Le Pendulum

Publié le par Guillaume Woerner

 

Le Pendulum


 

 

 

 

 

 

 


 

 

Un pas,

Puis un autre,

Et encore un autre.

Tout en ignorant les cent soixante-dix mètres de vide sous ses pieds.

Une seconde d’inattention et c’est la chute, sur le béton en contrebas.

Debout sur son câble, le Pendulum progresse, les mains fermement serrées sur la gaffe qui lui sert de contrepoids.

Devant lui, le beffroi fuselé du Manhattan Municipal Building est illuminé du feu des projecteurs installé à destination des touristes. Ce clocher surmonté de la Civic Frame saille comme un IMG 0626phare rappelant l’incroyable machine administrative qui gère une ville de plus de huit millions d’habitants.

A la lisière de son champ de vision s’agite la foule des piétons et des voitures teintées d’orange par les réverbères.

Avec sa combinaison noire moulante, la silhouette mince du Pendulum est invisible dans le ciel nocturne.  Il profite du calme des sommets et de l’air étonnamment pur qu’on y respire, délicieusement rafraîchi par une brise légère.

Le Pendulum : à ce nom mystérieux, nombreux sont les truands qui y associent infiltration audacieuse, cambriolage inexplicable, ou rapt d’un bandit recherché.

Malgré ses méthodes peu orthodoxes, il agit rarement pour son propre compte. On dit qu’il a prêté serment auprès d’un mystérieux club de super-héros pour mettre son sens de l’équilibre surnaturel au service de la justice.

Et tant pis si lui-même se trouve parfois obligé de franchir la ligne jaune pour parvenir à ses fins.

Comme ce soir.

Mais c’est différent : il s’agit d’une affaire personnelle.

Il respire posément, recentrant son esprit sur le câble d’acier. Il glisse son chausson sur le métal tressé, son pied épousant à la perfection l’étroit chemin, cette ligne de vie en dehors de laquelle il n’y rien que le néant, la promesse d’un plongeon fatal.

Plus que deux mètres, puis un seul.

Enfin, il atteint la corniche et paradoxalement, il est pris d’un léger vertige maintenant qu’il n’y plus ce filin qui tangue avec le vent.

D’un mouvement du poignet, il active le mécanisme qui permet à sa gaffe télescopique de se rétracter : une série de cliquetis plus tard et il s’élance vers le kiosque qui permet de gagner les étages.

La serrure ne résiste pas longtemps et c’est à pas feutrés qu’il pénètre dans ce dédale administratif qu’est le Manhattan Municipal Building.

A cette heure, les locaux ne sont plus occupés que par quelques fonctionnaires zélés et les gardiens de nuit. Les couloirs centenaires sont baignés de la lumière tamisée des veilleuses de sécurité.

Utilisant sa gaffe télescopique comme d’un pied de biche, le Pendulum ouvre les battants de l’ascenseur, l’un des trente-trois qui dessert les quarante étages du building, et se jette dans le vide de la cage pour se saisir du câble central.

Tournoyant comme une toupie, il descend d’un coup dix étages dans une chute vertigineuse mais contrôlée au milieu des relents de graisse et de cambouis.

A quoi bon se risquer dans les escaliers quand il suffit de laisser faire la gravité ?

Enserrant un mousqueton sur la gaine métallique, il freine brusquement, faisant jaillir une pluie d’étincelles dans le puits.

A présent, il est entouré des six cages d’ascenseurs de l’aile ouest, vaste espace d’où on peut deviner le sol, quelques cent mètres en contrebas.

Le Pendulum scrute la pénombre. A cette heure tardive, le vrombissement des cabines en mouvement s’est tu pour céder la place aux cliquetis des poulies et des contrepoids.

Rassuré, il reprend sa descente, enquillant quatorze étages en un clin d’œil.

Il atteint finalement sa destination. Face au double battant fermé, il a un instant d’hésitation. S’il avait su saisir sa chance, s’il avait trouvé les mots, il n’en serait pas là.

Margareth.

Une série d’occasions manquées.

Deux ans de vie commune. Ou plutôt de double vie commune. Elle n’a jamais ignoré son don pour l’équilibre, sa capacité à marcher sur la rambarde du balcon en fumant une cigarette, à grimper par la gouttière quand il oublie ses clés… Mais il a repoussé de mois en mois la décision de lui expliquer qu’il était un super-héros, engagé dans une lutte sans merci contre les gangs de mutants, les créatures venues de l’espace ou plus prosaïquement, les bandits sans scrupules. Peur de l’impliquer dans un conflit qui la dépasse ? De lui faire courir le risque de devenir une cible pour les ennemis du Pendulum ? Ou simple lâcheté ?

Du coup, elle n’a jamais accepté ses absences répétées, les soirées amputées lorsque le Veilleur, ce mystérieux informateur à la forme de brume, vient l’avertir qu’un quelconque super-vilain sort de son trou.

Deux ans qui auraient pu constituer un prélude à une vie d’amour, à une famille, au bonheur conjugal.

Deux ans qui se résument finalement à une succession de tensions, pénibles engueulades et claquement de porte.

Autant pour son ulcère.

Cette relation s’est achevée un matin d’octobre, quand la réconciliation larmoyante qui suit habituellement toutes leurs prises de bec n’a pas eu lieu.

Margareth n’est pas reparue.

Le Pendulum a arpenté la ville, escaladant les immeubles où elle aurait pu se trouver pour jeter un œil à chaque fenêtre. Quand aucun de ses amis n’a pu le renseigner, il a craint le pire, imaginant déjà Margareth enlevée par le Roi des Cercueils, ce prêtre vaudou à moitié fou que le Pendulum s’était fait un plaisir de chasser du Bronx.

Jusqu’à ce qu’il la découvre dans l’appartement de Murdock.

Cette nuit là, il a déambulé jusqu’à l’aube sur les traverses du pont de Brooklyn, maudissant son sens inné de l’équilibre, qui le met à l’abri de toute chute. Pour une fois, il aurait donné cher pour s’abîmer dans l’Hudson River, sentir son cœur chavirer alors qu’il bascule dans le vide. Mais il est rentré dans son appartement désert sans une écorchure pour dormir d’un sommeil agité.

Murdock est une brute en costume moulant rouge qui prétend rendre la justice à grands coups de ses poings d’airain – au sens propre. Cette bête au corps pétri de métaux divers doit peser dans les quatre cents livres. Comment Margareth a-t-elle pu regarder cette chose ? Pendant plusieurs jours, le Pendulum les a suivis discrètement, jusqu’à ce qu’il les voit s’échanger ce baiser à Central Park… La vie qu’il s’était construite, des bouges du Queens jusqu’à ce trois pièces pimpant à Manhattan s’est écroulée.  Retour à la vie dissolue, aux colères noires et à la violence inutile.

Cependant, il manquait encore le coup de grâce, qui a pris la forme d’un simple appel téléphonique trois jours plus tôt. Comatant dans son nouveau squat au sommet d’une antenne radio, le Pendulum a décroché machinalement son portable, et son cœur a chaviré lorsqu’il a reconnu la voix de Margareth :

« Je préférai te le dire avant que tu ne l’apprennes par quelqu’un d’autre. Murdock et moi allons nous marier en mai prochain. Je sais que ça doit te faire bizarre, mais je serai contente que tu viennes. »

C’était comme si on avait versé un plein sceau de lave en fusion sur son âme.

Margareth et sa taille de guêpe, enchâssée dans sa robe blanche, à côté de Murdock vêtu de… Une cotte de maille, s’était moqué le Pendulum in petto ?

Il lui faudrait nécessairement un costume sur mesure pour qu’il puisse passer ses bras épais et ses épaules dans une veste. Il n’aurait qu’à demander à celui qui lui avait coupé sa combinaison rouge.

A l’évocation de ces souvenirs, le Pendulum, toujours suspendu à son câble dans la cage d’ascenseur, sert les mâchoires à s’en faire sauter l’émail des dents. Il canalise le ressentiment qui lui ronge les entrailles en faisant brutalement jouer le mécanisme d’ouverture des portes coulissantes.

Il découvre un hall dallé de faux marbre encadré de trois portes en contre-plaqué.

D’une pirouette, il s’élance à pas feutrés vers la porte nord, dont il crochète les serrures magnétiques. Il débouche ainsi sur un long couloir jalonné de bureaux dont les panonceaux désignent la fonction.

Commission on human rights, Women’s Issue, Manhattan marriage bureau…

Sans hésiter, le Pendulum pénètre dans ce dernier. Il s’agit d’un open space d’une dizaine de postes, dont les fenêtres donnent sur le City Hall, encore illuminé à grands renforts de spots blanc. A cette hauteur, le siège du gouvernement de New York passe pour un palais miniature, avec ses colonnades qui évoquent une poignée d’allumettes.

Sans un regard pour ce spectacle de carte postal, le Pendulum s’assoit lestement sur une chaise à roulettes et pose ses mains sur le clavier de l’un des PCs en veille.

Dire que Mind Man est capable de lire tous les documents jamais tapés sur un ordinateur rien qu’en effleurant les touches…

Il plisse le nez. Les pouvoirs psy n’ont jamais été son truc : il préfère les bonnes vieilles méthodes. De sa poche, il tire une carte à puce, dérobée le jour même à une jolie cadre de la mairie. Il l’insère dans le lecteur et tape le code secret associé, que l’employée a judicieusement noté au marqueur sur la carte elle-même.

Le PC se déverrouille.

En quelques clics, le Pendulum localise l’application gérant le planning des mariages qui doivent être célébrés au Manhattan Municipal Building et lance une recherche.

Murdock Ruben et Margareth Esperenzi – 18/05 à 15h30

Il frappe littéralement la touche Suppression.

Plop ! La réservation disparaît de l’écran.

Dans une ville où le Manhattan Municipal Building  accueille vingt-huit mille mariages chaque année, ce créneau subitement libre serait pris d’assaut à la première heure le lendemain.

Le Pendulum sourit en imaginant la tête de Murdock qui découvre que son mariage n’aurait pas lieu comme prévu.

Bien sur, cela ne ferait probablement que repousser la cérémonie de quelques mois, mais il pouvait s’en passer des choses durant tout ce temps.

Le Pendulum referme la session et regagne le toit via les cages d’ascenseur pour s’éclipser par son filin qu’il a laissé tendu au dessus de Centre Street.

Lorsqu’il se retrouve perché à cent soixante-dix mètres au dessus du vide, il constate qu’il a le visage en feu. Il prend quelques instants pour inspirer l’air frais à grandes goulées.

Mais il ne peut s’empêcher de penser que ce qu’il vient de faire relève de la mesquinerie pur et simple.

Ça n’a plus rien de super.

Publié dans Divers

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