Croix de Savoie

Publié le par Guillaume Woerner

 

 

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Croix de Savoie

 

 

 

 

 

 Par Guillaume "Metatron" Woerner

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Emmanuel salua encore une fois la foule en liesse depuis le balcon d’honneur.

« Savoie ! Savoie ! »

Les fusées illuminaient les massifs montagneux des Bauges et de la Chartreuse qui dominaient Chambéry, hissée au statut de capitale.

Après un dernier signe de main, le nouveau président s’arracha aux acclamations pour rejoindre les salons du palais de justice, où les VIP se mêlaient aux fidèles de la première heure.

Le champagne coulait à flot.

« A la Fédération de Savoie ! Et à son président ! »

Le toast fut repris en cœur par les convives.

Tout sourire, Emmanuel se saisit d’une coupe sur un plateau et leva son verre :

« A la Savoie ! Et à ses gardiens ! »

Des années de lutte et de tractations complexes trouvaient leur aboutissement ce soir. L’heure était à la détente.

Après tout, ce vingt-neuf septembre devenait à compter de ce jour la fête nationale de la Fédération de Savoie !

Laissant ses invités profiter de la fête, il se fraya un chemin dans la cohue jusqu’à son bureau. Un chemin jalonné de poignées de main, de tapes sur l’épaule et d’embrassades.

Mais ce fut avec délice qu’il claqua la lourde porte matelassée de cuir derrière lui.

Enfin seul, il desserra sa lavallière avant de se laisser tomber dans son fauteuil.

Bel homme de quarante cinq ans à la crinière blonde, il avait cette largeur d’épaule qui en imposait sans excès. Cette image rassurante l’avait beaucoup aidée durant sa campagne, mais aussi au cours des négociations avec la France, où ses talents de diplomates avaient fait merveilles.

« Emmanuel Doria, président de la Fédération de Savoie. » dit-il à voix haute.

Ses arrières grands parents avaient régnés sur l’Italie à la charnière du XIXe et du XXe siècle. En remontant plus loin, on retrouvait parmi ses aïeux une longue série de ducs de Savoie. Se retournaient-ils dans leur tombe aujourd’hui ? Malgré ses origines prestigieuses, il n’en avait jamais fait étalage. Il s’était fait un nom localement après avoir travaillé en tant qu’architecte sur plusieurs tunnels dans les Alpes. A cette époque, il avait déjà intégré la Ligue Savoisienne. Vingt-cinq ans de lutte pour atteindre le graal de l’indépendance.

Le président ouvrit un placard et en sortit une bouteille de Whisky, un Lagavulin 50 ans  d’age, offert par l’Ecosse, pays ami.

La porte du bureau s’ouvrit discrètement.

« Je savais que te trouverais ici, fit Jean Allenbach, en se glissant par l’entrebâillement.

— Sacrée journée ! Qui aurait cru que tout se passerait si vite ?

— Rien ne pouvait entraver la marche de la Savoie libre, monsieur le président. »

Emmanuel s’esclaffa, en lui tendant un verre. La nervosité habituelle de Jean, à laquelle il devait sa calvitie, avait fait place à une douce euphorie.

« Il faudra vous y faire, et pour les cinq prochaines années !

— C’est vrai ! Bon sang quel succès ! 78 % de oui à l’indépendance ! Et dans la foulée, me voici élu avec 60% des suffrages !

— Alors à la votre, fit Jean en levant son verre.

— Puis-je vous interrompre quelques instants ? »

Marzio Lovini était entré sans que les deux hommes ne l’entendent.

Grand, mais efflanqué, cet ancien professeur de musique était un formidable travailleur de l’ombre. Il voyait l’arène politique comme une gigantesque symphonie, avec ses clés de sol, ses ut, contre-ut, crescendo et fortissimo. Jamais plus à l’aise que dans les réunions informelles où son esprit acéré faisait des ravages, il pouvait se fondre dans les basses ou jouer solo.

« Quel hommage pour le simple président que je suis ! Me voici réuni avec les deux principaux artisans de notre victoire !»

Il tira de son tiroir un verre supplémentaire.

« Prends-en un de plus, fit Marzio. Il y a un notable qui brûle d’impatience de te rencontrer. »

Comme à son habitude, le conseiller ne s’embarrassait pas du protocole. Il était direct et abhorrait les discussions oiseuses. Cependant, le ton qu’il employait tenait plus de l’ordre que de la sollicitation.

« Et bien, fais-le entrer ! »

Il s’effaça pour céder le passage à un homme au visage poupin barré d’une moustache poivre et sel. Grand, impressionnant de carrure, ses yeux d’un bleu limpide trahissaient ses origines slaves.

« Pazdravliaïèm ! » lança-t-il.

Dans un mélange de russe et de français, il s’élança pour congratuler le nouveau président, avec forces embrassades et poignées de main viriles. De toute évidence, il avait déjà bien profité de la soirée.

Surpris et amusé par une telle démonstration, Emmanuel ne put s’empêcher de sourire.

« Et bien, monsieur, bienvenu en Savoie ! Mais nous n’avons pas été présenté ! »

Marzio s’approcha et distribua les verres de Whisky.

« Voici monsieur Saprodinov, grand amateur de Listz, ce qui ne manque pas de sel puisqu’il est aussi plénipotentiaire de la république autonome des Komis.  Il serait honoré si son pays pouvait être le premier à ouvrir une ambassade chez nous. »

Le nouveau président, pris de court, jeta un regard en coin à Jean.

« Les Komis ? »

Le Russe éclata de rire et flanqua une nouvelle bourrade sur l’épaule du président.

« Komis, république autonome du Nord de Russie, à l’ouest de Oural. Beaucoup pétrole, gaz, or,…

— A vrai dire, intervint Marzio, les Komis jouissent d’un sous sol exceptionnel et des fortunes colossales se sont construites là bas. Ce qui leur a permis de construire une très belle salle de concert à Syktyvkar. » glissa-t-il en aparté.

Emmanuel était loin de maîtriser les arcanes de la politique intérieure russe. Il se méfiait de ces immenses territoires gouvernés par des oligarques tout puissants. Voir le nom de la Savoie associée aux Komis nécessitait quelques vérifications. Qui disait qu’on ne trouvait pas là-bas une situation comparable à celle du Daguestan ou de la Tchétchénie ?

« Monsieur, la Savoie vous remercie de l’attention que vous lui portez. Votre demande sera étudiée lors du conseil de demain après-midi. En attendant, trinquons !

— Na zdorovié ! »

Le Russe leva son verre et avala cul sec le breuvage. Un instant, Emmanuel crut qu’il allait jeter le cristal par-dessus son épaule.

« Je venais excuser, reprit Saprodinov en posant sa main sur le cœur. Je ne pourrai assister au conseil. »

L’atmosphère se refroidit subitement, alors qu’Emmanuel interrogeait à nouveau Jean du regard.

« Mes excuses, reprit le Russe. Voyage en Suisse prévu de longue date. Je ne pourrai pas venir. »

Evitons un premier incident diplomatique, songea Emmanuel en se passant une main dans les cheveux. Il fit le tour du bureau pour revenir dans son fauteuil. Il était temps de marquer quelques distances.

« Je regrette, mais ce n’est pas envisageable. Le conseil regroupe le président de l’état fédéral, les ministres, …

— Et le gouverneur de la Banque de Savoie, compléta Marzio.

— Absolument, conclut Emmanuel, agacé par cette situation ubuesque. M. Lefever sera des nôtres.

— M. Lefever a quitté ses fonctions suite à réunion exceptionnelle du conseil d’administration, expliqua M. Saprodinov. Komis détiennent 51% des obligations émises par Banque de Savoie. Aussi, je très honoré d’avoir été désigné comme nouveau gouverneur. »

Le Russe gonfla le torse et ouvrit les mains.

« Je très heureux de participer au développement de votre pays. »

 

 

***

 

 

Abandonnant les rues encombrées de fêtards, la Mercedes s’élançait sur la A41 en direction d’Annecy. A cette heure de fête, la chaussée était déserte et les barrières de péage ouvertes.

« Ils vont m’entendre là-bas ! » cracha Emmanuel en frappant son accoudoir en cuir.

Jean servit les cafés d’une main tremblante. Sa nervosité avait repris le dessus.

« Gardons notre sang froid. Tout ça n’a pas pu arriver si vite !

— Il y a encore un mois, nous étions rattachés à la France, rappela Marzio, étonnamment calme.

— Comment personne n’a-t-il pu s’apercevoir que nos obligations à peine mises sur les marchés s’envolaient pour atterrir en Russie ?

— Nous avons manqué de prudence, concéda Jean. Mais les achats étaient effectués par des dizaines de petites structures localisées dans le monde entier. Comment deviner qu’il ne s’agissait que d’écrans pour la République des Komis ? »

Emmanuel siffla son café d’un trait. Le liquide brûlant estompa les vapeurs d’alcool dans lesquelles il baignait depuis le début des festivités. Il était temps de retrouver ses esprits. Le chauffeur menait la berline à toute vitesse et bientôt, le lac d’Annecy apparut dans toute sa beauté, reflétant la lune et les feux d’artifice. Emmanuel fut saisi par l’apaisement qui le gagnait chaque fois que son regard portait sur ces eaux limpides.

Ragaillardi, il profita du spectacle alors que la voiture suivait un itinéraire bis pour contourner les grands axes. Ils atteignirent enfin l’ancien atelier monétaire du Genevois, à présent siège de la Banque de Savoie. L’impressionnant bâtiment blanc prenait alternativement les teintes des fusées qui explosaient dans le ciel étoilé.

Emmanuel monta les marches du perron quatre à quatre, suivi de Jean et Marzio. Un groupe d’hommes en costume palabrait dans le hall.

Le nouveau président frappa à la porte vitrée avec autorité.

Les hommes se retournèrent, révélant leurs mines défaites. Ils firent signe aux vigiles en service de déverrouiller la grande porte.

« Allez vous m’expliquer ce qui s’est passé ici ? » tonna Emmanuel une fois qu’on l’eut fait entrer. Il avisa un homme d’une soixantaine d’années, qui gardait les yeux rivés au sol.

« Vous, Lefever, cracha-t-il en pointant un doigt menaçant ! Ce matin encore, vous étiez gouverneur de la Banque de Savoie. Par quel prodige avez-vous été contraint de céder votre siège à un Cosaque ? »

Lefever, dont l’esprit faisait vibrer les cercles politiques de toute la France, semblait ce soir accuser son âge. Il jeta un regard hagard à son président, en haussant les épaules.

« Montons dans un bureau, conseilla Marzio. La musique de chambre nous fera du bien. »

Pour la seconde fois de la soirée, on sentait sous cette proposition un ordre à peine déguisé. Emmanuel fronça les sourcils tout en se laissant entraîner vers l’ascenseur, accompagné de Jean et de Lefever, qui suivait tel un zombi. Le reste du conseil d’administration était trop heureux d’éviter les questions.

« Qui a accepté de voter pour ce Saprodinov ? » commença sévèrement Emmanuel une fois parvenu dans la grande salle de réunion. « Les votes se font à main levée : donnez moi tous les noms. »

— Il est trop tard, souffla Lefever d’une voix chevrotante. Trop tard pour faire marche arrière.

— Pourquoi avoir cédé si vite, et sans consulter le gouvernement, tenta Jean ? La banque de Savoie est un organisme public : ce n’est pas pareil que de détenir 51% d’une société privée !

— Ce Saprodinov nous aurait fait céder, explosa Lefever. L’indépendance a été acquise en acceptant le transfert d’une partie de la dette française à la Fédération savoyarde. Nous vivons largement à crédit. Notre stratégie était de gagner rapidement la confiance des marchés.

— En détenant autant de nos obligations, les Komis peuvent faire obstacle à tous nos emprunts, poursuivit Marzio. Sans bailleur de fonds, La Fédération deviendrait un état aux abois. Nous aurions du imposer un tel plan de rigueur, que le peuple se serait détourné de nous.

— Il aurait réclamé un retour dans le giron français. » souffla Jean à mi-voix, saisissant les implications.

Emmanuel, les mains sur les hanches, fit quelques pas dans la grande salle.

« Et qu’espère ce Saprodinov, en s’invitant chez nous ?

— Le secret bancaire absolu. » lâcha Lefever.

Les hommes s’entr’regardèrent. La situation aurait pu prêter à sourire. Par la fenêtre, Annecy était parée de ses plus belles couleurs, et les fanfares parcouraient la ville, fêtant l’indépendance et leur nouveau président. Un président qui se retrouvait quelques heures seulement après son élection à devoir lutter pour sauver son pays.

« Ces messieurs des Komis brassent des sommes d’argent considérables, grâce à l’extraction du gaz, du pétrole, et de toutes les merveilles que contient leur sous sol. Saprodinov a proposé que la Banque de Savoie devienne le réceptacle des plus grandes fortunes de Russie, et même du monde.

— Tous les paradis fiscaux se sont vus contraints de lever le voile sur leurs établissements financiers, renchérit Marzio. La Savoie n’est encore signataire d’aucun traité. Nous avons une partition vierge. Libre à nous de battre notre propre mesure. Pour devenir le pays le plus riche du monde ! »

Un rugissement monta de la gorge d’Emmanuel. Incapable de contenir sa rage, il se rua vers son conseiller. D’une poigne vigoureuse, il le saisit par le col et le plaqua contre la porte.

« Tu étais complice ? Tu nous poignardes dans le dos le soir de notre victoire !

 — Au contraire, répondit Marzio de sa voix calme. J’assure l’avenir de notre pays. La Suisse nous fournira les banquiers compétents. Savoie, état du luxe ! Eldorado des milliardaires ! Voila ce que nous allons devenir. Avec ces fonds, tous les projets sont permis. Parc d’éoliennes, JO d’hiver, orchestre symphonique… »

Incapable d’en entendre plus, Emmanuel le frappa au visage. Immédiatement, Jean s’interposa et tira le président en arrière.

Marzio tomba au sol et tâta sa mâchoire, incrédule.

« Vous feriez mieux d’être prudents, siffla-t-il en se relevant. Je suis en mesure de faire annuler le scrutin d’indépendance aussi vite qu’elle a été promulguée.

— Que vas-tu nous révéler à présent, rétorqua Jean ? Que Ben Laden est vivant ? »

Le félon se releva et toisa ses anciens compagnons avec un petit sourire triomphant :

« N’avez-vous jamais été surpris de découvrir les résultats du référendum ? 83% de oui à Thônon, 77% à Bonneville, 76% à Annemasse… La barre fatidique des 75 % a été aisément franchie dans toutes les villes majeures. Etonnant lorsqu’on sait que les sondages des années 2000 donnaient péniblement 50 % pour un détachement de la France.  

— Les ligues savoyardes n’ont jamais cessé leurs actions militantes, se récria Jean ! L’assemblée des Pays de Savoie nous dotait d’une assise politique reconnue par l’état !

— Laisse-le poursuivre, intervint Emmanuel. Qu’as-tu à nous dire ?

— Que nous devons notre indépendance à la République des Komis, qui n’a pas hésité à faire le sale boulot pendant que nous arpentions les salons parisiens. »

Lefever se laissa tomber sur une chaise.

« Ils ont truqué le scrutin ? »

Silencieux, Marzio se servit un verre d’eau à la fontaine. Sur la bombonne, un autocollant Evian arborait fièrement l’écusson de la maison de Savoie. Quelle ironie ! Emmanuel s’était préparé à prendre en main le destin de son pays depuis tant d’années. Il pensait avoir redonné la fierté à ses montagnes. Et voila qu’il les avait jetées dans la gueule d’un état dont il ne connaissait rien. Pour le coup, ses ancêtres devaient vraiment se retourner dans leur tombe.

« Je refuse de me prêter à une telle mascarade, fit-il. Si rien ne peut être fait pour stopper l’intrusion des Komis dans notre pays, je présenterai tout simplement ma démission. »

Marzio écrasa son gobelet en plastique :

« A ton aise. Mais réfléchis bien au point suivant : contrairement au référendum, ton élection n’était pas truquée. La république des Komis ne compte orienter que les décisions économiques de notre état. Infrastructures, social, … Tu auras carte blanche pour tout le reste avec des moyens que tu n’aurais jamais imaginé. »

Par la grande baie vitrée, Emmanuel contempla le lac d’Annecy, indifférent à l’agitation du monde. Il était à présent deux heures du matin passées. L’heure de faire un choix qui engagerait tout un peuple.

Les derniers feux d’artifice illuminèrent les toits de la ville encore un instant avant que la nuit ne reprenne ses droits.

 

 

Publié dans Divers

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