Liberté de la presse

Publié le par Guillaume Woerner

 

 

Liberté de la presse

 

Par Guillaume "Metatron" Woerner

 

 

 

 

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La touffeur tropicale leur tomba dessus comme un gant de toilette humide. 

Sarah plissa les yeux pour s’habituer au soleil éclatant qui baignait la bourgade. Les petits pavillons aux toits pointus se devinaient au milieu des bougainvilliers, des palmiers et des arbres exotiques dont la petite fille ignorait le nom.

Au-delà, vers l’intérieur des terres, la nature exubérante reprenait ses droits. Le morne du Piton était enseveli sous une jungle épaisse, alors que de grandes haciendas émergeaient à peine de la canopée.

Il suffisait de tourner la tête à l’opposée pour découvrir le lagon et la mer paresseuse qui léchait la plage de sable blanc. Des baigneurs ridaient la surface et Sarah huma l’air pour attraper quelques fragrances iodées. Difficile de croire qu’elle et son grand père se trouvaient actuellement sur un satellite artificiel à plusieurs milliers  de kilomètres de la terre. Les Antilles Astrales portaient bien leur nom.

« Merci d’avoir fait si vite ! »  Un homme s’approchait la main tendue. Son grand père la serra mollement, sans répondre. Grand, sa tenue décontractée, pantalon crème et chemisette bigarrée, contrastaient avec le costume impeccable du monsieur qui, mal à l’aise, commençait à danser d’un pied sur l’autre.

« Je vois que vous êtes venus accompagnés », fit-il en coulant un regard vers Sarah, qui agrippa de plus belle la main de son grand père.

« Ma petite fille, expliqua celui-ci. Nous étions en vacances à manger des glaces quand vous m’avez appelé. Nous en avions discuté. » Il avait l’accent trainant des antillais de souche, mais son ton n’en était pas moins ferme. 

« Aucun problème, monsieur  Bengalis », se défendit immédiatement l’autre en secouant les mains. Pour faire bonne figure, il s’agenouilla face à Sarah.

« Je suis Luc Anguolant, expliqua-t-il en détachant ses mots. C’est moi qui ai demandé à ton grand père de venir nous aider ici.

— Elle a six ans. Elle parle comme vous et moi. Dis bonjour Sarah.

— Bonjour », fit-elle, alors que Anguolant se redressait, rouge comme une pivoine.

« Allons récupérer vos bagages », proposa-t-il pour changer de sujet.

« Parlez moi de cette Lugana », s’enquit Bengalis alors qu’un employé chargeait sa valise en cuir sur une voiturette électrique.

« Mais je t’ai déjà expliqué, Grand Père, fit Sarah de sa voix haut perchée ! C’est la chanteuse de Kiss me I’m Famous ! Son clip 3D est hyper bien ! Elle a une robe jaune ! »

Le vieil Antillais eut un regard tendre pour sa petite fille, et son visage se creusa de fossettes.

 « Laisse monsieur Anguolant nous dire ce qu’il en pense », glissa-t-il malicieusement.

L’intéressé ouvrit la bouche, chercha ses mots…

 « Pas vraiment ma tasse de thé », finit-il par avouer. Il baissa la voix : « Elle passait ses vacances ici. La villa Marina, l’une des plus belle du site. Tout se passait bien, jusqu’à ce qu’elle disparaisse.

— Depuis combien de temps ? »

Anguolant consulta son implant horaire.

« Deux jours, dix-neuf heures, trente cinq minutes. »

A son tour, Bengalis consulta sa petite montre en cuir :

«C’était donc mercredi  vers trois heures de l’après midi. Ca n’a pas du passer inaperçu.

 — Je vous le confirme. Cinq drones journalistes ont filmé la scène. Vous avez certainement du voir les images en boucle au journal. Lugana allongée sur le sable. Et soudain, la voici engloutie dans le sol avec toutes ses affaires.

— Et depuis ?

— Plus rien, avoua Anguolant en se tordant les mains. Jusqu’à il y a six heures. Une demande de rançon. »

D’une main fébrile, il tendit un feuillet électronique.

« Préparez dix millions de newro si vous souhaitez voir Lugana vivante. Vous serez contacté sur  cet émetteur, lut Bengalis d’une voix las.

— Etait jointe une oreillette toute simple. Rien de spécial à signaler de ce côté. Cliquez sur l’icône en bas de la page. »

Le vieil homme s’exécuta, et une mauvaise photo de Lugana s’afficha : assise dans une cave, les bras serrés autour de ses genoux, le regard triste fixé sur une cloison aveugle… Elle dégageait néanmoins un aura intense, avec ses cheveux auburn qui cascadaient jusqu’aux hanches. Sa peau légèrement pigmentée de bleue était reconnaissable entre mille. Lugana avait été l’une des premières à succomber à cette mode.

« Nous avons passé la photo au peigne fin. Aucun doute, elle a été prise quelque part sur le satellite. Les tubulures en arrière plan sont très caractéristiques des niveaux inférieurs.

— Elle serait donc toujours ici quelque part…

— Comment en être sure ? Le trafic avec la terre et les autres stations n’a pu être stoppé. Nous contrôlons tous les départs mais  aucun indice… La publicité pour notre satellite est déplorable ! Savez vous que madame Hilton a tout bonnement annulé la fête en l’honneur de son centième anniversaire ? Et  le cardinal Léo Baptiste qui était ici pour une série de conférences a pris ses jambes à son cou. Nous courons à la faillite. »

Bengalis bailla.

« Ces cinq heures de transits par l’ascenseur gravitique m’ont épuisé. Où sont nos chambres ?

— Montez, je vous emmène à votre hôtel. Vous pourrez vous y rafraichir.

— Faire un somme, surtout. »

Anguolant ne releva pas et fit signe au chauffeur de démarrer. La voiturette électrique s’élança sur l’asphalte immaculé.

« Nous attendons beaucoup de vous, chuchota Anguolant après quelques minutes de conduite silencieuse.

— Je n’en doute pas, fit le vieil homme, les yeux clos.

— Interpol nous a vanté vos états de service, insista Luc. Vous êtes l’un de leurs meilleurs enquêteurs. »

Bengalis ne releva pas et rabattit son chapeau sur les yeux.

« Faire un somme », fit-il d’un ton définitif.

 


 

***

 


Quatre heures s’étaient écoulées depuis que Bengalis et sa petite fille avaient posé le pied sur le satellite paradisiaque.

Quatre heures dont deux passées à faire la sieste.

Anguolant en avait profité pour engloutir une boite entière de capsules de théspresso, ce condensé de théine et de caféine interdit dans plusieurs pays.

Il était parvenu à garder un calme apparent lorsque Bengalis lui avait demandé en s’étirant de le conduire sur le lieu de la disparition.

Et voila que le vieux se prélassait sur une serviette. Allongé sur le sable les doigts de pieds en éventail, il fixait le ciel de son regard indéchiffrable. Qu’y avait-il à voir ? Ici, tout n’était qu’illusion. Le ciel n’était qu’un revêtement high-tech dont les techniciens pouvaient faire varier la couleur depuis leur poste de contrôle. Et cette plage léchée par les vagues : des tonnes de sable du Sahara apportés par des fusées bon marché.

« Tu devrais venir, Grand Père, appela Sarah ! L’eau est hyper chaude ! »

Maintenue à température par les panneaux solaires de la coque externe, petite idiote, songea Anguolant.

Le vieil homme se redressa sur les coudes et sourit à l’enfant en maillot rose.

Cette fois c’est était trop :

« Vous avez trouvé quelque chose ? » cracha-t-il en dissimulant à peine son exaspération.

L’autre sembla ignorer la morgue de son interlocuteur.

«  Lugana s’installait toujours ici ?

— Toujours ! Depuis son arrivée il y a dix jours, elle disposait sa serviette exactement au même endroit et passait le début d’après midi à se faire dorer.

— Comment pouvez vous être si catégorique ?

— Grâce aux paparadrones ! Ne me dites pas que vous ne les aviez pas remarqué ? »

Le satellite était dépourvu de moustiques, mais une faune bien pire s’y était développée. Traquant les célébrités, des nuées de caméras à peine plus grosses qu’une libellule vrombissaient, portées par des mini rotors, des ailes mécaniques translucides ou pour les plus sophistiqués, de puces anti grav.

Ces essaims offraient à la presse les derniers cancans mondains et les scoops les plus croustillants.

« Grâce à eux, nous avons les vidéos de son séjour sous toutes les coutures.

— J’aimerai les voir… »

Anguolant fit un signe et l’un des agents de sécurité apporta une tablette.

« Nous y avons chargé toutes les vidéos des mouchards. Voici celle de sa disparition. »

Sur le petit écran apparut Lugana, filmée en vue plongeante. Le bikini or et brique s’harmonisait parfaitement avec les pigments émeraude de sa peau satinée.

« Joli brin de fille, quand même, non ? »

Le vieux ignora la remarque, concentré sur les images.

Lugana attrapant son sac de plage, y farfouillant. Et soudain, le sol qui s’affaisse. Elle crie, sans lâcher son sac et est engloutie. Les paparadrones s’affolent, virevoltent autour de la scène pour obtenir la meilleure image. Déjà, le sable se déverse et rebouche le trou aussi vite qu’il est apparut. Un colosse se jette là où se trouvait la star, déblaye de ses mains nues.

« Roddick, son garde du corps, commenta Anguolant.

— C’est tout ?

— L’enquête a démontré que c’est une trappe de service située à l’aplomb de Lugana qui a été ouverte. Le sable s’y est déversé, avec la belle.

— Où donne cette trappe ?

— Sur les couloirs de service qui courent dans les sous sol du satellite. Un vrai labyrinthe, demeure des robots d’entretiens. Nous n’y avons trouvé aucune trace ni d’elle ni de ses ravisseurs. Je peux vous y mener si…

— Merci ! Je fais confiance au travail de vos équipes. Je ne vais pas passer mon temps à arpenter les soutes de votre paradis. Les caméras de sécurité ?

— Piratées. Ce sont les images du mois dernier qui tournaient en boucle à ce moment là. »

Du revers de la main, le vieux chassa un paparadrone qui volait autour de sa tête.

« Ces machins ont bien quelque chose…

— C’est le grand paradoxe de cette affaire. Lugana était leur cible préférée. Ils la pourchassaient sans relâche. On peut trouver des vidéos d’elles à son réveil, en train de déambuler sur le marché virtuel, en balade au Morne du Piton… Elle a tout tenté pour s’y soustraire mais ces machines ont toujours un coup d’avance sur les contre mesures. Pour une fois ils pouvaient nous servir…  Mais rien. Depuis mercredi, pas un cheveux de Lugana sur leurs maudites vidéos.

— Grand père, intervint Sarah, où on dîne ce soir ? »

Bengalis se tourna vers Anguolant.

«  Je peux vous proposer une table chez Marie-J0, balbutia-t-il, pris de court. Excellente cuisine martiniquaise sous gravité zéro.

— Parfait. Invitez aussi Roddick. Nous bavarderons. »

 


 

***

 


 

Il fallut pousser quelques tables pour que le garde du corps puisse installer son immense carcasse face à son assiette. Ce colosse de deux mètres cinquante faisait au moins trois fois la largeur de Grand père. Dans le restaurant où les plats voletaient jusqu’aux convives, son crâne démesuré constituait un obstacle de taille. A sa droite, Sarah redressait les épaules pour faire bonne figure.

« Inspecteur, salua-t-il de sa voix grave.

— Appelez moi Bengalis, fit le vieux sans se risquer à tendre la main.

— Et moi c’est Sarah », gazouilla la fillette en happant les bulles de jus de pomme qui flottaient sous son nez.

Le restaurant Marie-J0 avait sacrifié à la mode de la gravité zéro. Le mobilier était rivé au sol, les clients sanglés… Tout le reste dérivait librement.

« Au chômage, monsieur Roddick ? » s’enquit Bengalis.

L’autre allait répondre, mais le vieil Antillais appelait déjà une serveuse qui patientait au plafond.

« Deux Ti Punch, mon petit.

— Je prendrai un jus de goyave, intervint Roddick.

— Alors deux jus de goyave. Que disions-nous ?

— Le chômage, souffla Sarah…

— Ah oui ! Votre repos forcé ! Sacré coup pour un garde du corps de perdre sa protégée.

— M’en parlez pas ! Je n’en dors plus. Ma boite ne veut plus me payer le billet retour. Je suis coincé ici. »

Grand Père sourit.

« Bloqué au paradis. Voila une situation paradoxale ! D’autant que vous avez eu le temps de visiter en dix jours.

— Mouai. On a fait un treck sur le Morne, passé un temps fou sur la plage à regarder le faux soleil se coucher, fait le tour des boites de nuit… 

— Et visité les infrastructures de la station.

— Le commandant nous a invité à un dîner mondain. Dans ce cas, je suis en cuisine. Ils  ne savent pas où me mettre. »

Le colosse parti d’un rire aussi râpeux qu’un immeuble qui s’écroule.

La serveuse revint avec les jus. D’un geste adroit, Bengalis planta sa paille dans la bulle qui montait.

« Je parlais des couloirs de service. Ça n’a pas du être folichon comme visite. »

L’autre hésita. Le jus de fruit en profita pour lui rouler sur le nez, lui poissant le visage.

« Ne jamais quitter la nourriture des yeux dans un restaurant gravité zéro. Les accras vont arriver. Un coup comme ça et vous allez vous griller un œil.

— Les couloirs de service, c’est ces tunnels interminables ? Où on ne croise jamais personne ?

— Précisément.  Où on ne croise jamais personne. »

Roddick s’essuya le visage.

« On n’y a fait un tour. Pas passionnant.

— Je vais vous rafraîchir la mémoire. C’était deux jours avant la disparition de Lugana. Ce lundi. »

Roddick haussa ses épaules démesurées.

— Peut être. Ici, l’écoulement des jours n’est pas évident à suivre. »

Le garde du corps achevait de s’essuyer l’œil gauche, avec un soin méticuleux.

— Ces implants sont sensibles, fit remarquer grand père d’une voix neutre.

— M’en parlez pas… »

Le garde du corps suspendit son geste. Il glissa un regard circonspect à l’inspecteur.

« Quelle taille faites vous, monsieur Roddick ? »

Pour toute réponse, le colosse se saisit d’une pince de crabe dans la farandole de mets qui leur tournait à présent autour. Ses doigts puissants broyèrent la carapace et il mordit dans la chaire à pleines dents.

« Très impressionnant, commenta Bengalis. Voila donc à quoi peuvent servir des années de cures de stéroïdes. Je vais répondre à votre place : je parie sur deux mètres cinquante et un.

« Cinquante-deux, grommela l’autre entre deux bouchées.

— Vous êtes plus haut du front que dans mes calculs. Félicitations ! Voyez-vous, celui qui a pris ce cliché se trouvait à deux mètres trente-cinq du sol. »

Grand père laissa dériver la photo de Lugana jointe à la demande de rançon.

« Quelqu’un sur un tabouret… ou un colosse avec un implant photo rétinien. »

Roddick s’esclaffa. Un rire agressif cette fois, à flanquer la chaire de poule à un pilier de rugby.

« J’aurai enlevé Lugana ? J’étais sur la plage quand ça s’est passé. Et j’ai la sécurité sur le dos depuis le drame ! Comment j’aurai fait ? »

Grand père sourit une nouvelle fois.

«  La clé, c’est la couleur de Lugana. Sur la photo, elle est bleue…

— C’est sa couleur du lundi, précisa Sarah. Lundi bleu, mardi rose, mercredi vert, jeudi jaune...  »

Grand père l’embrassa sur le front.

« Promis, je t’abonne à Stardust à notre retour. Nous voici donc avec une demande de rançon avec une photo prise AVANT l’enlèvement. Photo prise par vous. Vous nous expliquez ? »

Roddick reposa sa pince de crabe.

« Je ne lui ai fait aucun mal.

— Je n’en doute pas, puisque de toute évidence, vous n’êtes pas le ravisseur. Alors ?

— Quand on est allé voir les couloirs de sécurité en douce, elle était bizarre. Pas de sourires idiots, d’œillades pseudo complices avec les officiels… Elle était concentrée, observait les moindres détails… Elle repérait !

— Dans quel but, selon vous ?

— Quand elle s’est assise pour réfléchir, j’ai pris une photo. Elle avait tout de celle qui va tout plaquer.

— C’est là que vous avez imaginé cette fausse demande de rançon ? Faites moi plaisir, restez-en au développé couché au lieu de vous prendre pour Albert Spaggiari. »

Roddick frappa la table de ses deux poings. Le meuble gémit et craqua.

« Elle ne supportait plus les paparadrones. Mais elle n’a pas pensé à moi ? Ma carrière est foutue ! Tout le monde croit que j’ai foiré ! En fait, j’ai été piégé par ma propre cliente ! Je me suis dit que ce ne serait que justice de prendre ma part.

— Dix millions de newro…

— Ouai, de quoi me retirer.

— Ça fait cher la salle de muscu… »

Grand père s’affala sur son dossier.

«Notre papillon bleu s’est envolé… »

La voix fluette de Sarah s’éleva comme un cristal encore imparfait

« God of favor

Offer me a rest

Hidden in You… »

Les deux hommes la contemplèrent avec des yeux ronds.

« C’est sa chanson God of Favor, sur l’album Plus », souffla la petite fille.

Puis Grand père éclata de rire.

« Une retraite ! Voila ce que fait Lugana ! L’abbaye spatiale de Saint Antoine est la station habitée la plus proche des Antilles Astrales. Le cardinal Léo Baptiste a déserté le satellite bien subitement. Une bouteille de Rhum que sa navette a fait un saut à l’abbaye avant de regagner la terre.

— Bon, alors que fait-on », grommela Roddick.

Bengalis agita la main.

« Ne vous tracassez pas. Vous nous avez joué un tour pendable et mis un sacré souk dans ce paradis artificiel. Rien que pour avoir vu la tête d’Anguolant après trois nuits sans sommeil, je vais faire classer ça. En attendant, laissons Lugana se recentrer et nous revenir en pleine forme. »

Sarah sourit alors que les hommes commandaient finalement un Rhum planteur.

Elle savait qu’elle reverrait bientôt son idole.

Publié dans Science Fiction

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