La malédiction

Publié le par Guillaume Woerner

 

La malédiction

 

Guillaume " Metatron" Woerner

 

 

 

 

 

 

 

 

Médard était prostré dans son fauteuil, frappé par une évidence qu'il ne pouvait admettre.

Depuis qu'il était entré à la Grande Bibliothèques de Conflux, il avait consacré l'essentiel de son temps à travailler sur les écrits de Metatron Le Voyageur. Il avait d'abord contribué au classement des kilomètres de rayonnage qui lui étaient consacrés. Puis son projet de réaliser une anthologie de toutes les publications du maitre l'avait accaparé jour et nuit.

A présent, il remettait en question cet engagement de chaque seconde.

Qui était véritablement Metatron ? Comment un seul homme avait il pu rédiger autant de livres, articles, billets, courriers, notes en une seule vie ? Même en admettant que dans sa prime jeunesse, il publiait déjà des recueils de plusieurs kilos.

Une telle abondance avait été expliquée par les voyages du maître d'une dimension à l'autre, ce qui l'aurait préservé du vieillissement durant des siècles.

Pour Médard, il y avait une explication bien plus simple.

Metatron était un mort vivant.

Voila comment il avait pu semer des écrits aux quatre coins du multivers, sans craindre la sénilité, la danse de Saint Guy ou les engelures.

Medard essuya la transpiration glacée qui lui coulait dans les yeux.

Si ça se trouvait Metratron, dont la disparition avait été signalée plusieurs millénaires auparavant, circulait encore quelque part dans Conflux !

Médard se redressa : une interview de Metatron tiré de sa retraite ferait un sacré coup de pub pour la sortie de son anthologie.


 

 


 

 

Couvert par ses compagnons qui harcelaient le Dracoliche de flèches et de projectiles magiques, Renry s’élança pour l’assaut final.

Poussant son terrible cri de guerre, il se jeta entre les immenses pattes squelettiques du dragon mort-vivant. Sans laisser le temps au monstre blessé de réagir, le jeune paladin fit tournoyer sa lame enchantée. Son coup puissant fit vibrer la caverne toute entière.dracoliche2

Touchée à mort, le Dracoliche se redressa de toute sa hauteur et éructa un nuage de miasmes noirâtres. La grotte s’emplit d’une brume qui prit Renry à la gorge alors que ses camarades couraient en tous sens pour se mettre à l’abri.

Le jeune paladin s’écroula à genoux, les yeux exorbités, alors que les vapeurs pénétraient jusqu’au fonds de ses poumons et lui rongeaient les bronches.

Abandonnant la créature qui agonisait dans de terribles soubresauts, le damoiseau s’élança à grandes enjambées jusqu’au lac qui baignait le fond de l’antre. Il arracha sa cotte de mailles rongée par le souffle caustique et se plongea dans l’eau glacée.

 

 

***

 

 

Le tonnerre de la bataille avait cédé la place au discret clapotis de l’eau qui s’écoule.

Renry émergea à la surface dans un hoquet salvateur. En pataugeant, il regagna la rive et passa une main fripée par l’humidité dans ses cheveux mouillés. Depuis combien de temps flottait-il à la surface de l’étang ? Dégoulinant, il s’autorisa une courte pause sur la berge.

L’air vicié s’était dissipé, révélant un spectacle macabre.

Aux pieds de l’aventurier, ses effets usés par la magie nécrotique du dragon mort-vivant traînaient là où il les avait abandonnés : sa large épée bâtarde à la garde d’onyx, son bouclier avec le symbole de l’aigle, son ceinturon bardé de potions brisées dont les contenus se mêlaient sur le sol de pierre… Un peu plus loin, rongés et défigurés par les vapeurs gisaient Alea, la magicienne elfe au rire cristallin, et Burdar, le barbare musculeux. Les malheureux avaient succombé au dernier baroud d’honneur du Dracoliche qui gisait sur le flanc, ses os millénaires dressés comme une funeste cathédrale.

Renry se releva. Ils avaient vaincu, le trésor du monstre était à eux : une montagne d’or et de gemmes. 

Mais à quelle prix ? Leur compagnie d’aventuriers n’était plus.

Le jeune guerrier réajusta son équipement, les yeux secs. Qu’allait-il faire à présent ? Retourner sur les terres de son père, pour bouter son usurpateur de cousin hors du château ? Faire un don au temple d’Eljos et prier tous les saints d’accueillir l’âme de ses compagnons ? Partir en pèlerinage ?

Soudainement, tout lui semblait si vain… 

Dans une demi conscience, il remplit un plein sac de lourdes pièces luisantes et reprit la route vers la bourgade de Montvald.

 

 

***

 

 

Les vapeurs du bain emplissaient la chambre, noyant les rideaux et les tapisseries dans une brume douceâtre.

Renry se prélassait dans l’eau chaude. Ou plutôt, il tentait de retrouver la sensibilité de ses jambes.

Il contempla ses bottes, jetées pèles mêles au pied du lit et dont le cuir tanné n’avait pas résisté au trajet. Après trois jours de marche ininterrompue sans rien dans le ventre, il était en vue des tours de Montvald. Près de soixante lieues d’une traite. Comment était-ce possible ? Et pour se retrouver dans une ville qu’il ne reconnaissait plus ! Où étaient les avenues pleines de vie, agitées du va-et-vient des paysans qui menaient leurs marchandises au marché, résonnant des plaisanteries des hommes, la chopine à la main ? Il  avait retrouvé un décor terne dans lequel déambulaient des créatures puantes au regard vide. Le fait de ne pas avoir mangé depuis son départ de l’antre du dragon jouait-il sur sa perception du monde ? Hagard, ne pensant qu’à la perspective d’un bon lit douillet, il s’était dirigé sans réfléchir vers l’auberge du Horlas, où lui et ses compagnons avaient séjourné avant de s’embarquer pour leur funeste aventure. Dans la salle enfumée, les regards avaient convergé vers le jeune paladin en guenille. S’il avait été accueilli une semaine plus tôt par des apostrophes cordiales, cette fois c’était un silence de mort qui avait gagné le bar. Renry avait déposé sur le comptoir graisseux une poignée de pièces d’or tirées de son sac à dos pour une chambre cossue.

Et il se retrouvait à baigner dans cette eau saumâtre, à contempler sa peau fripée à la lumière des bougies.

Sur le tabouret à ses côtés trônait une bonne bouteille de vin. Il n’y avait pas encore touché, et pourtant il se sentait aussi engourdi qu’après une soirée trop arrosée.

Plus étonnant encore, il n’avait pas prié depuis qu’il avait quitté la caverne.

Lui qui avait embrassé les dogmes du culte d’Eljos corps et âmes semblait à présent indifférent aux litanies chantées quatre fois par jour.

Les yeux dans le vague, Renry songeait à la curieuse sensation qui l’avait saisi lorsqu’il avait inhalé malgré lui le souffle mortifère du Dracoliche.

Etait-ce ces rêveries qui firent qu’il resta quelques secondes sans comprendre lorsque la fenêtre de sa chambre s’ouvrit dans un grincement discret ?

Surgissant de la nuit, trois hommes encapuchonnés pénétraient dans la pièce, armés d’épées noircies au charbon.

« Reste bien sage mon tout doux » gronda un des malfrats en s’approchant à pas de loups. « On ne s’intéresse qu’à ton sac, qui me parait bien lourd pour un voyageur fatigué »

Renry posa un regard have sur le sac à dos, jeté dans un coin de la pièce. Bien sur, l’or attirait toujours les marauds en tout genre.

Le jeune paladin secoua la tête et sortit de son bain. Il lui suffit d’un bond pour traverser la pièce et se jeter sur le voleur qui enjambait déjà le rebord de la fenêtre avec son butin. D’une poigne prodigieuse, il l’attrapa par le col et le catapulta contre le mur opposé. L’homme s’écrasa contre la pierre dans un craquement d’os brisé.

Les deux acolytes restèrent un instant les bras ballants, interdits face à cette démonstration de force inattendue.

Renry ne les laissa pas reprendre leurs esprits. Il saisit le premier par le cou et le souleva de terre, ses doigts broyant la trachée du malheureux. Son compagnon s’élança à sa rescousse et taillada de son épée le flanc offert du damoiseau.

Une odeur méphitique emplit la pièce, alors qu’un torrent de vermine se déversait de la plaie béante.

Se fut trop pour le voleur qui tourna les talons. Renry ne lui laissa pas une chance : il le saisit  par la taille alors qu’il tentait de fuir par le toit et le jeta dans la rue, où le malheureux s’écrasa dix mètres plus bas.

Le jeune paladin regagna sa chambre où régnait un capharnaüm épouvantable.

Deux hommes morts, un bain renversé, une odeur de pourriture qui prenait à la gorge et…

L’aventurier baissa les yeux, contemplant sans comprendre son ventre ouvert d’où les vers tombaient sur le plancher dans un bruit mat.

« Que m’arrive-t-il ? »

Cette fois, les prières qui avaient rythmé sa vie lui revinrent en mémoire. Etait-ce une punition pour avoir négligé ses devoirs ?

Sans même prendre le temps d’enfiler un habit, il attrapa le sac gonflé d’or et se rua dans l’escalier.

Il n’accorda aucune attention aux clients de l’auberge, éberlués, qui se pincèrent le nez en voyant un homme nu s’élancer dans la rue. Montvald était une ville paisible et à cette heure, les avenues étaient désertes. Mais le paladin n’en avait cure : il courait à perdre haleine, ahanant des versets de psaumes entre chaque foulée.

Au détour d’un carrefour, il atteignit enfin ce qu’il cherchait : la cathédrale de Montvald. Le bâtiment semblait jaillir du sol comme une fontaine de pierre dont les bouillonnements s’ornaient de vitraux mordorés et d’alcôves où se déployaient les statues des saints. Trônant au milieu de la façade entourés d’anges aux visages radieux, un marbre d’Eljos en majesté, dieu de la lumière et rempart des hommes face aux monstres de la nuit.

En larme, Renry se précipita vers le lieu saint.

« Pardonne-moi, Maître ! J’ai failli à mes vœux ! »

Il voulut se jeter à genoux, mais ce fut comme si un mur l’avait subitement stoppé dans son élan.

« Par pitié, aide-moi ! » sanglota le jeune homme en tendant les mains vers le visage sévère qui le contemplait de ses yeux de pierre.

Une douleur fulgurante irradia soudain des doigts du paladin, qui se mirent à fumer et à grésiller.

« Tu ne peux pas me repousser ! Avec tes frères, tu as créé le monde : Terre par Erdig, Mer par Marid et Ciel par Hava. Mais toi seul a fait resplendir la création de ta lumière… »

Dans un élan de foi absolu, Renry débitait les strophes du credo d’Eljos, mais il ne pouvait empêcher son dieu tutélaire de le repousser de sa splendeur.

Soudain, une porte claqua et une petite troupe de moine-guerriers jaillit de la sacristie, l’épée au poing.

« Là bas ! Un zombi ! En pleine ville ! » hurlèrent-ils lorsqu’ils aperçurent le malheureux paladin dont le ventre continuait à vomir des immondices.

Renry eut une seconde d’hésitation en voyant ses anciens confrères se précipiter sur lui avec une rage fanatique.

Il jeta un dernier regard vers celui qui avait été son dieu, puis il fit volte face et disparut dans la nuit.

 

 

***

 

 

Les embaumeurs de la maison Cardalec furent bien étonnés lorsque des coursiers leur apportèrent un cercueil dans lequel se trouvait le cadavre déjà partiellement décomposé d’un homme d’une vingtaine d’années. Malgré des décennies passées à préparer les morts pour leur dernier voyage, ils ne purent s’empêcher de pincer le nez en reniflant les effluves qui s’échappaient du macchabée. Leurs yeux s’éclaircirent lorsqu’ils découvrir la bourse remplie d’or au fond de la bière, avec un mot expliquant par le menu ce qu’on attendait d’eux.

La maison Cardalec était un commerce respectable qui appliquait scrupuleusement les dernières volontés de ses clients. Aussi se mirent-ils à l’ouvrage sans tarder, après avoir revêtu leurs tabliers les plus imperméables.

 

 

 ***

 

 

Dans un craquement sinistre, le couvercle du cercueil vola en éclat.Paladin Z

Renry jeta un coup d’œil dehors : tout allait bien. Comme convenu, les embaumeurs avaient déposé son sarcophage dans les bois à l’écart de la ville.

Avec un feulement satisfait, celui qui était encore il y a peu un valeureux paladin d’Eljos s’extirpa du caisson et fit quelques pas en appréciant le travail effectué.

Ses entrailles pourrissantes avaient cédé la place à des chiffons imprégnés de résine et sa peau avait pris une couleur brunâtre, résultat d’une succession de bains dans des solutions à base de cinabre, ce minerai vermillon préservant de la putréfaction selon les anciens.

Renry apprécia la solidité de son nouveau corps et tourna son regard mort vers l’ouest.

Il allait reprendre la route pour rentrer au domaine familiale et chasser l’usurpateur.

Son cousin aurait une sacrée surprise lorsqu’il le verrait.

Publié dans Divers

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