Jânn

Publié le par Guillaume Woerner

Jânn

 

  Par Guillaume « Metatron » Woerner

 

 

 

 

 

 

 

 

« DEBOUT ! »chec30 2b

Médard, qui siestait sous son bureau, fut brusquement tiré de son sommeil. Il voulu se relever d’un bond pour donner le change, mais il dérapa sur l’un des nombreux p archemins qui jonchait la pièce et se prit un gadin.

Allongé sur le dos, une ecchymose sur la pommette, il cligna des yeux pour contempler le premier rayonneur qui le dominait de ses quatre vingt dix kilos qui tendaient sa tunique comme une baudruche.

« Que me vaut le plaisir… » tenta Médard. 

__Ne faites pas le malin ! » tonna son supérieur en pointant sur lui un doigt boudiné. « Voila des mois que votre anthologie sur les écrits de Metatron est au point mort. On vous dépose des textes, des ouvrages précieux, dont certains ont traversé le quart de la galaxie… et tout ça s’empile, au petit bonheur… »

Comme pour illustrer son propos, il poussa une pile haute comme un homme du bout de sa sandale. Celle-ci se mit à osciller dangereusement obligeant le premier rayonneur à s’en saisir à bras le corps pour éviter une catastrophe.

« Vous voyez ce que je veux dire, couina-t-il, rouge écarlate ? Remettez-vous au boulot ! Je veux que vous traitiez en priorité ce texte sur cette Jânn, dont on ignore tout »

Médard se releva en soupirant et vint stabiliser la pile de documents à l’aide de cartons d’archives.

Le premier rayonneur gagna la sortie en enjambant les assiettes sales, les magasines de sport et les bandes dessinés qui côtoyaient les ouvrages de la bibliothèque.

« Et par pitié, rasez-vous, lâcha-t-il par-dessus son épaule ! Je ne peux plus supporter cette barbe informe ! »

Le fracas de la porte qui claque fut accompagné par le froufrou crescendo des colonnes de papiers qui s’affaissaient les unes après les autres.


 

 

 


 

 

 

 

 

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En contrebas de la falaise, la majestueuse cité des sables pointait ses minarets vers le ciel.

Jânn ne put retenir une exclamation joyeuse.

Sa quête touchait à sa fin : elle retrouverait bientôt la mémoire et le secret de ses origines. Mais que d’épreuves pour en arriver là ! Ses joues cuivrées étaient creusées par les privations et elle flottait à présent dans son sarouel ivoire.

La jeune guerrière avisa le lit d’un torrent asséché qui menait jusqu’à la plaine aride et se précipita dans la pente, insensible à l’écrasante chaleur de midi.

Elle avait à peine entamé la descente qu’une ombre filante couvrit les rochers dans un hululement strident.

D’instinct, Jânn plongea sur le côté, roulant dans la poussière et s’écorchant sur les pierres aiguës du sentier.

La terre trembla alors qu’une énorme créature ailée s’abattait sur le sol, manquant de peu d’écraser la jeune femme sous ses griffes immenses.

Jânn se rétablit pour faire face au monstre qui repliait ses ailes couleur safran sur son corps de lion puissamment bâti. La bête tourna vers son adversaire son beau visage de jeune homme qui arborait un sourire sarcastique :

« Tu n’as pas perdu tes réflexes malgré tes dernières aventures. C’est bien ! J’aurai trouvé dommage que tu tombes à ma première attaque.

— Qui es-tu ? » lança Jânn en tirant son cimeterre. « Que sais-tu de moi ? »

Le monstre éclata de rire :

« Délicieuse amnésie ! Ne reconnais-tu pas un sphinx lorsque tu en vois un ? Cet exil ne t’a pas réussi ! Je suis sur que tu ne sais même pas ce que tu viens chercher dans la cité des sables.

— La cité est un portail vers mon univers, affirma Jânn en reculant prudemment. C’est ce que le vieux derviche m’a toujours affirmé.

— Encore un prétendu sage qui manie des vérités qui le dépasse, gronda le sphinx. Mais peu importe »

De ses lèvres délicates jaillit un unique mot de pouvoir.

Jânn sentit les vents magiques souffler autour d’elle pour frapper la terre à ses pieds.

Instantanément, le chemin s’affaissa, transformé en un torrent de sable fin qui se mit à aspirer la guerrière. Elle tenta de lever une jambe, mais son poids reporté sur l’autre la fit s’enfoncer encore plus vite dans le sol devenu meuble.

L’étrange créature magique partit d’un rire cristallin :

« Les Djinns ne sont plus ce qu’ils étaient ! Je serai miséricordieux : lorsque tu seras ensevelie jusqu’aux épaules, je t’arracherai la tête pour t’éviter les affres de la noyade !

— Djinn ? » s’étonna la guerrière en tentant de s’accrocher aux rochers épargnés par la magie. « Que veux tu dire ? »

— Tu ne le sauras jamais ! » s’esclaffa le sphinx en s’allongeant pour profiter du spectacle de son ennemie condamnée.

Jânn redressa le menton :

« Je te trouve bien présomptueux pour quelqu’un qui va perdre un œil »

La créature haussa un sourcil :

« Que… »

Il n’eut pas le temps de finir.

Comme un éclair, une boule de plumes tomba du ciel sur le beau visage adolescent, lacérant la peau délicatement halée de ses serres, son bec crochu plongeant dans l’orbite droite pour arracher le globe oculaire tout entier.

Le sphinx poussa un rugissement qui fendit les pierres à plusieurs miles à la ronde.

Il déploya ses larges ailes, cracha, rua, jusqu’à projeter sur le sol le faucon qui lui déchirait la figure.

Eperdu de douleur, le monstre prit son essor, abandonnant le combat :

« Maudite ! Ne crie pas victoire trop vite : tu es loin d’avoir regagné ton palais de cristal ! »

Ses dernières paroles résonnèrent comme une menace dans le ciel d’azur, alors qu’il n’était plus qu’un petit point à l’horizon.

Ensablée jusqu’à la ceinture, Jânn prononça à son tour un mot de pouvoir. 

Elle se mit à s’élever doucement, s’arrachant à la succion du sable jusqu’à léviter à quelques centimètres au dessus du sol. Avec précautions, elle se pencha pour prendre dans ses mains le faucon à moitié assommé, qui battait maladroitement des ailes en se traînant par terre.

« Et bien, ce sphinx en savait long sur moi. Il semblait pourtant ignorer les pouvoirs que je me suis découvert »

Le faucon tourna vers elle ses profonds yeux noirs, semblant acquiescer aux paroles de sa maîtresse.

« Notamment cette étonnante faculté qui me permet de toucher l’esprit des oiseaux » poursuivit Jânn, pensive, en caressant la tête du volatile.

Rasséréné, le faucon reprit son envol alors que la guerrière reprenait sa descente vers la mystérieuse cité.

Elle atteignit les premiers contreforts au bout d’une heure de marche sur le chemin cahoteux.

Les constructions, massives et sans fenêtres, étaient tout en arrondis, comme si le vent du désert avait usé le moindre angle saillant. Pas de portes, sur aucune d’entre elles. A l’aide de son cimeterre, Jânn tenta d’entamer l’un des murs, mais elle du renoncer en constatant que le sable aggloméré était aussi dur que de la pierre.

Elle déambula donc dans les rues, frappée par le silence oppressant à peine troublé par le délicat chuintement du sable glissant sur le sable.

Où étaient le brouhaha des marchés, le piétinement des colporteurs, les cris des enfants, l’agitation des artisans ?

Un rapide échange mental avec le faucon qui survolait la ville confirma la première impression de Jânn : la cité était déserte.

Elle soupira et s’assit à l’ombre d’un édifice crénelé.

« Me voici au bout d’un chemin, songea-t-elle, un chemin qui m’a mené du port d’Iskaha à la mer de sel, puis au mystérieux alignement des colosses de gypse et enfin à la cité des sables. Que d’évènements depuis mon réveil au fond de cette felouque ! »

Jânn réfléchissait à la conduite à tenir lorsqu’une ombre fugitive attira son regard.

Un peu plus loin, dans une ruelle cernée de hauts murs aveugles, une silhouette la dévisageait, appuyée sur un long bâton.

Jânn aurait reconnu ce visage parcheminé barré d’un sourire moqueur entre mille.

« Le vieux derviche ! »

L’homme tassé par les ans s'avança en boitillant, ses pieds nus s'enfonçant profondément dans le sable de la rue.

« Salut à toi, gente dame ! Je vois que tu es parvenu à braver les épreuves pour parvenir à la cité.

— Et vous ? Comment avez-vous fait pour me rejoindre aussi vite ? »

Le derviche eut un petit rire.

— A mon âge, on connaît certains secrets. Des secrets que tu partages. N'as tu pas exercé tes pouvoirs contre le sphinx ?

— Les formules me sont revenues lors de mon voyage, comme si je les connaissais depuis toujours, avoua la guerrière.

— Ce qui est le cas, fit le derviche d’un air énigmatique ! Allons, il est temps à présent de regagner notre foyer à tous les deux »

D’un geste vif, il saisit le poignet de la jeune femme de sa main décharnée.

« Esprits de l’air, venez à moi ! » clama-t-il d'une voix forte, qui résonna sur les falaises. « Que le désert s’ouvre sur le cristal ! »

A ces mots, un vent puissant sur mit à souffler, soulevant des nuages de poussières  alors que le derviche continuait de déclamer :

« Votre sœur vous est rendue ! Accueillez-la comme il se doit ! »

Recroquevillée sur elle-même, le visage emmitoufflée dans son chèche, Jânn se protégeait tant bien que mal des tourbillons qui lui griffaient la peau.

Au travers des mailles du tissu, il lui sembla voir s’estomper les hautes tours de sable tandis qu’une lumière de plus en plus vive embrasait le ciel.

La tempête tomba aussi vite qu’elle était apparue et le hurlement du vent fit place à une douce chaleur.

Jânn resta bouche bée devant l’incroyable panorama qui s’offrait à elle.

A la place de la cité des sables se dressaient d’improbables minarets de cristal, qui brillaient dans un ciel d’un turquoise éblouissant, vierge de tout nuage.

Jânn contempla le sol, fait d’un cristal si limpide qu’elle put voir au travers. Sous ses pieds, le ciel se poursuivait à l’infini.

« Où sommes nous ? Quel est ce monde dans lequel on ne trouve aucune terre ?

— Te voici chez toi, Jânn de la Maison du Zéphyr. Tu as devant toi le palais que tu as eu la folie de quitter.

— Mon palais ? » Les toits de cristal, les tours bulbeuses et les jardins fleuris ne lui évoquaient aucun souvenir. 

« Et voici tes sujets » poursuivit le vieillard qui semblait beaucoup s’amuser.

Des portes étincelantes émergeait un cortège d'une vingtaine de personnages à la peau mate, richement vêtus de soieries multicolores. Tous, hommes et femmes, étaient d’une grande beauté.

Alors qu’ils approchaient, ils se mirent à flotter et tournoyer autour des deux nouveaux arrivants. Leurs regards étaient sévères et l’heure ne semblait pas aux retrouvailles.

« Ainsi, notre reine est de retour, fit le premier, d’une voix qui était celle du vent dans les arbres…

— …Elle a vaincu le gardien du portail de sable…

— …Et est accompagnée de Elam l'ancien…

— …Ce qui est encore plus extraordinaire !

— Qu'as tu à dire pour ta défense ? »

Le vieux derviche fit un pas en avant, prenant la question à son compte. Ignorant ses articulations raidies par les ans, il se mit à genoux et baissa la tête en signe d’humilité

— Ô Djinns, mes frères ! Que la paix soit avec vous ! »

L’un des étranges habitants du palais fondit sur le vieil homme et se tint en suspension au dessus de lui.

« Crois-tu que les siècles et quelques paroles mielleuses aient effacé ta faute ? Penses-tu vraiment que les Djinns de la Maison du Zéphyr sont disposés à t’absoudre ?

— Seigneur Kefkhal, pitié ! Je vous ramène celle qui a déshonoré ce palais en cherchant à l’associer aux Efrits. Il est temps que justice soit faite à son encontre…

— Tais toi, Elam ! »

Comme un coup de tonnerre, l’ordre roula dans l’air et fit vibrer le palais tout entier.

« Tu croyais profiter de l’erreur d’une autre pour reprendre tes complots et dresser le frère contre la sœur ? Cette idée même te condamne à nouveau. N’espère pas notre clémence et ne reviens jamais ici ! »

D’un mot de pouvoir, il généra au bout de son doigt une pluie de cristaux qui plongèrent en vrombissant sur le vieux Elam tels des insectes voraces. Le derviche disparut dans un tourbillon irisé et au bout de quelques secondes, il ne restait plus rien de lui.

« Le voici renvoyé à son exil » conclut Kefkhal en se tournant vers Jânn, qui avait observé la scène d’un œil étonné.

« Qu’ai-je à voir dans cette histoire ? »

Kefkhal mit un genoux à terre :

« Tu étais notre Shahbanu, il y a quelques années de cela.

— Shahbanu Jânn de la maison du Zéphyr, reprit l’assemblée en chœur.

— Cependant, tu as outrepassé les lois de notre cité en souhaitant te marrier avec… »

Kefkhal buta sur le mot.

« Un Efrit ? » compléta Jânn, alors que le souvenir d’un bel amant flamboyant remontait à la surface.

« C’est cela. Une chose impensable, quand on connaît la rivalité ancestrale qui oppose nos deux peuples.

— Alors vous m’avez banni.

— Le vieux renard ne mentait pas sur ce point : tu t’es enfuie du palais, refusant la confrontation avec l’assemblée des notables. Ton amnésie, tu la dois à la vigilance de nos gardiens : ton entêtement menaçait de raviver une guerre larvée depuis des millénaires »

Jânn jeta un regard de défi aux autres Djinns qui l’observaient en silence.

« Et aujourd’hui, allez vous me renvoyer à nouveau ? Me retirer les quelques souvenirs que j’ai retrouvés ? »

Kefkhal secoua la tête :

« Nous avons réflechi depuis ton départ. Les Djinns et les Efrits s’opposent depuis l’aube du monde pour la primauté de l’élément Air sur celui du Feu. Il n’y a jamais eu de paix, jamais de pourparler…

— Vous souhaitez m’utiliser comme diplomate, fit Jânn en arquant un sourcil ?

— Nous voulons te laisser explorer une voix qui parait folle aux oreilles des Djinns que nous sommes : fonder une nouvelle cité regroupant des Djinns, des Efrits, des Mârids… Tous ceux qui comme toi sont prêts à choisir une autre voix que celle du conflit »

Un vague de soulagement fit frissonner la jeune guerrière, à la perspective de retrouver… comment s’appelait-il ? Cet être de feu dont le seul tort était d’appartenir aux ennemis héréditaires des Djinns.

« Comme preuve de notre bonne foi, poursuivit Kefkhal, tes souvenirs te seront rendus lors de ta prochaine nuit de sommeil.

— Tu ne peux rester dans la Maison du Zéphyr…

— …Mais nous t’aiderons à fonder ton nouveau royaume.

— Bonne chance Jânn ! Car la tâche qui t’attend est immense ! »

Déjà, les flèches de cristal s’estompaient, alors que le vent de la tempête de sable s’élevait de nouveau.

Dans la tête de l’ancienne reine, les questions se bousculaient. Par où commencer ? Où chercher les autres génies las de cette guerre éternelle ?

Elle voulut appeler mais le sable s’engouffra dans sa bouche et elle dut se résigner à s’enfouir à nouveau dans ses amples habits.

Dans quelques minutes, elle retrouverait la mystérieuse cité abandonnée aux pieds des falaises cuite par le soleil où sa quête pour retrouver l’élu de son cœur débuterait.

Publié dans Divers

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