Nouveau Monde ?

Publié le par Guillaume Woerner



Nouveau Monde ?
Par Guillaume « Metatron » Woerner

 

 

 

 

 

Le colis avait mis des mois à parvenir à Conflux. Envoyé depuis les confins de la galaxie, il avait parcouru des dizaines d'années-lumières dans les soutes du cargo postal qui assurait la liaison entre la terre et ses plus lointaines colonies.

Une fois parvenu à la frontière du système solaire, le paquet avait été orienté vers Charon, satellite de Pluton, pour  subie une quarantaine sévère, passant d'un bac désinfectant à un autre.

Enfin, il avait pris la route de la terre, pour être déversé dans l'immense trieuse de courrier qui gravitait en orbite géostationnaire au dessus de New York. Le pli avait emprunté les milliers de kilomètres de tapis roulant, permettant de ventiler les courriers par destination, mais aussi en fonction de leur affranchissement (lent, très lent, très très lent, postume)

Et un matin, à la Grande Bibliothèques de Conflux, un facteur du service intergalactique des postes avait déposé un paquet à destination du scribe Médard.

Celui ci avait pleuré de joie en découvrant son contenu : un texte de Metatron, retrouvé sur un monde colonie dans la constellation du Lièvre.







« Et pourquoi est-ce que je ne devrai pas y aller ? Donne-moi une seule bonne raison ! »

Du haut de son mètre cinquante, Lara toisait sa mère, les mains sur les hanches.

Madame Park soupira sans lever les yeux de sa planche à dessiner :

« Lara, tu n’as que 16 ans. Le bal du Hall 8 est à l’autre bout du vaisseau et est réservé aux personnes majeures. Je te rappelle que nous ne sommes pas sur un bâtiment de plaisance. Il y vingt mille personnes à bord ! Je ne peux pas te laisser y aller toute seule »

— Mais toutes mes copines y seront, glapit Lara en tentant de ravaler un sanglot !

— Le voyage est encore long jusqu’à Antarès : il y a aura une autre fête l’année prochaine »

Cette fois, de grosses larmes se mirent à rouler sur les joues de la jeune fille :

« Je crève dans ce vaisseau ! Avec vos grandes idées de colonisation, c’est ma jeunesse qui s’envole ! Jamais vous n’avez pensé à ce que deviendrait votre propre fille à végéter trois ans dans un univers de plastique ! »

Tournant les talons, Lara s’enfuit pour regagner son lit sarcophage.

 

 

***

 

 

L’iris se referma dans un léger chuintement.

Lara, agrippée à l’échelle se service, regarda en bas.

Canalisations, tubes et câbles de toutes couleurs couraient le long de la paroi dans un enchevêtrement multicolore.

L’air y était lourd, bien plus humide que dans les quartiers résidentiels du vaisseau colonie et le grondement lointain des réacteurs tranchait avec le calme auquel Lara était habitué.

« Voici donc la fameuse entre-coque » songea-t-elle.

Cette mystérieuse bande d’à peine un mètre de large qui encerclait le vaisseau suscitait bien des questions dans la classe de Lara : la légende voulait qu’elle soit le repère de mystérieux passagers clandestins.

De manière plus pragmatique, Madame Lodeo, leur professeur, avait expliqué que cet espace confiné avait pour but de maintenir l’étanchéité du vaisseau en cas de déchirure de la coque externe.

En tout cas, c’était terriblement inquiétant.

Le sifflement des recycleurs d’air, le vrombissement des machines, la lumière tamisée des voyants…

Et surtout, ce vide vertigineux qui s’étendait dans toutes les directions.

Lara, qui depuis des mois vivait avec pour seul horizon le mur d’en face, faillit se sentir mal.

Elle fut saisie d’un vertige mais raffermi sa prise sur l’échelon et entreprit sa descente.

« Atteindre le niveau 4. Emprunter les tapis highway. Prendre la sortie A58… et arriver à la fête ! »

Comme une litanie, Lara répétait son trajet qu’elle avait repéré sur le terminal de la bibliothèque.

Elle était décidée à aller au bout.

C’était son aventure : la plongée dans les entrailles du vaisseau.

Vingt mille colons dans cette cité flottante, équipés par le Cartel Colonial, pour construire un nouveau monde parmi les étoiles, au prix d’un voyage de plusieurs années.

Lara en voulait à ses parents de l’avoir enfermée dans cette prison sans issue.

Une routine lénifiante s’était installée.

Les cours, les travaux d’entretien, le couvre feu, les films, les séances de fitness pour conserver sa masse musculaire dans cette gravité appauvrie…

Un quotidien monotone dont on ne pouvait s’échapper.

Et voila qu’on la privait de l’une des rares fêtes organisées ! 

Treize… Douze… Onze…

Lara regarda son bracelet montre synchronisé sur l’horloge du vaisseau.

Voila vingt minutes qu’elle descendait ainsi. Les niveaux n’étaient pas aussi élevés dans son souvenir.

Y avait-il un iris à chaque étage ? Peu à peu, la douce lumière des néons cédait la place à une pénombre de plus en plus prononcée, à peine troublée par quelques voyants. Les échelons, jusqu’alors immaculés, se couvraient d’une pellicule de graisse noirâtre. Son acharnement avait-il un sens ?

Hésitante, elle stoppa sa descente.

L’air était lourd, chargé d’une senteur acre de cambouis. Une senteur qui rappelait à Lara son vélo, les jardins sous bulle de Paris, le cross sur l’ancien lit de la seine…

Elle soupira. Tout cela serait à reconstruire sur son nouveau monde.

En attendant, la fête devait commencer à battre son plein ! Il ne fallait plus traîner.

Lara entreprit de remonter l’échelle pour tenter de retrouver un point de repère :

Un chuintement la tira de ses réflexions mélancoliques alors qu’une raie de lumière vive apparaissait sur la coque du vaisseau.

Un iris s’évasait.

Terrifiée, Lara se plaqua sur l’échelle.

Par l’ouverture, deux silhouettes se découpèrent en ombre chinoise.

Il se dégageait de ces hommes une impression qui dénotait dans l’ambiance feutrée du vaisseau.

« Eh ! Y’a que’qu’un là ! » cria l’un d’eux en se penchant par-dessus le rebord de l’iris.

Le cœur de Lara fit un bond dans sa poitrine.

Le visage échevelé de l’inconnu mangé d’une barbe de trois jours évoquait les pires angoisses de la jeune fille : le légendaire passager clandestin !

« ’Faut pas rester ici, ma’zelle ! » Le ton était rude. La voix grave, légèrement éraillée, paraissait presque irréelle.

Lara, pétrifiée, restait crispée sur son échelle, à un mètre en contrebas de l’iris.

« T’as pas entendu c’que j’te dis, fillette ? On monte ! »

Comme un ressort, le bras de l’homme se détendit et saisit la jeune fille par l’épaule.

Lara poussa un cri strident, qui résonna dans l’entre-coque.

Déjà, elle était hissée jusqu’à l’iris, basculée par les bras puissants de l’inconnu et jetée sur le sol d’un couloir mal éclairé par quelques néons jaunis.

Terrifiée, Lara se mit à ramper frénétiquement en arrière jusqu’à heurter le mur.

Les deux hommes s’approchèrent avec précaution. Ils ne portaient pas les combinaisons réglementaires des hommes d’équipages et encore moins les insignes désignant leur rôle dans la future colonie.

Leurs yeux rougis s’étrécirent lorsqu’ils détaillèrent la jeune fille.

« Ce s’rait pas une p’tite d’en haut ?

— Ouais ? Une passagère en route vers les étoiles ! »

Les deux hommes s’esclaffèrent bruyamment.

Lara vivait un cauchemar.

« Et ben la môme ? On a perdu sa langue ?

— Viens donc que je l’attrape ! »

Sans préambule, il se jeta sur la jeune fille, l’embrassant à pleine bouche.

Une longue plainte monta de la gorge de Lara alors que des mains pétrissaient son corps juvénile.

Une image fugitive de la soirée du Hall 8 lui traversa l’esprit. Ses amis en train de danser, l’élection de la reine de la soirée…

« Ca suffit ! »

Il y eut un craquement sec et l’agresseur s’effondra sur la jeune fille.

Une poigne puissante arracha le corps de l’homme et le projeta à l’autre bout du couloir.

Le second assaillant recula prudemment :

« Tout doux, Boky. C’est qu’une p’tite d’en haut.

— Dégage de là avant que j’te fracasse la gueule ! »

L’autre ne se fit pas prier et prit ses jambes à son coup.

« Y a plus de dangers, ma’zelle »

Lara, affalée sur le sol, entrouvrit ses yeux.

Au travers de ses larmes, elle distingua une véritable montagne.

Deux membres cybernétiques démesurés encadraient un torse puissant couvert d’implants et strié de câbles qui couraient sous la peau brune.

« Ils sont partis. Ils reviendront plus »

La jeune fille réajusta sa tunique.

« Qui êtes vous, demanda-t-elle entre deux sanglots ? Des passagers clandestins ? »

Boky partit d’un gros rire, si grave qu’on aurait dit une quinte de toux.

« Nous sommes l’équipage de ton vaisseau »

— Pourtant, j’ai déjà rencontré les hommes de bord. Il y a eu des réunions de présentation… »

A nouveau, le rire grave, teinté cette fois d’une pointe d’amertume. 

« Ce que tu as vu, c’est le verni. Les hommes aux commandes, ceux qui dirigent. Un bâtiment de 200 000 tonnes et long de 15 km a besoin de petites mains »

Lara le regardait sans comprendre.

Boky la souleva délicatement par le bras.

« Viens, je vais te montrer »

 

 

***

 

 

Le spectacle était époustouflant.

Sur des centaines de mètres illuminés d’aveuglantes lampes au mercure, le sol était couvert d’alvéoles. Autour de chacune d’elles, des hommes s’affairaient. Ils binaient frénétiquement le petit carré de terre sur lequel des plantes grandissaient à vue d’œil.

« Voici d’où viennent les produits frais qui vous sont servis. Le secteur occupe trois cents des nôtres. Ils se relaient toutes les douze heures pour permettre l’épandage permanent de supra-compost. Ca donne une récolte par semaine. Et aussi la cécité pour ceux qui fixent trop longtemps la lumière…

— Et toi, où travailles tu ?

— A la régulation nucléaire. Il faut des hommes très forts pour manipuler les containers d’uranium qui alimentent les réacteurs »

Lara se sentait comme Alice aux pays des merveilles. Avec en fait de merveilles, une réalité sordide.

« Combien êtes vous ? »

Boky haussa les épaules.

« Plusieurs milliers… Qui sait ?

— Et d’où venez vous ? Pourquoi ne vous voit-on jamais à l’étage des colons ? »

L’homme renifla en secouant la tête.

« Nous n’existons pas aux yeux du Cartel Colonial. Nous faisions partis de ces gens qui n’ont pas d’autres espoirs que de commencer une nouvelle vie dans les étoiles. Sur terre, nous nous entassions dans les bidonvilles le long des grilles des airs de décollage des vaisseaux colonisateurs. La tri-télé faisait parfois des reportages sur nos conditions de vie. Avant chaque départ, les hommes du Cartel Colonial passent recruter ceux qui sont prêts à tout pour gagner l’espace. Alors, nous avons six mois pour apprendre le métier qui sera le notre à bord. Si nous donnons satisfaction, nous embarquons. Il nous faut alors travailler quinze ans à bord d’un vaisseau pour gagner notre grade de colons et obtenir notre visa pour une colonie »

Lara faillit s’étrangler.

« Quinze ans ? Mais alors ça veut dire…

— Pour ma part, j’ai déjà fait deux allers-retours de la terre vers une colonie sur ce vaisseau. Ce voyage devrait être mon dernier. Si les radiations ne m’ont pas tué d’ici là, nous devrions nous retrouver à l’arrivée »

Lara jeta un dernier regard à ces hommes, qui suaient sang et eau pour assurer la douceur de vivre des colons. Voila au moins une chose qui devrait changer dans le nouveau monde qui allait s’offrir à elle.

Avec une douceur inattendue, Boky posa sa grosse main cybernétique sur son épaule.

« Viens, je vais t’indiquer comment remonter parmi les tiens »

 

 

Extrait de la biographie de Lara Park, dont le témoignage sensationnel entraîna la démission du conseil d’administration du cartel Colonial en 2103

Publié dans Science Fiction

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