaient de quitter.

Les ruines étaient en piteux état et les vestiges s’élevaient rarement à plus de deux mètres au dessus du sol. Les grandes avenues dégagées étaient englouties sous les herbes hautes, mais ça et là apparaissaient encore les pavés qu’avaient foulés les citoyens de la cité du temps de son apogée.

Kan Tabâl était sur le qui-vive. L’épée tirée du fourreau, il scrutait le moindre recoin et sursautait à chaque fois qu’un lézard détalait devant eux. Le soleil tapait fort et le guerrier suait dans son armure de plaques. Les Mid-Nor étaient-ils gênés par la lumière du jour ? Il s’aperçut qu’il n’en savait rien.

   A ses côtés, Lordan Kal avançait d’un pas sûr, comme s’il connaissait la ville par cœur.

Ou comme si quelqu’un lui dictait mentalement le chemin à suivre ne put s’empêcher de songer Kan Tabâl.

Apparemment, les terribles efforts que déployait le prêtre pour juguler les attaques mentales du mystérieux Mid-Nor lui demandait une extrême concentration, qui déformait ses traits et creusait ses rides. A plusieurs reprises durant la matinée, il avait été pris de tremblements incontrôlables et les deux nains avaient du s’arrêter à chaque fois pour attendre la fin de la crise. Dans ses moments, le prêtre récitait des prières le plus calmement possible, ce qui ne manquait pas de surprendre Kan Tabâl qui n’avait jamais vu son maître appeler Odnir à l’aide aussi souvent.

A présent qu’il touchait au but, la tension dans l’esprit de Lordan Kal était telle qu’il ne pouvait s’empêcher de parler à haute voix :

« J’arrive… Patientez encore…. Odnir protège moi… Patientez encore… »

Kan Tabâl se précipita au devant de son maître lorsqu’il aperçut un énorme bloc de pierre basculer à une cinquantaine de mètres sur leur gauche.

Dans un fracas épouvantable, la dalle qui surplombait une sorte d’autel ou de puits se brisa en touchant le sol. Une créature massive, assemblage d’une multitude de cadavres hétéroclites cousus entre eux pour former un corps vaguement humanoïde, émergea des ténèbres où elle se cachait. A peine éblouie par le soleil de l’après midi, elle darda son œil unique sur les deux nains en poussant un rugissement de défi.

Lorsque son regard croisa celui de Kan Tabâl, ce dernier se sentie curieusement affaibli, comme le monstre lui ôtait toute force.

 « Un cyclope de Mid-Nor » murmura le prêtre à ses côtés.

La créature enjamba le rebord de pierre et avança vers eux d’un pas maladroit. A sa suite, une myriade de petits êtres en armures dépareillées se traîna au soleil, brandissant des épées rouillées. Leur air simiesque et leurs couinements aigus leur donnaient un aspect pour le moins inoffensif. Mais Kan Tabâl, qui reculait en emmenant le prêtre à sa suite, savait que leur nombre était leur force.

« Il faut quitter la ville, maître. Nous ne pouvons pas tenir face à tant d’adversaires »

« Non ! » hurla Lordan Kal.

Il se dégagea d’un mouvement brusque et se mit à courir à toutes jambes vers le centre de Saa Dùn.

Surpris, Kan Tabâl se rua à sa suite, surveillant du coin de l’œil les Mid-Nor qui continuaient à jaillir de leur cachette. Si les petits écorcheurs étaient encore trop loin pour constituer une menace immédiate, le cyclope n’était déjà plus qu’à quelques mètres de lui. Curieusement, le monstre infléchit sa course pour suivre le prêtre, dédaignant le garde du corps.

Kan Tabâl ne se fit pas prier pour profiter de l’aubaine. Plongeant à la suite de la créature, il lui laboura le dos de deux coups d’épées. Les plaies béantes ne vomirent aucun fluide vital, mais une odeur méphitique emplit l’air, soulevant le cœur du guerrier Khor.

Le cyclope se retourna pour contre attaquer, mais déjà, Kan Tabâl plongeait sa lame jusqu’à la garde dans le ventre du monstre. Insensible à la douleur, la créature porta quelques coups maladroits qui manquèrent d’assommer le nain. Mais, s’en remettant à la légendaire endurance de son peuple, Kan Tabâl enfonça son arme encore plus profondément, jusqu’à ce qu’il sente les coutures qui parsemaient le corps du cyclope s’effilocher les unes après les autres.

Dans craquement de chair arrachée, les morceaux qui composaient le monstre se séparèrent, pour tomber au sol avec un bruit mat. Poussant un hululement sinistre, la tête du cyclope roula au sol, avant que son œil unique ne se voile à jamais.

Ignorant la nausée qui le prenait à la gorge, Kan Tabâl reprit sa course à la suite du prêtre.

Celui-ci avait pris une vingtaine de mètres d’avance et le garde du corps envia les longues jambes des humains tandis qu’il peinait pour le rejoindre.

« Maître, écoutez-moi ! »

Le prêtre s’arrêta. Une fois rattrapé, il reprit sa course, son garde du corps à ses côtés.

« Maître, par tous les dieux, ne courrez pas ainsi. Nous ne savons pas si d’autres Mid-Nor se cachent ailleurs en ville «

Les deux nains haletaient, mais le prêtre ne ralentissait pas son allure. Leur course avait creusé l’écart entre eux et les écorcheurs lancés à leur poursuite.

« Maître » continua Kan Tabâl « Vous m’avez toujours appris que d’une équipée irréfléchie sortait plus souvent des grands brûlés que des héros… Nous n’avons aucune chance ici… Regagnons les bois ! »

« Aucune autre opportunité ne se présentera. Mon destin est déjà en marche » murmura Lordan Kal.

Kan Tabâl sentait le souffle lui manquer et des lucioles dansaient devant ses yeux. Il tenta de raisonner une dernière fois :

« Maître, faites au moins appel à un miracle... Je vous ai déjà vu étourdir de nombreux ennemis grâce à la force d’Odnir... Gagnons du temps et … »

Lordan Kal s’arrêta net et darda des yeux tristes sur son garde du corps :

« La force d’Odnir ? Mais par les cornes d’Hyffaid, Odnir ne me parle plus depuis des jours ! »

Kan Tabâl resta sous le choc. Comment était-ce possible ?

« Odnir m’a puni de mon arrogance » soupira le prêtre en frappant le sol de sa crosse sacrée.

« Mais comment… » osa demander le guerrier, qui entraînait son maître derrière un alignement monolithique afin de tenter de semer les petits écorcheurs qui se rapprochaient dangereusement.

Lordan Kal secoua la tête en se laissant guider :

« Le temple cherche à contrer la prolifération des Mid-Nor sous les monts Aegis. Nous avons décidé de nous attaquer à la source du problème : les Mid-Nor n’ont pas de conscience individuelle mais collective, relayée par de puissants démons. C’est l’un d’eux que je me suis chargé d’asservir »

Les deux nains avançaient toujours en se faufilant entre les ruines. Aux aguets, Kan Tabâl ne perdait cependant pas une miette des explications de son maître.

« Ce démon s’appelait Ephorath » continua Lordan Kal « J’ai mis au point un rituel complexe, qui devait entraver ses pouvoirs et le soumettre à ma volonté afin que nous puissions le questionner sur les points faibles de notre ennemi «

Impulsivement, Kan Tabâl tentait de changer de direction le plus souvent possible, tout en s’éloignant de l’endroit où leurs ennemis avaient surgi.

« Afin de ne pas exposer plusieurs prêtres inutilement, je tenais à mener le rituel à son terme seul »

Lordan Kal soupira. Kan Tabâl eut un pincement au cœur en songeant que son maître ne l’avait pas mis dans la confidence alors que sa vie était en jeu.

« Les différentes étapes du rituel se sont passées sans accrocs. Je me suis même félicité en voyant que l’esprit d’Ephorath se manifestait aussi rapidement «

Le prêtre eut un sourire plein de regrets.

« Fou que j’étais… mon rituel n’a jamais fonctionné. Ephorath a feint d’être entravé par la force d’Odnir que je déployais. Il a répondu à toutes mes questions, afin d’endormir ma méfiance, avant de frapper… »

Le prêtre se remit à trembler. Il suivait son garde du corps comme une marionnette. Derrière eux, les cris des écorcheurs se faisaient plus lointains.

« Au moment où je m’y attendais le moins, Ephorath a quitté le cercle de protection et a dévasté ma loge. J’ai tenté d’appeler une série de miracles, mais je n’avais aucune chance contre un être de cette puissance. D’un simple mot de pouvoir, il a brisé toute les protections dont je m’étais équipé et… »

La voix du prêtre se brisa.
« Il m’a marqué » acheva-t-il.

Kan Tabâl s’arrêta. Ils étaient arrivés à la limite d’une gigantesque place pavée, un forum décoré d’une sorte de totem de pierre en son centre. Les blocs de calcaires qui encerclaient les deux nains les obligeaient à s’exposer en s’aventurant à découvert, à moins de rebrousser chemin.

Curieusement, les constructions qui bordaient la place étaient de facture beaucoup plus classique que le reste de la ville : des arches et des colonnades, sans doute seuls vestiges du temple d’un dieu oublié.

Lordan Kal termina d’une voix rapide :

« Ephorath a marqué mon esprit de son sceau. Odnir ne veut pas d’un prêtre maudit comme serviteur. A l’instant même où Ephorath appliquait son empreinte sur mon esprit, j’ai senti mon dieu se détourner de moi. Mais il existe un remède ! »

Le prêtre lança un regard plein d’espoir sur la place :

« Les légendes parlent d’un mage enfermé dans une statue de pierre dans la cité de Saa Dùn. Un mage d’une puissance inouïe prisonnier d’une malédiction subie il y a bien des éons. Ironiquement, les anciens assurent qu’il est capable de briser n’importe quelle autre malédiction que la sienne »

Kan Tabâl tenta de raisonner à nouveau son maître :

« Maître, revenons ce soir. Quittons la ville et imaginons un plan sûr pour rencontrer celui qui vous délivrera »

Les yeux de Lordan Kal, ombrés par de profondes cernes violettes,  pétillaient à nouveau :

« Cette fois, mon fidèle ami, je vais faire une entorse à mes principes : je n’attendrai pas, maintenant que tu m’as mené si près du but »

Et sans attendre, il se rua sur le forum.
Horrifié, Kan Tabâl jura et une nouvelle fois courut à sa suite.

Lordan Kal se dirigeait vers la statue en plein centre de la place. La sculpture figurait un visage humanoïde sévère, de près de deux mètres de haut, taillé dans un menhir dressé vers le ciel. La pierre était gravée de multiples runes de protection et de symboles cabalistiques dont Kan Tabâl ignorait tout.

Quand le garde du corps rejoint Lordan Kal, celui-ci s’agenouillait, la crosse d’Odnir dressée vers le ciel.

« Maître » se désespéra Kan Tabâl « Vous ne pouvez pas faire ça maintenant ! Une nuée d’écorcheurs, si ce n’est pire, va nous tomber dessus dans quelques instants «

  Lordan Kal ignora les remarques de son garde du corps :

« Ecoute moi : je vais devoir me mettre en transe pour pouvoir interagir avec le mage prisonnier de ce totem. Je serai vulnérable tant que mon esprit n’aura pas regagné mon corps. Veille à ce que les êtres de Mid-Nor ne puissent pas m’atteindre »

Kan Tabâl allait protester, mais le prêtre l’arrêta d’un geste :

« Odnir n’est plus avec moi, mais je sais que pendant toutes ces années il t’a regardé t’amender de tes actions passées et qu’il est très fier de te compter parmi ses fidèles. Il sera à tes côtés »

Ces paroles laissèrent le guerrier interdit.

« Maintenant laisse-moi » termina le prêtre en fermant les yeux.

Kan Tabâl recula de quelques pas. Derrière lui, il entendit les premiers écorcheurs arriver sur la place. Odnir et lui allait les recevoir avec les honneurs.

Lorsque le garde du corps se rua à l’assaut, il ne reconnu pas le rugissement qui sortait de sa poitrine.

 

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Publié dans Chroniques d'Aarklash

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