La voie de l'extinction

Publié le par Guillaume Woerner

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La voie de l'extinction

 

 

Par Guillaume "Metatron" Woerner

 

 

 

 

Le petit avion de papier sembla flotter quelques secondes, puis accéléra brusquement. Il fila entre les piles de livres, frôla le rebord du bureau.

Et s'emplafonna dans la tasse de café en équilibre.

Medard esquissa une grimace horrifiée.

Trop tard.

La tasse bascula, répandant le liquide brun sur les papiers éparpillés.

« MER... credi! » se maîtrisa le scribe.

Le maître bibliothécaire avait interdit les cris autant que les jurons. Pour se conformer à ces consignes drastiques, plusieurs scribes tournaient au lexomyl.

Impuissant, Medard épongea ses feuillets. Sous le café, on devinait un récit patte de mouche de Metatron. Le scribe ne se faisait aucune illusion.

« Je vais me faire engueuleeerrrr ! »

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

Un bulbe, puis un autre.

Le millième de la journée.

Jaonas s’épongea le front et leva les yeux au ciel.

Le soleil resplendissait, illuminant les champs d’une douce lumière mordorée.

Quelle blague !

Les projecteurs à plasma fixés dans le dôme diffusaient un éclairage qui devait reproduire au lux près la lumière de leur soleil d’origine.

Derrière les volutes de nuages artificiels, Jaonas devinait les regards insondables des blops, ces extraterrestres aux yeux immenses.

Des yeux dans lesquels on pourrait se noyer dix fois sans pour autant parvenir à deviner une seule de leurs fichues pensées.

Par exemple, pourquoi avoir construit un dôme de près de quatre kilomètres de diamètres pour abriter une cinquantaine d’humains ? Et pourquoi les visiteurs affluaient-ils, scrutant leurs faits et gestes depuis les galeries qui couraient sur la face extérieure du dôme ?

Jusqu’à preuve du contraire, la communauté ne faisait rien de très folichon.

Ils semaient, plantaient et binaient légumes et céréales à longueur de journée – blé, orge, haricots, carotte, choux, navets … – et faisaient un peu d’élevage – le Groo, une bête qui rappelait le croisement d’un mouton et d’un porc, avec les désavantage des deux : stupide et malodorant. Après tout, leur seule nourriture provenait de ce qu’ils arrivaient à faire pousser.

Mais pas de quoi rameuter les foules.

Et pourtant, parait-il qu’ils étaient le clou du musée. Musée de quoi d’ailleurs ? Les théories les plus fumeuses circulaient. La plus populaire était que le musée renfermait les espèces réduites à néant par les blops. 

Cela faisait quatre-vingt-dix ans que la communauté d’humains vivait dans le dôme.

Depuis la destruction de la terre par les blops, en fait.

 Les vaisseaux blops avaient surgi de l’espace profond et bombardés les puissantes nations qui se partageaient alors la Terre. Une guerre éclaire, sans merci, qui avait transformé le berceau de l’humanité en un caillou stérile. Enfin, c’est ce que les anciens racontaient, puisque aucun membre de leur communauté n’avait jamais connu leur planète d’origine. Jaonas lui-même n’avait que vingt ans. Il enrageait de n’utiliser sa puissante carrure que pour les travaux des champs : il était prêt à se battre pour sa liberté. Trois générations de prisonniers s’étaient succédées, dans une autarcie complète entrecoupée d’examens médicaux. Ça ne pouvait plus durer. 

La rumeur disait que le musée abritait des dizaines de dômes comme le leur, peuplés d’espèces étranges. Elles aussi avaient elles subi la vindicte des blops ? A cette évocation, les doigts de Jaonas se crispèrent sur sa bêche. Maudites créatures barbares. Par leur faute, l’humanité se résumait à une poignée de villageois. Il était question de survie.

Au bout du champ, le vieux Lotar fit un geste autoritaire. Le signal du rassemblement !

Le jeune homme lâcha son outil et leva un doigt vengeur.

« Régalez-vous du spectacle, là-haut ! Nous n’avons pas encore disparu ! »

 

 

 

***

 

 

 

Durant d’innombrables veillées, les anciens racontaient les histoires de la Terre. Il y était question de vastes étendues d’herbe, de forêts profondes, d’océans infinis… et de puissantes cités. Des hommes, des femmes, entassés dans des constructions qui tutoyaient le ciel. Excès de sociabilité ? Protection mutuelle ?

Quel pitié lorsqu’on découvrait le domino de huttes de la tribu du dôme. Construite à partir de la résine d’un étrange arbre rouge, elles se pressaient dans un recoin du dôme. A l’aide du cuir des Groos amassé durant les décennies de captivité, de grands chapiteaux s’étaient déployés, afin d’esquiver le regard inquisiteur des visiteurs blops.

Et c’est sous le plus vaste que la tribu s’était réunie.

Cinquante-trois hommes et femmes, assis en tailleur. Lotar et son crâne rasé qui organisait les travaux des champs. Le vieux Gunthar, le plus âgé de la tribu. Astragan, Mita et leur trois enfants, les seuls du camp de moins de cinq ans. La preuve manifeste que cette communauté était vouée tôt ou tard à la disparition, malgré les jeunes Charles, Jaonas, Lara…  

Et au milieu d’eux, Karelia, l’androgyne. Cet éphèbe à la peau de nacre était le seul humain à vivre hors du dôme et à côtoyer les blops au quotidien. Libre de ses mouvements, il était les yeux de la communauté dans ce monde étrange.

« Toutes les conditions sont réunies, attaqua Karelia sans préambule. Nous pouvons agir dès ce soir. »

Frissons d’excitation dans l’assemblée. Le projet touchait à son terme.

Lotar se leva et des mains, intima le silence.

« Karelia, je ne remets pas ta parole en doute, mais pourquoi ce soir plutôt qu’hier ou demain ? »

Le jeune Karelia sorti de son ample tunique blanche une petite boîte et prisa une mesure de tabac.

« En tant que pièce d’une collection privée, je suis libre de mes mouvements. Cela fait des années que je tente de trouver une logique à la société des blops. Ils errent dans leur infini complexe et semblent perpétuellement désoeuvrés. Mais il y a un signe infaillible.

— Et lequel, fit Jaonas, impatient ?

— Lorsque les moteurs de leurs vaisseaux chauffent. Annonce d’un départ massif pour une expédition spatiale. Dans ces conditions, la ville se vide de ses habitants pendant parfois plusieurs jours.

— Alors, on va le faire, s’exclama le jeune homme ! Nous allons nous multiplier comme des petits pains ! »

Lotar tempera une nouvelle fois les ardeurs de l’assemblée :

« Comment sort-on du dôme ? 

— Il m’a fallu du temps, sourit Karelia, mais je suis parvenu à comprendre leurs mécanismes de verrouillage. C’est basé sur l’ADN superficiel. Je suis parvenu à mettre au point cette… combinaison. »

L’éphèbe désigna trois paquets à ses pieds. Avec précaution, il ouvrit le premier pour en tirer ce qui ressemblait à un film plastique transparent.

« Cultivée à partir de mes propres cellules épidermiques, expliqua-t-il. Il va falloir enfiler cette peau. »

Lotar approcha la main pour toucher et la retira, comme dégouté. Jaonas grimaça. Ce complexe d’infériorité qui frappait la communauté du dôme dès que la haute technologie entrait en jeu était insupportable. Les derniers humains paraissaient comme paralysés dès qu’il s’agissait de manipuler autre chose qu’une pelle ou qu’un râteau. Seul Karelia faisait exception.

Jaonas se saisit d’une combinaison avec un air de défi.

« Je suis le plus fort du clan, dit-il en arrondissant ses muscles sous son T-shirt. Je viens ! »

Son père soupira en baissant les yeux.

Karelia sourit :

« Qui d’autre ? »

 

 

 

***

 

 

 

Le dôme était constitué d’un seul bloc d’une matière translucide, souple mais absolument inaltérable, comme d’innombrables tentatives de fuite l’avaient démontré. Des décennies d’emprisonnement avaient progressivement étouffé cet esprit de révolte. Il n’y avait plus que les carottes, les navets, les patates et les Groos.

Et voila qu’une nouvelle fois, les humains reprenaient leur destin en main.

Karelia jeta un coup d’œil à ses compagnons.

Le grand Jaonas, engoncé dans sa peau synthétique. Lotar, agité de tiques nerveux face à la porte du sas. Et Gunthar, l’ancien, dont l’expérience serait précieuse.

L’androgyne activa un boîtier et un iris s’évasa.

Un rayon de lumière s’élargit au pied des fuyards. Un rayon de soleil ! Ils étaient au pied du mur : il leur fallait quitter le cocon du dôme pour cette ville extraterrestre. Karelia s’élançait déjà sur une route aussi lisse qu’une flaque d’huile.

Jaonas lui emboita le pas, bientôt imité par ses camarades.

L’androgyne se dirigea sans hésiter vers une série de bulles en rang d’oignon, dont la coque translucide laissait deviner des sièges et un panneau de commande.

« Nous allons emprunter l’une de ces Mobulles. Ce sont ces fameux appareils qui avaient tant frappé nos ancêtres lors de… l’assaut des blops sur la Terre. »

Sans même avoir besoin d’ouvrir une porte, l’androgyne franchit le mince champ de force qui tenait lieu de carrosserie et s’installa à l’avant du véhicule.

Le vieux Gunthar et Lotar l’imitèrent après un bref instant d’hésitation. Se retrouver sous un toit, même aussi inconsistant que celui d’une Mobulle, était rassurant.

Jaonas se glissa sur le siège arrière.

La structure était confortable, mais adaptée à la morphologie gracile des blops. Jaonas avait à peine la place de glisser ses pieds devant lui.

Karelia posa sa main sur une plaque lisse et la Mobulle se mit à vrombir et à léviter doucement.

« Il s’agit d’un véhicule anti-grav, assez nerveux. Bouclez vos ceintures et  profitez du paysage ! »

Joignant le geste à la parole, il toucha une autre plaque et la bulle s’éleva vers le ciel d’une brusque accélération. Les trois hommes eurent un cri de terreur et se cramponnèrent aux sièges. La structure intangible du champ de force donnait l’impression qu’à tout instant ils risquaient de passer par-dessus bord pour s’écraser vingt, trente, quarante mètres plus bas.

Jaonas blêmit au fur et à mesure que la Mobulle gagnait de la vitesse et de l’altitude. Mais il ne pouvait quitter des yeux le paysage grandiose qui se déployait. Il voyait à présent leur dôme dans son ensemble, avec les galeries qui couraient sur son flan afin que les visiteurs du musée puissent voir les humains.

Pour la première fois, il pouvait voir les autres dômes dont parlaient les anciens. Peut être une quinzaine en tout, construits sur le même modèle que le leur.

« Qui habite dedans ?

— Des créatures étranges dont je ne connais pas le nom. Amibes  géantes, un genre de myriapode… toutes ces races ont l’air intelligent. Ce musée est une sorte de zoo mais je n’en comprends pas le thème.

— Là, regardez ! » rugit soudain Lotar.

Du doigt, il pointa une grappe de Mobulles qui filaient vers le sol.

« Karelia, tu avais dit que la ville serait déserte, grogna Gunthar. Nous n’avons aucune chance de réussir !

— Savez-vous combien cette ville abrite de blops ? » coupa Karelia, toujours concentré sur le pilotage.

Les hommes s’entr’regardèrent en haussant les épaules. Après un siècle passé dans une tribu de moins de cent personnes, la notion de population n’avait plus de sens pour eux.

« Trente millions, répondit Karelia à sa propre question. Les vaisseaux des blops ont quitté la planète, ce qui nous garantit une relative tranquillité et un musée désert. Mais la ville n’est pas vide pour autant. De toute manière, avec les peaux synthétiques et le champ de force de la Mobulle, vous ne risquez rien.

— Où as-tu appris à piloter cet engin ? » s’enquit Lotar, impressionné par les mains de Karelia qui virevoltaient sur les commandes.

« Je suis une pièce de collection. J’appartiens à un blop, dont j’ignore jusqu’au nom, mais qui me laisse une liberté de mouvement absolue. Il m’exhibe parfois auprès de ce qui doit être ses amis.

— Comment peux-tu supporter de côtoyer ces monstres, cracha Jaonas ? Ils ont réduit notre Terre en poussière et nous traitent comme des animaux !

— J’ai accès à tous les bâtiments, poursuivit Karelia. La société des blops reste un mystère pour moi, mais ils semblent très attachés à la sauvegarde du savoir, et mettent un point d’honneur à en faciliter l’accès. Aussi ai-je pu parcourir des archives édifiantes. »

Le vieux Gunthar s’agita sur son siège, mal à l’aise.

« Journaux, comptes-rendus militaires, dossiers secrets, énuméra l’androgyne… Des documents datant des derniers instants de la Terre. Les bombes pleuvaient, les armées se jetaient les unes contre les autres. Terre, mer, air… Rien n’échappait à la fureur des combats. 

— Les blops ne nous ont laissé aucune chance, grinça  Jaonas…

— Dis plutôt que c’est un miracle qu’ils soient parvenus à sauver quelques centaines d’humains, rescapés de la guerre atomique que nous avions nous même déclenchée. »

Le silence tomba sur la Mobulle qui amorçait sa descente.

Lotar, les yeux ronds, se tourna vers le vieux Gunthar :

« Tu savais ? »

C’était moins une question qu’une affirmation.

« A quoi bon ressasser un passé dont nous avions honte ? Les plus vieux du camp ont décidé de taire ce douloureux secret. Pour ne pas écraser les nouvelles générations sous le poids des fautes de leurs aînés.

— Et nous faire grandir dans le mensonge, explosa Jaonas ? Je hais les blops depuis que je suis petit ! Et voila qu’on m’apprend que ce sont nos sauveurs !

— Nous aurons tout le temps d’en discuter plus tard, coupa Karelia. Nous arrivons. »

La Mobulle plongeait vers une imposante structure qui dressait vers le ciel ses innombrables flèches jaillies du sol comme un geyser de pierre démesuré. 

Les autres bâtiments alentour semblaient insignifiants à coté de ce complexe autour duquel vadrouillaient Mobulles et autres cargos.

« A partir de maintenant, il va falloir s’accrocher.

— Nous sommes prêts », grogna Lotar, encore sonné des révélations de l’androgyne.

Celui-ci passa plusieurs ordres sur le panneau de commande et la Mobulle accéléra subitement vers un étroit passage sur le flanc de l’édifice.

Ignorant la plate-forme de stationnement, Karelia lança son véhicule dans un couloir. Avec  un crissement affreux, une pluie d’étincelles jaillit des murs heurtés par le champ de force.

« Des blops ! » avertit Lotar.

Des dizaines de petits extra-terrestres se trouvaient sur la trajectoire de la Mobulle lancée à toute vitesse.

« Il ne faut pas leur faire de mal ! » hurla Jaonas, lui qui rêvait d’en découdre avec eux depuis si longtemps.

« N’ayez pas peur », fit Karelia sans ralentir.

La Mobulle allait heurter un premier groupe de blops, quand ceux-ci disparurent subitement. Jaonas regarda derrière et les vit réapparaitre.

« Ils ont tous un télétransporteur personnel » expliqua l’androgyne en s’engouffrant dans un nouveau conduit.

La Mobulle filait, entourée par la sarabande des télétransportations, jusqu’à déboucher dans une immense salle voutée, baignée d’une lueur verdâtre.

Le véhicule s’immobilisa après un terrible freinage. Karelia bondit hors du véhicule.

« C’est ici ! Dépêchez-vous avant que les blops ne s’organisent. »

Jaonas s’élança à sa suite, avant de s’arrêter, ébahi.

La lumière verte provenait d’une immense cuve qui occupait la moitié de la salle, et dont les parois allaient jusqu’au plafond.

A l’intérieur, un liquide bouillonnant, dans lequel dérivaient des formes indistinctes.

Un instant, Jaonas se remémora ces aquariums dont parlaient les légendes de la Terre.

« Voici la cuve de clonage de la ville, fit Karelia. De quoi démultiplier notre population en neuf mois ! »

Alors que les hommes se précipitaient vers la cuve, il y eut un éclair. Un blop apparut  devant eux. Puis un autre, et encore un autre. Il y eut bientôt une nuée de blops qui barraient l’accès au système reproducteur de la ville. Une opposition muette, alors que les extraterrestres fixaient les intrus de leurs grands yeux.

« Que fait-on, fit Lotar ? On se fraye un passage ? »

Il fit un pas menaçant, mais les blops ne bronchèrent pas. Au contraire, ils continuaient d’affluer et bientôt, les hommes se retrouvèrent au centre d’une marée de créatures.

« Nous ne sommes pas équipés pour lutter, fit Karelia, dépité. Je crains que notre tentative ne soit un échec. »

Un blop s’avança. Il était comme des milliers d’autres, sans aucun signe distinctif.

De ses doigts souples, il saisit la main du vieux Gunthar.

« Que veut-il ? » murmura Jaonas.

Le blop tira doucement l’homme vers lui. Gunthar le suivit de son pas claudiquant. La foule des blops s’écarta alors que l’homme était mené jusqu’au pied de la cuve de clonage.

« Je crois qu’ils acceptent de le cloner, souffla Karelia. Les blops nous ont sauvés il y a cent ans et ils vont le faire une fois encore.

— Comment cela se passe-t-il ?

— Ils vont le plonger dans la cuve. Des cellules vives de son corps naîtra une foule de clones…

— Alors il va passer ses derniers jours dans cette mélasse, coupa Lotar ?

— Quand comptais-tu nous parler de ce détail, gronda Jaonas ? Il n’avait été question que de quelques gouttes de sang… »

Karelia haussa les épaules :

« Ça n’a plus d’importances à présent. Notre descendance est assurée. »

Le vieux Gunthar avait saisi le destin qu’on lui proposait. Son visage ridé affichait un mélange de terreur et de soulagement. Il fit un petit signe de la main à ses compagnons.

Dans un doux chuintement, la porte du sas se referma sur lui.

 

 

 

 

Publié dans Science Fiction

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