La Marque des Immortels (2e partie)

Publié le par Guillaume Woerner

La Marque des Immortels

(2e partie)
 
Par Guillaume « Metatron » Woerner
Dessins par Laurent Espana et Guillaume Woerner



Lordan Kal flottait dans un espace infini, illuminé par de rares étoiles d’une pâleur morbide.   

Sur son corps nu et légèrement luminescent, le prêtre aperçut avec dégoût la marque du démon Ephorath : un glyphe terrifiant qui absorbait toute lumière et pulsait légèrement, comme une guêpe prête à piquer.

A la recherche de son mystérieux contact, Lordan Kal traversa des gouffres intersidéraux d’une simple pensée, croisant des galaxies et des super novae, mais sans rencontrer personne.

« Je suis arrivé ! » appela-t-il enfin. Son cri résonna comme s’il s’était trouvé dans une cathédrale akkylanienne.

« Je sais » répondit une voix derrière lui.
Lordan Kal se retourna.

Devant lui se tenait un humain, lui aussi nu comme un vers, et dont le corps luisait d’une teinte bleutée. Son visage encadré de longs cheveux bouclés était souriant et ses yeux rieurs trahissaient des millénaires de méditation.

« Pardonne-moi Lordan Kal, grand prêtre d’Odnir. Je reçois si peu de monde que j’en oubli les devoirs les plus élémentaires »

Son intonation était d’une douceur exquise, qui aurait apaisé n’importe quel esprit. Il s’inclina légèrement, les mains jointes.

« Je suis Mecebdel » fit il simplement.
Il se redressa :

« Je sais que chez certains peuples, il est d’usage d’annoncer ses titres au moment des présentations. Je propose de ne pas nous lancer dans ce protocole : je risquerai d’être un peu long »

Mecebdel rit de sa propre plaisanterie, d’un rire cristallin qui raisonna dans l’immensité du vide qui les environnait.

« Mecebdel, je suis honoré que tu ais accepté de me rencontrer aussi vite » commença Lordan Kal « J’aurai souhaité que ce soit dans d’autres circonstances, mais les mortels ne sont pas toujours maîtres de leur destin «

Le prêtre avait retrouvé tout son aplomb. Voyant que Mecebdel attendait la suite, il poursuivit :

« Nous avons déjà discuté par télépathie de ce qui m’amenait et je pense que c’est encore plus visible maintenant que nous nous sommes rencontré » De la main, le prêtre désigna le glyphe du démon « Tu sais aussi ce que j’attends de toi » termina Lordan Kal.

Mecebdel soupira, sans se départir de son sourire.
« Ah, Ephorath...»

Sortie de nul part, une théière rebondie vint servir une tasse d’un breuvage fumant, dont Mecebdel se saisit délicatement.

« Ephorath et moi sommes de vieux… amis » continua le mage.
Il sirota une gorgée de thé.

« Pour tout dire, si je suis prisonnier de cette maudite statue, c’est en parti de sa faute. Alors, je ne perds pas une occasion de lui nuire »

La colère qui sourdait sous ce ton badin n’avait pas échappée à Lordan Kal.

« Juste retour des choses, vous ne trouvez pas ? » acheva Mecebdel.

Lordan Kal, se décida à brusquer les évènements :

« Mecebdel, je ne dispose malheureusement que de très peu de temps. Mon corps est à la merci de mes ennemis. Je dois retourner dans mon enveloppe charnelle le plus rapidement possible… »

Mecebdel eut un petit rire :

« Lordan Kal, je sais tout ça. Mais ne te fais pas de soucis. Vois donc : ton garde du corps se charge de maintenir tes adversaires à distance »

Un pan entier de l’espace noir et glacial fit soudainement place à une scène de bataille. C’était comme si le mage avait ouvert une fenêtre sur le monde réel, d’où ils pouvaient observer sans être vu.

La scène se passait sur le forum délabré de Saa Dùn. Des guerriers Mid-Nor surgissaient de tous côtés pour s’élancer à l’assaut. Et au centre du combat, Kan Tabâl frappait de son épée Khor, tranchant membres et têtes.

Lordan Kal n’avait jamais douté de la valeur de son garde du corps, mais le voir s’escrimer à un contre cent laissait présager une issue fatale.

Une ombre parmi la masse des abominations des gouffres fit soudain tressaillir le prêtre. Les yeux exorbités par la peur, Lordan Kal reconnut la silhouette qui n’avait que trop hantée ses cauchemars.

*



     Kan Tabâl perçut la menace avant même d’en identifier la source.

D’un revers de sa puissante épée, il trancha en deux un écorcheur pour plonger sur le côté.

Il s’étala de tout son long, mais entendit distinctement le bruit de l’acier sur les dalles de pierre à l’endroit où s’était tenu l’instant précédent.

Avec toute la souplesse que lui octroyait son armure, il se remit debout pour faire face à son assaillant.

Les écorcheurs s’étaient écartés pour faire place à un être coiffé d’une parodie de couronne en pourpre rouge moucheté de moisissure. Le visage du Mid-Nor était violacé et les tendons saillaient sous la peau à moitié pourrie, maintenue d’un seul tenant par une multitude de coutures maladroites d’où jaillissaient des tentacules aveugles qui battaient l’air sans but apparent. Une orbite était vide tandis que la deuxième arborait un œil jaunâtre où brûlaient la haine et la folie.

Endurci par des années passées à côtoyer les horreurs du bélier à Kaïber, Kan Tabâl ne réprima même pas un frisson. 

« Personne ne s’approchera de mon Maître aujourd’hui » scanda-t-il en pointant son épée sur ce nouvel adversaire.

Repoussant une cape qui rappelait celles en hermine qu’affectionnaient les futiles barons d’Alahan, le guerrier Mid-Nor avança vers le garde du corps en brandissant un gigantesque glaive rouillé, parsemé de symboles ésotériques.

« Ton avis nous… importe… peu… »

Parler semblait demander un effort de concentration considérable à la créature.

D’un bond, elle se jeta sur Kan Tabâl, qui faillit se faire surprendre par cette dextérité inattendue de la part d’un tas de chair recousue. Esquivant les passes d’armes vicieuses, il fut obligé de reculer. A quelques mètres derrière lui, Lordan Kal était toujours en transe, à genoux face au visage sculpté.

« Yh-Karas… te souhaite… la bienvenue… chez les serviteurs… d’ Ephorath… »

Yh-Karas, le roi des gouffres… Kan Tabâl connaissaient une poignée de légendes sur ce nain maudit. Il y était question d’armées entières disparues dans les plus profondes grottes des monts Aegis, de monstres tapis dans les ténèbres et d’une trinité infernale issue du fond des âges. Mais jamais Kan Tabâl n’avait imaginé rencontrer ce fléau de Tir-Nâ-Bor en combat singulier.

Le garde du corps reculait désespérément sous les coups d’estocs et déjà de profondes griffures apparaissaient dans l’acier de son armure. A chaque centimètre perdu, Kan Tabâl songeait désespérément à son maître, impuissant, évanoui derrière lui.

Le rictus du roi des gouffres s’élargissait au fur et à mesure que sa proie se rapprochait. Son œil valide roulait du garde du corps au prêtre dans un mouvement frénétique.

Un nouveau coup de glaive força Kan Tabâl à faire un dernier pas en arrière. Le nain sentit le dos de son maître contre ses jambes : il était au pied du mur.

Déjà Yh-Karas armait une nouvelle passe d’arme, sans que Kan Tabâl ait même eu le loisir d’amorcer la moindre attaque. Alors même que les lames s’entrechoquaient, le garde du corps su qu’il devait jouer sa dernière carte ou trépasser dans la minute.

Avec sang froid, il fit un pas de côté, offrant le corps agenouillé de Lordan Kal à la merci du roi des gouffres.

Alors qu’il s’apprêtait à frapper le garde du corps, Yh-Karas hésita en braquant son œil fou sur son Ombre. En poussant un rugissement de triomphe, il détourna sa lame au dernier moment et la dirigea vers la tête du prêtre inconscient.

Kan Tabâl attendait ce revirement. 

Parant le coup destiné à son maître, il frappa le roi des gouffres de son gantelet de fer dans un bruit d’os écrasé.

Yh-Karas bascula sous la violence du choc, se rattrapant d’une main. Mais déjà, Kan Tabâl était sur lui, frappant de son épée Khor encore et encore, jusqu’à briser le glaive de son adversaire qui parait tant bien que mal les coups frénétiques. Le garde du corps leva son arme une dernière fois pour occire son adversaire impuissant.

Immédiatement, une foule d’écorcheur vint s’interposer entre leur roi et le nain furieux. Avec horreur, Kan Tabâl sentit des mains le saisir de toute part. En rugissant, il se débattit, brisant les petits corps de ses poings. Mais le nombre eut finalement raison de lui et il fut mis à terre par les suppôts d’Ephorath.

 *
« Kan Tabâl ! »

Le cri de Lordan Kal raisonnait dans le vide de l’espace alors que le prêtre hurlait son désespoir en voyant son garde du corps maîtrisé par les petits démons.

« Je crains qu’il ne reste que peu d’espoir » constata Mecebdel, une note de regret dans la voix.

Avec horreur, le prêtre vit Yh-Karas se relever péniblement, la partie gauche du visage enfoncée suite au coup de Kan Tabâl. Le roi des gouffres arracha un espadon des mains d’un écorcheur, pour s’avancer vers Lordan Kal, toujours en transe.

Le prêtre n’hésita pas :
« Il faut que mon âme regagne mon corps »

Il allait s’élancer pour quitter ce monde astral quand Mecebdel prononça un mot de pouvoir dans une langue inconnue.

Lordan Kal s’aperçut que malgré ses impulsions frénétiques, il lui était impossible de franchir à nouveau les gouffres intersidéraux qui le séparaient de son enveloppe charnelle. C’était comme s’il se trouvait plongé dans un liquide, mais sans avoir le moindre point d’appui pour se déplacer.

Il sentit l’angoisse irradier dans son esprit, alors que les paroles du roi des gouffres lui parvenaient par la fenêtre sur le monde réel qu’avait ouverte Mecebdel :

« Petit Prêtre… Inconscient… Quel dommage… La communauté se fera… un plaisir de t’accueillir… »

Terrorisé à présent, le prêtre battit des bras, lança une prière à Odnir, banda son esprit… Mais il ne put qu’observer l’espadon d’Yh-Karas se lever et tel un monstrueux scalpel, lui traverser les poumons de part en part.

 *

Lordan Kal ne ressentit aucune douleur, aucun changement perceptible… C’est à peine s’il entendit le rugissement de Kan Tabâl, qui maudissait et blasphémait. Il restait là, à flotter, face à cette gigantesque projection que Mecebdel contemplait d’un air grave.

Malgré cette absence totale de sensation, Lordan Kal sut qu’il était mort.

« Pourquoi ? »

Le prêtre avait recouvré son calme. Son regard, chargé d’incompréhension, était braqué sur le mage.

Mecebdel soupira :

« Parfois, les dieux exigent de bien curieux sacrifices… » fit-il d’un ton énigmatique.

Lordan Kal observa à nouveau Yh-Karas. Sa face violacée était barrée par un sourire grotesque qui tirait les coutures de son visage. La créature mit un genou à terre, pour poser un regard méprisant sur le corps sans vie qui gisait dans une marre de sang.

  A nouveau, les hurlements de Kan Tabâl retentirent, alors que le roi des gouffres posait délicatement sa main là où l’espadon avait transpercé le thorax du prêtre.

Du cadavre, des filaments lumineux s’élevèrent doucement, comme aspirés par la paume putréfiée.

Lordan Kal faillit s’étouffer lorsqu’il comprit que s’était son âme qui était ainsi extirpée hors de son corps.

« Faites quelque chose ! »

La supplique ne s’adressait à personne en particulier. A ses côtés, Mecebdel observait la scène avec un certain intérêt.

 S’entortillant autours des doigts putréfiés d’Yh-Karas, les filaments lumineux s’emmêlèrent comme une pelote de laine, pour former une sphère qui vint bientôt léviter à quelques centimètres de la paume du roi des gouffres. 


Avec un raclement de gorge pour seul cri de triomphe, Yh-Karas se releva, brandissant son trophée vers le ciel.

 « Pour nous… Ephorath… »

Retroussant ses lèvres sur des chicots noirâtres, la créature croqua la délicate sphère de lumière, absorbant son énergie à la manière d’une sangsue.

Une douleur aigue secoua Lordan Kal, comme si une multitude d’aiguilles chauffées à blancs s’enfonçaient dans son cerveau. Il poussa un cri étouffé.

Un vent putride se mit à souffler autour de lui et le prêtre senti son enveloppe éthérée glisser doucement, pour accélérer jusqu’à atteindre une vitesse prodigieuse, transformant les étoiles en d’éphémères traînées lumineuses.

Mecebdel se déplaçait à ses côtés.
« Je dois tenir ma part du marché, Grand prêtre d’Odnir »
Il déclama un mot de pouvoir accompagné d’un geste ésotérique.

La conscience vacillante de Lordan Kal constata la disparition instantanée du glyphe d’Ephorath sur son corps astral qui prit une teinte d’un blanc éclatant, illuminant l’espace comme une comète.

Le prêtre vit le geste d’adieu du mage, avant de sentir le courant l’emporter comme une feuille morte.

Devant lui, les étoiles se faisaient plus rare et le corps luminescents de Lordan Kal ne constitua bientôt plus que la seule source de lumière.

Le prêtre était mort et son âme était à la dérive, emportée vers un lieu inconnu, mais il se sentait curieusement apaisée de voir enfin la malédiction levée.

Après un voyage qui aurait aussi bien pu durer des millénaires qu’une fraction de secondes, le prêtre sentit sa vitesse décroître jusqu’à reprendre un rythme de croisière qui lui permettait d’observer l’espace environnant.

Arrivé aux confins de l’univers, il n’y avait plus rien, si ce n’est le noir absolu du vide intergalactique. Le prêtre s’imaginait déjà flottant ainsi toute une éternité quand l’éclat que lançait son corps éthéré révéla les contours d’une masse noirâtre qui semblait l’attirer inexorablement. 

Lordan Kal crut d’abords à un roc démesuré, siège peut être du fameux jugement délivré par le terrible Hyffaid et le très droit Gheim.

Mais au fur et à mesure qu’il se rapprochait, la surface de l’astre,  mouvante comme un tapis de fourmis, se fit plus distincte. Des formes se dressaient comme des geysers silencieux, tendant des bras vers le vide de l’espace, avant de replonger dans cette marée de damnés qu’enserraient des tentacules aveugles, pâles comme les vers des cavernes.

 « Odnir tout puissant » gémit le prêtre, en sentant son cœur se serrer.

Se tenaient devant lui les âmes retenues prisonnières par le démon Ephorath. A chacune d’entre elles était rattachée l’un des corps rafistolés d’un guerrier de Mid-Nor, soldat sans aucune conscience, l’âme emprisonnée servant juste de relais à la volonté du démon.

Lordan Kal se sentit défaillir, alors qu’un des tentacules se tendait vers lui pour l’incorporer à ce magma.

« Ô grand Odnir, ne me laisse pas finir ainsi ! »

Avec stupeur, il entendit la voix de son dieu résonner dans son esprit :

« Je ne t’ai pas abandonné »

L’appendice crayeux qui s’enroulait autour du prêtre eut un brusque mouvement de recule, comme s’il avait été brûlé par une flamme incandescente.

De colère, il fouetta l’air plusieurs fois avant de revenir à l’assaut. Lordan Kal se protégea le visage mais là encore, le corps iridescent du prêtre repoussa la chose qui battit en retraite, alors qu’un sifflement furieux s’élevait du cœur des âmes emprisonnées.

Sentant la présence bien aimée de son dieu à ses côtés, Lordan Kal banda son esprit et se projeta vers la masse grouillante des tentacules qui frétillaient en se lançant vers lui.

« Ephorath, crains la colère d’Odnir ! »

Le choc éventra les appendices qui se mirent à dériver dans l’espace comme des charognes charriées par un torrent.

Lancé comme une étoile filante, le prêtre regardait l’astre maudit se rapprocher à grande vitesse, alors qu’une multitude d’appendices se tordaient frénétiquement autour de lui, sans cependant oser l’approcher.

Le rugissement d’Ephorath retentit dans l’univers entier lorsque Lordan Kal percuta les premières âmes.

Sous l’impact, les esprits enfermés furent arrachés aux filets du démon et se mirent à glisser dans le vide interstellaire, enfin libres.

La course du prêtre n’avait cependant pas été ralentie et Lordan Kal s’enfonçait toujours plus profond, faisant fuir devant lui la multitude des tentacules ou déchirant ceux qui n’avaient pas eu l’opportunité de se rétracter à temps.

Et à chaque fois qu’un appendice battait en retraite, Lordan Kal voyait les âmes prisonnières se libérer pour flotter dans un clameur de joie loin de cet astre maudit.

 *

Les écorcheurs maintenaient fermement le nain plaqué au sol et avaient brisé sa redoutable épée Khor sur un fragment de colonne.

Kan Tabâl sentait les larmes rouler sous son heaume. C’était aussi bien la tristesse d’avoir perdu son maître qu’une haine sans limite pour l’engeance de Mid-Nor qui faisait sangloter le garde du corps.

Il avait failli à sa mission de protecteur et à présent il en payait le prix : Yh-Karas s’approchait de lui, un rictus terrifiant plaqué sur ses traits violacés.

« Une recrue… de choix… un guerrier Khor… »

Le roi des gouffres rayonnait d’une aura de ténèbre presque perceptible, qui venait assombrir les rayons même du soleil de l’après midi.

« Qu’Uren brûle ton âme dans ses forges, pantin décati ! »

 Kan Tabâl tenta de ruer pour s’arracher à la poigne de ses assaillants, mais rien n’y fit. Il retomba lourdement au sol, sa lourde armure d’acier sonnant sur les pavés blancs.

Yh-Karas émit un sifflement qui rappela un rire, avant de lever son glaive, prêt à donner le coup fatal.

« J’aurai plaisir… à commander un corps… comme le tiens… »
Kan Tabâl ferma les yeux.

A ses côtés, un écorcheur s’effondra sans un cri. Un deuxième bascula en arrière, suivi d’un autre, et encore d’un suivant.

Le garde du corps ouvrit les yeux, sentant que plus personne ne lui tenait les bras.

Devant lui, le roi des gouffres regardait ses mignons s’écrouler les uns après les autres.

« Malédiction… les âmes …s’échappent ! »

 L’œil valide d’Yh-Karas roulait en tout sens, alors que l’abject rejeton d’Ephorath reculait en blasphémant.

Kan Tabâl, trop heureux de ce sursit, écarta les derniers écorcheurs d’un revers de gantelet et se saisit d’un espadon.

« Je vais t’ouvrir comme un cochon, Yh-Karas ! »
 *
L’allure de Lordan Kal s’était amoindrie.

Autour de lui, les âmes continuaient d’être emportées vers l’espace, libérés de l’emprise d’Ephorath, mais l’enveloppe éthérée du prêtre irradiait une lumière qui allait en déclinant.

Il naviguait dans le corps même d’Ephorath depuis une éternité lui semblait-il. Les tentacules aveugles avaient fait place à des organes rosâtres et visqueux, qui pulsaient au rythme d’un cœur sans doute enfoui encore plus profondément. Les esprits étaient ramassés en grappes autours de veines immenses, tendues comme prêtes à se rompre. Quand Lordan Kal passait près de l’une d’elle, elle se recroquevillait avant d’exploser, libérant d’épais fluides brun sombre qui s’éparpillaient en gouttelettes dans l’espace.

Alors qu’un flot d’esprits prenait son essor comme un vol d’étourneau, un mur de tendons et de muscle se dressa soudain devant Lordan Kal. Plus grand qu’une montagne, le prête ne pouvait en voir les limites.

Au vue de sa faible vélocité, le nain se recroquevilla, se préparant à l’impact. Mais au contact de ce corps purifié et porté par la puissance d’Odnir, la chaire monstrueuse se mit à roussir, comme attaquée par un acide corrosif. Les fibres et les tissus furent déchirés et perforés les uns après les autres, jusqu’à ce que le prêtre passe enfin au travers, rayonnant toujours une lumière d’un blanc étincelant.

Lordan Kal ne comprit pas tout de suite où son périple l’avait mené.

Le bruissement des âmes s’arrachant à l’emprise d’Ephorath avait fait place à un silence pesant. Derrière lui, la paroi organique disparaissait dans les ténèbres, en s’incurvant légèrement pour former à n’en pas douter une sphère gigantesque.

Après les reflets rougeâtres qu’engendraient les réseaux de veines et de viscères, Lordan Kal mit un moment à s’habituer aux ténèbres que seul troublait l’éclat de son corps éthéré.

« Ô Grand dieu des nains, est-ce la fin de mon voyage ? »
« Pas encore, mon ami »

C’était à présent la voix de Mecebdel qui lui répondait. Mais était-ce seulement dans son esprit ou ces paroles avaient-elles résonné dans la gigantesque caverne de chaire ?

« Te voici parvenue au plus profond de la retraite de celui que l’on nomme Ephorath »

Le rire cristallin du mage tinta dans les ténèbres.
Au loin, Lordan Kal crut distinguer un mouvement d’une forme monstrueuse.

« Ephorath » reprit Mecebdel « Te souviens-tu de moi ? Te souviens-tu de la place de Saa Dùn, siège de notre dernière rencontre ? »

Un borborygme écoeurant monta pour s’amplifier en se répercutant sur les murs de chair dans une cacophonie qui vrilla l’esprit du prêtre. Il reconnut instantanément les chuintements visqueux qu’utilisait Ephorath pour envahir son esprit et lui imposer les cauchemars qui l’avaient terrorisé ses derniers jours. Mais comme tout cela semblait lointain !

Devant Lordan Kal, une masse se dressa et d’immenses yeux jaunes crevèrent les ténèbres.

Il étouffa un cri. Ce regard, il l’avait croisé lors de l’invocation qui avait mené à sa malédiction.

Se dilatant en tout sens comme un flot de gélatine, Ephorath se déploya, enflant telle une pieuvre titanesque, plus grande encore que les glaciers de Tir-Nâ-Bor. Le mugissement ininterrompu était d’une puissance terrifiante, et le prêtre sentait toute la force dont l’avait investi Odnir s’étioler comme si la seule présence du démon suffisait à pomper toute énergie alentour.

 Contemplant ses mains éthérées, Lordan Kal constata qu’elles perdaient de leur substance et qu’il pouvait apercevoir les terribles yeux d’Ephorath au travers.

  La voix de Mecebdel s’éleva à nouveau. Mais le ton sarcastique avait fait place à une haine ancestrale longtemps ruminée.

« Ephorath, je suis emprisonné depuis des millénaires dans cette statue inepte qui se dresse au milieu d’une ville morte. Chaque jour, je ne peux que songer à la traîtrise que tu as employée pour m’y séquestrer ! Moi ! Le plus grand sorcier de l’Age des Batailles ! »

Lordan Kal ressentit les forces en présence palpiter autour de lui. Mecebdel usait de son corps à la dérive comme d’un relais pour sa puissante magie, tandis qu’Ephorath puisait sa force dans les âmes captives pour briser l’ultime élan du prêtre.

Mais les réserves du démon s’étaient considérablement affaiblies et inexorablement, Lordan Kal se rapprochait de la masse spongieuse qu’était Ephorath. Vint le moment où le prêtre put distinguer le cuir caoutchouteux de la peau du monstre et le battement révulsant des artères sous l’épiderme translucide.

Mecebdel parla une dernière fois :

« Moi aussi je veux obséder tes pensées, mon vieil ami. Chacun des tes mouvements te rappellera mon bon souvenir, jusqu’à ce qu’un mortel ou un dieu détruise enfin ton infâme carcasse de poulpe. Profite bien de l’éternité à venir ! »

D’une ultime poussée, Lordan Kal fut propulsé contre le corps d’Ephorath.

Il y eut un éclair étincelant tandis que le mugissement du démon explosait dans un chœur tonitruant de gargouillis inarticulés.

Le prêtre sentit la peau du démon s’enflammer et la masse squameuse eut un soubresaut de douleur.

A nouveau, une explosion de lumière déchira l’air et Lordan Kal fut repoussé loin de la créature.

A demi évanoui, le prêtre eut le temps d’entr’apercevoir le symbole d’Odnir flamboyer sur le corps gélatineux d’Ephorath qui se débattait en grondant sa souffrance.

Le choc contre la paroi de chair de la retraite du démon fut si violent que le prêtre eut à peine la sensation de l’avoir à nouveau perforé avant de sombrer dans l’inconscience.

 *
Kan Tabâl se releva en toussant.

Autour de lui, le forum avait été dévasté par une explosion de lumière et le garde du corps, propulsé de plusieurs mètres en arrière, avait manqué de d’assommer sur un tronçon de colonne abandonné. Autours de lui, les corps sans vies des écorcheurs s’entassaient comme des pantins désarticulés dans un coffre à jouets.

Le nain se rappela soudain le combat qu’il s’apprêtait à livrer contre Yh-Karas, le roi des gouffres. Il ramassa une épée et, d’une démarche mal assurée, il s’élança à l’endroit où le Mid-Nor s’était tenu pour la dernière fois.

A sa grande colère, il ne trouva rien. Le forum était jonché de corps putrides tombant en morceau, mais du roi des gouffres, aucune trace.

Le nain allait hurler son désappointement quand son regard tomba sur la dépouille de Lordan Kal, toujours étendu face contre terre au pied de la statue dressée au centre de la place de Saa Dùn.

En titubant, Kan Tabâl lâcha son arme et s’approcha de la dépouille de son maître.

Les mains tremblantes, le nain s’agenouilla et prit une profonde inspiration avant de retourner le corps visage vers le ciel.

Kan Tabâl ne put refouler ses larmes et il éclata en sanglots en contemplant le visage serein de son maître, un sourire apaisé figé sur son visage.

 *
La demeure d’Ephorath était à présent loin derrière lui.

Lordan Kal sentait ses dernières forces l’abandonner, alors que son corps éthéré plongeait dans l’espace tel un navire en perdition.

Comme un marathonien qui arrive au bout de ses ressources, le prêtre se sentait gagné par une fatigue qu’il lui était impossible de repousser.

Soubresauts d’une vie qui ne voulait pas le quitter, des souvenirs remontaient sporadiquement : un poème, une prière à Odnir, une scène de son enfance…

Mais sa conscience se réduisait comme une peau de chagrin. Déjà il ne percevait son corps éthéré à demi transparent qu’au prix d’un intense effort de concentration.

Il tenta de joindre ses mains pour une dernière dévotion à Odnir. Ce dieu qui ne l’avait pas abandonné.

Les mots sacrés s’égrenèrent dans le vide. Les uns après les autres. Le prêtre buta sur plusieurs syllabes. La dernière strophe vint clore ce chant du cygne.

Lordan Kal cilla à peine quand la voix d’Odnir s’éleva, si loin et pourtant si proche :

« Tu as bien mérité ce repos, mon cher serviteur »

Le prêtre ouvrit un œil... Tendit une main...  

Puis ce furent les ténèbres.  

Publié dans Chroniques d'Aarklash

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