Main Gauche, main gauche

Publié le par Guillaume Woerner

 

 

 

Main Gauche, main gauche

 

 

Par Guillaume "Metatron" Woerner

 

 

 

 

 

Medard feuilletait le journal l'Epique.

La une était consacrée à la victoire des Reiklands Reavers en final du Blood Bowl contre les Giants Nains. En double page centrale s'étalait la photo de la mêlée qui avait mobilisé les deux équipes au début de la seconde mi-temps. La résolution était si bonne qu'on parvenait à distinguer les coups par derrière, les morsures et les dents brisées. Mais aussi le nain Grugni, mort étouffé sous les bottes ferrées de ses comparses, et le receveur remplaçant des Reiklands, sur qui on avait diagnostiqué le record de cinquante cinq fractures à la fin du match. Il entrait ainsi dans la légende du Blood Bowl.

Medard referma le journal.

Le Blood Bowl était un sport magnifique ! Quel dommage qu'il soit interdit à Conflux, sous prétexte de santé public !

Ce combiné de violence et de tactique générait adrénaline à profusion, sur le terrain comme chez les spectateurs. On vibrait lorsqu'un blitzer percutait un adversaire pour lui planter dans les côtes son armure à pointes ; on pleurait de joie quand cette passe improbable arrivait dans les bras du receveur ; on huait les blessés adverses qui ne parvenaient plus à reprendre le match...

 

Medard partageait cette passion avec Metatron, dont les carnets étaient remplis d'anecdotes édifiantes sur ce beau sport. Le scribe ramassa sur son bureau les feuillets du texte qu'il avait péniblement retranscrit d'après des notes manuscrites. Voila un texte qui fleurait bon la sueur, l'herbe piétinée et le sang.

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

« Qu’est ce que je fous là ? Je devais couvrir l’aile droite ! »

Rupen fixa Morg’n Thorg qui courait balle en main, droit sur lui.

Deux cents kilos lancés comme un boulet de canon.

Entre l’ogre et la ligne de Touchdown, Rupen.

Pas d’alternative.

Le trois-quarts prit une impulsion et plongea dans les chevilles du monstre.

« Tombe ! » 

Son armure vola en éclat au contact des chaussures doublées d’acier.

Craquement.

Nouveau craquement.

Rupen gicla plusieurs mètres en arrière.

Les yeux révulsés, le jeune humain entraperçut l’ogre franchir la ligne et marquer.

Un Touchdown synonyme de victoire.

Les Chaos All Star remportaient la finale du Blood Bowl au dépend des Reikland Reavers.

Rupen sombra dans l’inconscience.

 

***

 

« Il ne l’a pas raté ! »

Des murs blancs, zébrés de taches de sang. Des néons blafards. Des bruits de tronçonneuses…

Rupen, entre deux vertiges, reconnu l’infirmerie des Reikland.

Et le docteur Doussaint, avec ses lunettes en cul de bouteille, penché sur son épaule.

« Ca fait mal si je touche ici ? »

Une douleur fulgurante le ramena à lui.

« Filez-moi un truc, toubib ! » brailla Rupen, en se tordant sur la table d’examen.

Les sangles de sécurité se chargèrent de le maintenir en place.

Doussaint se détourna et farfouilla dans une armoire.

« Que souhaites-tu, mon petit ? »

L’esprit brouillé par la souffrance causée par ses os disloqués, Rupen n’hésita pas une seconde :

« Anesthésiez-moi ! Et remettez-moi sur pied ! »

Le doc avait-il souri ? Il s’approcha avec un clystère menaçant.

« Je veux faire bouffer la pelouse à cet ogre… » grogna Rupen avant de retomber dans les vap’.

 

***

 

Les finales étaient chaque année suivies d’une période bon enfant, où les clubs faisaient relâche.

On retrouvait les joueurs aux quatre coins du vieux monde.

Les équipes de peau-vertes allaient raser quelques hôtels de luxe sur la côte de Tilée, les elfes regagnaient Ulthuan, leur terre natale, et les créatures du chaos tentaient d’échapper aux inquisiteurs jusqu’à la reprise du championnat.

Ces deux mois de trêve bienvenue permettaient aux équipes de Blood Bowl de panser leurs blessures et de trouver des joueurs suffisamment maso pour signer un contrat pro.

Un travail en coulisse qui conditionnait la réussite de la saison à venir.

Et pour coulisser, ça coulissait sévère.

Allongé dans son lit d’hôpital dans un fouillis de tubes, de perfusions et de capteurs, Rupen revenait progressivement à lui.

Son coté droit disparaissait sous les bandages mouchetés de sang. Le moindre mouvement lui causait des élancements si douloureux qu’il en tombait parfois dans les pommes.

Après ce qui lui avait paru être des mois d’agonie, il vit enfin se découper sur le plafond blanc le visage de cire du Docteur Doussaint.

« Comment vous sentez vous, Rupen ?

__J’ai mal, doc ! »

Le joueur était si faible qu’il parvenait à peine à se faire entendre.    

« Vous avez subi une lourde intervention. Dislocation postérieure de l’épaule, couplée à une triple fracture de la clavicule et à un arrachement des tendons : il n’y avait pas d’autres solutions. »

Rupen avait grandi dans un gang de Middenheim et ses notions d’anatomie se limitaient à la trachée artère, là où sa saigne beaucoup quand on donne un coup de couteau.

« Vous avez mis un plâtre ? »

Doussaint eut un petit sourire. Comme si quelqu’un lui avait brusquement tiré la peau vers les oreilles. Flippant.

« Mieux que ça, expliqua-t-il en retirant doucement les bandages. On vous a remplacé les pièces défectueuses. Appréciez le résultat ! »

Le médecin lui souleva le bras droit. Rupen avait toujours eu le muscle épais et un grain de peau rugueux, tanné par le soleil, résultat de la vie errante qui avait été la sienne pendant de longues années. Rien à voir avec ce membre fuselé à la peau nacrée. Ebahi, Rupen plia le coude.

« Aïe !

__Voila votre nouveau bras, s’exclama Doussaint ! »

Rupen contempla la main aux doigts effilés.

« Doc, il y a comme un problème. »

Doussaint retira ses lunettes fumées. Pour la première fois, Rupen contempla les yeux étrécis du médecin, deux fentes sur un nez épaté. Le regard d’un tueur psychopathe, songea le trois-quarts.

Il y eut un moment de silence.

« J’ai deux mains gauches, gémit Rupen !

__Ce crétin de chirurgien gobelin s’est trompé de greffon, confirma Doussaint d’une voix blanche. »

 

***

 

Les usines de Nuln employaient une main d’œuvre issue de tout l’Empire et même au-delà.

Les gigantesques machines outils pressaient, laminaient, découpaient les pièces d’acier et emportaient parfois un doigt ou deux dans un fracas de fin du monde.

Hommes, nains, orques, … tous ceux qui acceptaient un salaire de misère pour passer douze heures par jour dans les forges étaient les bienvenus. Ce job présentait de nombreux désavantages : le boulot était abrutissant, on bossait dans des ateliers surchauffés en respirant des effluves toxiques, une faute professionnelle se soldait par un renvoi immédiat dans le meilleur des cas... et au pire, l’ouvrier fautif s’ajoutait au combustible des hauts-fourneaux. Mais il y avait un avantage : les usines laissaient sa chance à tous les volontaires, d’où qu’ils viennent, quelle que soit leur situation.

Même quelqu’un avec deux mains gauches pouvait faire son trou sur les chaînes de montage.

Et d’ailleurs, les ingénieurs savaient tirer partie des particularités physiques de chacun. En l’occurrence, le chef d’atelier avait très vite déduit qu’un type avec deux mains gauches pourrait serrer deux boulons à la fois et abattre le double du boulot de ses collègues.

C’est ainsi que Rupen avait pris son poste sur la chaine de montage des moteurs Troll’s Royce. Il touchait une prime pour la rapidité de son travail, ce qui lui permettait de boire encore plus dans le bar de Census. Il passait de longues soirées avec cet énorme nain retraité du Blood Bowl, à ressasser leurs souvenirs du terrain.

Rupen aurait pu continuer cette vie pendant encore des années, jusqu'à ce qu’un pressoir ou le whisky ait raison de lui.

Mais le Blood Bowl ne vous lâche pas comme ça.

Attablés autour d’un tonneau vide, Rupen fixait les deux journalistes d’un œil vitreux.

« Une émission ?

__ En prime time, pépia la petite rouquine en tailleur. Le public ne cesse de s’interroger sur ses idoles qui ont fait le succès des championnats du début des 90’s : que sont-ils devenus ?

__ Nous avons fait un sondage, compléta le beau gosse qui l’accompagnait. Votre nom apparait dans le top 16 dans la catégorie : « J’ai grave envie de le revoir sur un terrain ».

__ La chaine Kabal+ vous propose donc de participer à un match de gala avec les quinze autres joueurs sélectionnés par nos téléspectateurs. »

Rupen contempla ses deux mains, posées à plat devant lui. Une main épaisse et une main d’elfe. Toutes les deux avec le pouce à droite. Qu’est ce que ça donnerait sur un terrain ? A la limite de sa conscience embrumée, il lui sembla entendre le hurlement des fans, les chants des hooligans et les râles d’agonie des spectateurs pris dans un mouvement de foule.

« Où est-ce qu’on signe ? »

 

***

 

Sur son banc, Coach Whil Oblès se rongeait les ongles.

« Pas une équipe de bras cassés mais presque… » grogna-t-il.

Sa remarque se perdit dans les hululements des supporters qui résonnaient dans la Altdorf Oldbowl Arena. Ce magnifique stade était la fierté des Reikland Reavers, un monument au Blood Bowl, à la bière bon marché et aux centaines de fans qui avaient trouvé la mort depuis la fondation des Reikland. D’ailleurs, plusieurs d’entre eux avaient été coulés dans le béton du stade en guise de tombeau.

Sur la pelouse les Reavers, magnifiques dans leurs armures bleues et acier, finissaient de s’échauffer. Le légendaire Griff Oberwald achevait sa quinzième série de pompes, sous les yeux du cop féminin solidement gardé par une brigade entière de chevaliers impériaux.

Face à eux, les Survivors, l’équipe constituée de bric et de broc par Kabal+, sous la houlette de l’ancien coach Whil Oblès tout juste sorti de prison.

On y trouvait des joueurs sur le retour, vieillissant pour la plupart comme ce nain, Census, large comme une meule de foin et qui peinait à enchainer quelques foulées. Certains quittaient une retraite douillette pour un dernier frisson sur le terrain. D’autres avaient été extirpés des bouges où ils croupissaient. Tous avaient eu un talent indéniable pour le Blood Bowl. Mais c’était dans une autre vie. Que pouvaient-ils espérer d’un match contre la grande équipe des Reikland Reavers et leur palmarès long comme un tentacule ?

Whil observa Rupen qui s’étirait.

« Deux mains gauches… » soupira le coach. Whil avait prévu de le coller sur la ligne de Scrimmage, au charbon. Il aurait pour rôle d’enquiller les coups, si possible d’en rendre quelques-uns, pour laisser les temps à l’attaque des Survivors de se déployer. Miniart, le receveur Halfling en constituerait le fer de lance.

Whil s’essuya le front. Ce match ne serait pas une partie de plaisir.

 

***

 

Rupen, au centre du terrain, contemplait avec bonheur les gradins garnis en attendant le coup d’envoi. Une ombre tomba subitement sur lui. Morg’n Thorg, récemment transféré des Chaos All Star aux Reavers, prit position face au trois-quarts.

« Je crois qu’on se connait, petit gars, grogna l’ogre avec un sourire mauvais.

__Et comment, gros tas ! »

 

***

 

« Et c’est parti pour ce match bien particulier : Reikland contre Survivors ! »

__Tout à fait Jim, quel plaisir que de revoir ces visages sur un terrain !

__Espérons qu’ils auront la chance d’y rester jusqu’à la fin du match, car les Reavers ne feront aucun quartier ! Rappelez vous les paroles de Griff Oberwald au journal d’hier : « Que sont-ils devenus ? Moi je vais vous dire ce qu’ils vont devenir : on va en faire des confettis ! »

__Les Reavers appliquent ces déclarations à la lettre. Morg’n Thorg et Zug la bête ont littéralement broyé la première ligne adverse sur le coup d’envoi.

__C’est déjà la panique ! La défense des Survivors est enfoncée ! Ils prennent l’eau de toute part !

__Il n’en faut pas plus à Griff et ses acolytes pour s’engouffrer dans la brèche.

__Bob, je crois que ça vient ! Superbe passe de Dave Laskrel ! Et c’est un TOUCHDOWN !

__Vue la rapidité avec laquelle il a été marqué, ce ne sera certainement pas le dernier de la soirée ! Voila qui promet du spectacle ! »

 

***

 

 « Marquez-moi ce Touchdown, rugit Coach Whil à ces joueurs assis en cercle autour de lui ! Kabal+ a promis de considérer une prolongation de l’équipe si on en marque un aux légendaires Reavers ! Bougez-vous les fesses et peu importe combien de dents vous y laissez.

__Une minutes avant la fin de la mi-temps, clama l’arbitre.

__Rupen, tu passes en soutien de Trudin à l’arrière. Il faut qu’il ait le temps d’assurer sa passe. Tu choppes tous ceux qui lui cherchent des noises. Miniart, tu attaques coté tribune sud avec les blitzeurs collés aux fesses. Tu ne devrais pas rencontrer trop de résistance. »

Whil eut un sourire mystérieux tout en dents en or.

 

***

 

« Reprise du match à la Oldbowl Arena.

__Déjà 3 à 0 pour les Reavers dans ce match de gala. Mais les Survivors ne s’avouent pas vaincu.

__Regardez le petit Miniart qui passe entre les pattes de Zug ! Quelle apathie de la défense !

__On me dit qu’on a vu des fléchettes anesthésiantes fuser de la tribune sud. Voila qui est bien joué. Les Survivors devraient avoir enfin l’occasion d’exprimer leur jeu d’attaque.

__Seulement s’ils parviennent à conserver le ballon ! Voila Morg qui déboule comme un autobus sur Trudin !

__Charge à Rupen de l’intercepter avant qu’il ne pulvérise le lanceur des Survivors. » 

 

***

 

Rupen se retrouvait cinq ans en arrière. Avec Morg’n Thorg chargeant de toute sa masse.

Mais cette fois, c’était l’ogre qui portait les couleurs des Reavers.

« Se jeter dans ses chevilles… »

Le trois-quarts esquissa un mouvement.

Comme un rappel, une douleur fulgurante irradia son épaule droite.

Le joueur resta tétanisé, alors que Morg le dépassait pour emplafonner le malheureux Trudin. Il y eut un bruit de vertèbres brisées quand l’ogre écrasa le joueur dans la pelouse.

 

***

 

« …Après ce choc, je pense que Trudin a définitivement quitté l’équipe des Survivors.

__Tout à fait Jim. Et sans lanceur, la fin de partie va être compliquée.

__D’autant plus que Morg se trouve en position idéale pour aller inscrire son Touchdown !

__Mais attendez, voici Rupen qui semble vouloir se faire pardonner de son inattention ! »

 

***

 

Morg s’accroupit pour ramasser le ballon que Trudin gardait encore serré contre ses côtes disloquées.

Il leva ses yeux porcins sur la ligne d’en-but si proche lorsqu’on le saisit au collet.

Déséquilibré malgré ses deux-cents kilos, il tomba en arrière.

« Tu pensais que je n’aurais pas ma revanche, lui cracha Rupen ?

__Viens-y donc, microbe, fit l’ogre en voulant se saisir de l’humain qui le dominait à présent ! »

Le trois-quarts ne lui en laissa pas le temps. Il écrasa son talon en fer sur le museau du monstre.

Un flot de sang jaillit vers le ciel.

Aveuglé, l’ogre au nez brisé recula en rampant pour tenter de se protéger des assauts furieux.

La foule en délire applaudit à tout rompre.

Entre deux bouffées d’adrénaline, Rupen distingua les appels de Coach Whil :

« Un Touchdown ! Il nous faut un Touchdown ! »

Le ballon maculé par le sang de l’ogre roula à ses pieds.

Maladroitement, il le ramassa de ses deux mains gauches.

 

***

 

« Rupen se saisit du ballon et prend quelques pas d’élan !

__Voyez cette étonnante prise ! Avec sa main inversée, il va tenter un lancer en s’aidant de ses deux bras !

__Quelle bombe ! Une vrille parfaite qui fend le ciel de l’Oldbowl Arena ! Elle va traverser tout le terrain ! Directement sur Miniart, le Halfling !

__Mon dieu, mais comment va-t-il pouvoir se saisir d’une ogive pareil ? »

 

***

 

Miniart attendait depuis plusieurs minutes dans la zone d’en but des Reavers que le ballon arrive jusqu’à lui.

Les acclamations de la foule lui firent lever le nez.

Il se passait quelque chose.

Il eut à peine le temps de distinguer un éclair qui fondait sur lui.

« Le ballon ! »

Pris de court, le Halfling leva les mains.

Trop tard.

La balle cerclée de fer lui percuta le visage de plein fouet.

Des esquilles d’os volèrent, alors que la pointe d’acier pénétraient dans le crane du semi-homme.

Le petit receveur agonisant fit un pas. Puis un autre.

Avant de s’écrouler dans l’en but, le ballon toujours fiché dans la tempe.

L’arbitre accourut.

Hésita.

Puis porta le sifflet à ses lèvres.

 

***

 

« Incroyable, Jim ! Le Touchdown est accordé !

__Et oui Bob. La règle dit que pour marquer, il faut porter le ballon dans l’en but. Rien ne précise qu’il faut que ce soit avec les mains. Ou qu’il faut être vivant pour ça.

__Et voila les supporters des Reavers qui envahissent le terrain ! Quelle fin de match !

 

***

 

Porté en triomphe, Rupen était à demi-lucide. Sous lui, il distinguait des visages qui l’acclamaient, l’insultaient ou lui proposaient des contrats publicitaires…

Il leva les bras en signe de triomphe. La silhouette de ses deux mains gauches se découpa dans la lumière des projecteurs.

Il savait ce qu’il faisait ici. Il serait maintenant et pour toujours une légende du Blood Bowl.

 

 

 

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