Révolution à Conflux

Publié le par Guillaume Woerner

Révolution à Conflux

 

 

 

 

 

 

Ce texte est un come back dans l'univers de Conflux.

En fait, c'est plus qu'un come back, car ce texte est un extrait (pas mal retouché pour respecter les contraintes du challenge 34 du site Sanctum Atorgael) du second roman dans l'univers de Conflux.
 
Pour l'instant, j'avance à petits pas (tout petit), mais à force de rédiger des paragraphes , j'ai réussi à faire 75 pages formats A5 : toujours prendre un petit format pour se remonter le moral.


Soit grosso modo 1/3 du bouquin.
 

 

Sortie prévue en 2018 !

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

Le Marquis de Beaumirail parcourut des yeux l'assemblée attablée et déclara avec une certaine satisfaction :

« Messieurs les députés, fit-il en rentrant son ventre bedonnant, j’ai l’honneur de prononcer le premier discours de notre parlement révolutionnaire. Aussi, c’est avec un pincement au cœur que je vous dis… »

Les paroles historiques furent broyées dans un maelstrom sonore qui emportait tout sur son passage.

La salle de squash où les élus du peuple avaient dressé des tables en U avait un défaut : elle était très bruyante. Le discours, les acclamations et les discussions privées s’entremêlaient pour rebondir sur les murs nus dans un tonitruant charivari.

« CA-SUF-FIT ! » hurla finalement Pierre de Robert.

Ses mots furent happés par le tumulte comme un postillon frappant la surface d’un fleuve.

Faisant fi du protocole, il grimpa lestement sur la table et répéta son appel :

« SI-LENCE ! SI-LENCE ! »

Cette fois, le mot frappa les parois et ricocha jusqu’à étouffer les paroles des orateurs.

Le calme revint.

Ils étaient trente députés, tous élus par les habitants des différentes circonscriptions de la Fange, le quartier médiéval de Conflux.

Tous membres des clubs révolutionnaires.

Et tous entassés sur des tabourets : dans la pièce exiguë, l’espace était si restreint qu’il était à présent impossible de circuler.

« Y a pas à dire, le jeu de paume, c’était plus spacieux, grommela un vieux parlementaire.

— Il y a la salle de balle au pied en intérieur qui est dispo, fit remarquer un autre.

— Et les jardins du palais ? Il recommence à faire beau à cette saison »

Les palabres menaçaient de reprendre de plus belle.

Pierre de Robert étendit les bras pour réclamer l’attention. Cheveux grisonnants, petites lunettes posées sur son nez aquilin, visage taillé au couteau… Il n’avait pas à proprement parler l’apparence du chef de bande. Tous cependant reconnaissaient ses talents d’orateurs, et son caractère inflexible.

La flamme révolutionnaire brûlait en lui, comme dans le cœur de ses camarades de lutte.

Cabale, le mage rouge aux colères incontrôlables ; le marquis de Beaumirail, d’illustre naissance qui s’élevait contre la folie de ses pairs ; Estaminet, le nain à la barbe parfumée prêt à renverser les montagnes qui l’avaient refusé… Des fidèles, prêts à se lever à l’aube pour écouter les annonces de leurs camarades, mais aussi à mourir pour la cause.

Pierre s’éclaircit la voix :

« Mes amis, la volonté de libérer le peuple du joug féodal nous a réuni ce matin. Nous sommes tous citoyens de Conflux, la ville au centre de toutes les dimensions de l’univers. Et pourtant, sous prétexte que nous vivons dans la Fange, nous sommes soumis à l’autorité d’un duc de pacotille qui applique le manuel de l’oppresseur à la lettre : servage, corvées, castes, guildes… Pourrions-nous continuer à subir le poids de ce système quand les dimensions qui nous entourent donnent l’exemple de centaines de peuples qui sont parvenus à s’émanciper pour gagner leur liberté ! C’est à présent à notre tour de prendre notre destin en main ! »

La clameur des députés résonna dans la pièce comme un coup de tonnerre et vrilla les tympans de l’assistance.

Une minute passa durant laquelle chacun s’assura du retour progressif de son audition.

Estaminet prit timidement la parole de sa voix de fausset :

« Je propose que la première mesure soit de pondérer les exclamations de notre assemblée. Qui vote pour ? »

Une foule de bras se leva en silence.

Ce fut la loi numéro zéro de la république de la Fange.

 

 

***

 

« Ils ont fait quoi ? »

Depuis son lit, Odor contemplait le page qui se trémoussait d’un pied sur l’autre. Le jeune garçon, engoncé dans son costume de velours aurait donné beaucoup pour disparaître dans un trou de souris.

« Ils refusent de sortir » souffla-t-il à mi-voix.

Le regard du vieux Odor était aussi glacé qu’une goutte d’azote liquide. Avec un lent mouvement de balancier, il s’extirpa du lit et, à petits pas, se dirigea vers le bureau sévère qui trônait dos à la fenêtre.

Son visage fripé ressemblait à une chips et on s’attendait à entendre le crissement de ses lèvres sèches à chacune de ses paroles.

Avec son vieux pyjama de toile usée, sa démarche chancelante au levé du lit, ses cheveux rares et sa longue moustache hirsute, un autre que lui aurait été la risée des sous fifres du palais…

Mais on ne se moquait d’Odor, même en catimini, même dans les boudoirs, même dans le petit passage secret au fond de la cave nord.

Odor était le grand chancelier du Duc Bâgon de Calbon d’Olt

Etait-ce le duc qui donnait ses directives ? Ou le vieux grognard de la politique régnait-il sur la Fange par l’entremise du duc, songea le valet alors que le silence perdurait ?

Ce genre de réflexion était annonciateur d’un terrain glissant.

Le page se ressaisit et fixa son regard sur une pierre du mur, vidant son esprit de toutes pensées subversives.

Par malheur, Odor ne réfléchissait pas vite.

L’entrevue allait durer encore quelques minutes, un supplice fait de blancs entrecoupés de phrases sèches.

Le chancelier acheva sa lente translation jusqu’à son bureau et s’assit pesamment sur sa chaire de bois qui aurait fait passé un chevalet de torture pour un délicieux cocon.

« Soyez plus précis, mon garçon » fit le vieil homme, reprenant le fil de la discussion.

Ce « Mon garçon » légèrement appuyé laissait entrevoir de longues journées à casser des cailloux avec un gros maillet.

Le page déglutit :

« Les députés nouvellement élus qui venaient exposer leurs doléances à monseigneur le duc se sont enfermés dans la salle de squash »

Le squash, la nouvelle lubie des jeunes nobles de la cours. Le jeu de paume, passé de mode, avait cédé la place à ce sport importé des dimensions plus modernes.

Odor croisa et décroisa ses mains tavelées.

Ses petits yeux s’étrécirent et sa longue moustache grise sembla se hérisser, telle une standing-ovation pileuse encourageant la sentence à venir.

« Appelez-moi Odile » conclut-il.

 

 

 

***

 

 

« Ils arrivent ! » cria un élu préposé à la garde de la salle de squash.

« C’était couru d’avance, grogna un autre. Notre coup d’éclat aura fait long feu. A peine le temps de tenir jusqu’à l’en cas de 10 heures.

— Pas de paniques, coupa le marquis de Beaumirail. Ce ne sont que quelques miliciens. Et Cabale est avec nous ! »

Il désigna le personnage vêtu de rouge dont le bâton luisait d’une puissance contenue. Cabale, le mage écarlate, avait été élu par ses pairs. La condition de mage était enviée par les profanes mais la quête de la connaissance ultime laissait beaucoup de monde sur le bord du chemin. Il y avait ceux qui disparaissaient dans la nature, possédés par un démon libidineux, ceux qu’on retrouvait gélifié à leur paillasse de travaux pratiques[1], ou ceux dont les exercices de télétransportation aboutissaient dans un réacteur nucléaire… Et puis il y avait ces petits magillons qui se retrouvaient sur le carreau, survivants d’incroyables périls mais pas assez prometteurs pour trouver un stage de fin d’étude chez un grand maître. Cabale se faisait leur représentant pour l’instauration d’une aide magico-sociale, des mesures incitatives afin que les magiciens expérimentés acceptent de prendre plus d’apprentis…

De l’autre côté de la porte, dans les vestiaires, on entendait le pas lourd des hommes en arme.

Les conversations moururent alors que tous écoutaient les miliciens qui se déployaient en grommelant parmi les casiers métalliques.

« Ils vont entrer, souffla Estaminet en malaxant son mouchoir.

— Qu’ils y viennent ! » gronda le député de la rue des bouchers, dont le tablier blanc tendu sur sa panse s’ornait de taches brunes évocatrices. Moins téméraire, un groupe d’élus se précipita pour empiler des chaises contre la porte.

Le Marquis de Beaumirail tenta rétablir le calme en frappant le sol de sa canne ouvragée. Les rangs des parlementaires étaient si serrés qu’il ne parvint qu’à écraser un pied, arrachant un cri de douleur.

« Nous sommes ici par la volonté du peuple, clama-t-il de sa voix de stentor, et nous n’en sortirons que par la force des baïonnettes »

On entendit quelques rires parmi les miliciens. Ils s’éteignirent aussi vite qu’ils avaient commencés, comme soufflé par l’arrivée d’un nouveau personnage.

Un claquement de bottes s’approcha de la porte. Il y eut un dernier tintement de boucles métalliques puis ce fut le silence.

Les députés retenaient leur souffle.

« Je suis la Connétable Odile de Rais, fit enfin une voix sévère. J’ai un message de la part de monseigneur le duc Bâgon de Calbon d’Olt »

C’était comme si chaque parlementaire avait reçu un coup dans l’estomac.

Odile, colossale guerrière sanglée pour la bataille du matin au soir avec son espadon en bandoulière, était la fille du terrible Gilles de Rais. Cet incroyable psychopathe s’était d’abords illustré au combat aux côtés de Jeanne d’Arc avant de sombrer dans la folie à son retour de la guerre. Il avait livré messes noires et sacrifices sordides dans l’espoir de gagner l’immortalité. Ce qui ne l’avait pas soustrait à la pendaison, sanction d’un tribunal exceptionnel. On disait qu’Odile avait hérité de cette étincelle de démence et qu’elle sombrerait un jour ou l’autre, comme son père.

Instinctivement, tous les élus reculèrent d’un pas. Les malheureux au fond de la salle furent écrasés contre le mur et tout un rang d’élus tomba dans les pommes.

Le marquis garda néanmoins son calme :

« Allez-y, fit-il. Nous sommes toute ouïe.

— Soucieux de répondre aux attentes du peuple de la Fange, le duc accorde le droit aux ainsi désignés députés d’occuper la salle de squash pour faire tout ce qu’il leur plaira »

Cette fois, ce fut un murmure étonné qui parcourut l’assistance.

« Cependant, poursuivit Odile, le duc ne saurait tolérer de nouvelles intrusions au palais. Aussi, il est formellement interdit aux députés de quitter la salle, sous peine de poursuite »

Les parlementaires scrutèrent les murs de la pièce, à la recherche d’une sortie.

Pas de fenêtres.

Une seule porte.

Abattus, ils s’entr’regardèrent.

« Quelqu’un a des vivres ? »

[A suivre...]

[1] Procédé qui fait encore la gloire de cette fameuse fabrique de friandises, qui gélifie les ours et les crocodiles pygmées par troupeaux entiers pour en faire de délicieux bonbons parfumés.

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