Terre Promise

Publié le par Guillaume Woerner

 

Terre Promise


 Par Guillaume "Metatron" Woerner

 

 

 

 

 

Le choc coûta la vie à deux milliards de Cryophytes.

La friction de l’atmosphère carbonisa les malheureux en une fraction de seconde. Après 10 000 ans de voyage, ils n’eurent pas même l’occasion d’entr’apercevoir le but ultime de leur périple.

 Arrachées les grandes voiles translucides de plusieurs kilomètres d’envergures ;  détruite la traîne de filaments où les Cryophytes nourriciers se multipliaient à l’infini pour servir de pitance à leurs semblables.

De l’immense vaisseau protoplasmique qui avait franchi le vide intersidéral, il ne restait à présent que le noyau central à peine plus gros qu’un pamplemousse. De quoi éradiquer toute vie sur la terre.

Une autre espèce aurait conclut à un désastre, mais Onguéa souriait de toutes ses cellules : tout se déroulait selon les prévisions des noyaux navigateurs.

L’amas cellulaire Onguéa était le cœur de l’expédition. Les autres agrégats avaient vu leur  génome s’adapter en fonction des besoins du voyage : megacytes qui constituaient l’enveloppe externe du vaisseau, phytocytes capables de transformer la chaleur des étoiles en énergie… A contrario, Onguéa n’avait pas changé d’un iota après plusieurs millénaires de voyage. Ses délicats chromosomes portaient la mémoire de leur planète d’origine. Dans ce désert de roche glacé, les cryophytes croissaient péniblement… dangereusement. Les cryophytes subissaient-ils le désert ? Où était ce la conséquence de leur nature ?

Arachnes de mercure, Gamapodes géants, Mouchromes vrombissantes… Autant d’espèces éradiquées par l’appétit insatiable de ces protozoaires carnassiers. Ce prédateur microscopique avait eu raison des espèces les plus évoluées.  Il suffisait qu’un seul des leur atteigne une proie, porté par le blizzard glacial, pour s’y multiplier, rongeant le moindre tissu vivant jusqu’à ce qu’il n’en reste rien.

Leur planète épuisée ne suffisait plus à assurer la survie de l’espèce. Chaque année, à l’équinoxe, lorsque la gravité est la plus faible, un amas de cellules suffisamment aventureux se laissait emporter par les vents mugissant pour gagner l’espace et partir à la conquête d’un nouveau monde.

Onguéa était l’un de ceux là. Et son destin était en passe de s’accomplir.

Ce qui restait du vaisseau émergea du tourbillon brûlant et les flammes firent place aux courants frais de la haute atmosphère.

« La terre », annonça Onguéa à ce qui restait du vaisseau.

Les cils des cellules frémirent pour reprendre ce message : la terre, la fin du voyage.

Ces manifestations victorieuses furent interrompues par une décharge d’adrénaline. Le signal d’alerte.

Une bête gigantesque fendait l’azur, dans un panache tonitruant.

D’une brusque contraction, la petite bulle qui filait vers la surface largua un flot d’acides gras.

Elle dévia sa course pour éviter les rotors mais trop tard.

La masse gélatineuse frappa une aile d’acier. L’enveloppe, déjà éprouvée par l’entrée dans l’atmosphère, se fendit.  Un chapelet de gouttelettes fusa dans l’atmosphère, emportant plusieurs milliers de cryophytes impuissants.

Désorientée, la bulle chuta de plus belle. Mais cela n’avait plus rien d’un atterrissage triomphant. Plutôt d’une vrille d’un bâtiment en perdition.

 Onguéa diffusa un message apaisant, afin de reprendre le contrôle de la communauté. Autant souffler dans un Poundeglut.

Les dégâts n’étaient pas anodins. La structure du vaisseau se délitait. Au fur et à mesure que les cryophytes étaient dispersés au quatre vents, Onguéa se décomposait et son intelligence s’étiolait. Il parvint à se focaliser quelques instants sur le paysage qui se déployait jusqu’à l’horizon : une mosaïque vert,  jaune et brune associée à un maillage qui évoquait les neurones.

Impuissant, Onguéa franchit une couche de nuages et perçut les troncs aigus qui montaient vers lui à toute allure.

S’il avait pu, il aurait fermé les yeux.

 

 

***

 

 

Paresseuse, la forêt de pin dodelinait au gré du vent doux du Cantal. Malik déposait son fagot dans le feu qui mourrait lorsqu’une chose s’écrasa sur la tente du chef de meute. Il sursauta et faillit mettre le pied dans les braises rougeoyantes.

« Putain ! »

Le visage allongé par la stupeur, le jeune louveteau contempla la toile déchirée à l’endroit de l’impact.

Il leva les yeux et scruta le ciel bleu. Ca ne pouvait pas être une pomme de pin.

Il hésita. Le camp d’été avait été dressé à l’écart de tout village. Les chefs avaient insisté : ils se trouvaient immergé en pleine nature. Les bancs et la grande table qui accueillaient la meute avaient été bâtis à partir de bois coupé ou ramassé. Malik frissona. Pas vraiment l’endroit idéal pour tomber nez à nez avec, un blaireau, un chat sauvage ou un chien errant. Pour se rassurer, l’ado coula un œil vers la forêt. Entre les arbres, on distinguait les chemises jaunes qui s’affairaient à la recherche de myrtilles. L’heure du déjeuner approchait.

« L’aventure, songea Malik. La piste d’Inouk ! »

Inouk, le castor curieux du monde, symbole de l’esprit aventureux des louveteaux. C’était l’une des cinq traits de caractères à développer. Sur sa manche, Malik arborait déjà quatre badges : Baghera, Baloo, Louna et Frère Loup. Une dernière et alors, il pourrait faire sa promesse scouts.

D’un pas décidé, il s’approcha de la tente. Malik perçu un bizarre chuintement visqueux.  Comme la respiration d’un sous-bois après la pluie.

« La piste d’Inouk », se répéta le jeune garçon.

Il dézipa le rideau de porte.

 

 

***

 

 

Qui eut cru que l’enfer se transformerait en paradis ?http://www.afblum.be/bioafb/champign/saproleg.JPG

Onguéa, dispersé au quatre coin du carré de toile, n’était que l’ombre de lui-même.

Et cette chaleur… Où étaient les déserts glacés, les congères d’azote et le vent rugissant ?

La température extrême de cette planète aurait raison des siens. La conscience millénaire s’apprêta à vivre ses derniers instants.

Et pourtant…

L’air était saturé de matière organique. Poils en suspension, cellules mortes… Les cryophytes agonisants n’avaient jamais vu un tel festin leur tomber sous les cils aussi aisément.

Une rosée blanchâtre humecta les parois de la tente, alors que les protozoaires salivaient l’acide qui leur permettait d’assimiler leurs aliments. Onguéa salua cette manne inattendue d’une bouffée d’endorphines.

Malgré l’explosion de sa structure, sa conscience persistait. La chaleur étouffante stimulait l’activité de ses composants unicellulaires. Et déjà, la mitose. Les cryophytes se scindaient en deux. La première génération de cette terre.

Et ce n’était pas fini.

Partout, de la nourriture. Le linge sale, saturé de peaux mortes et de secrétions corporelles, disparut en un clin d’œil, rongé par des bouches voraces. Baignées d’effluves corrosives, les conserves d’aluminium saignèrent par d’innombrables brèches leur contenu. Soupes, sauces tomates et jus de viande s’écoulèrent sur le sol à présent recouvert d’un fin duvet blanchâtre qui ondulait d’appétit. Les générations de cryophytes s’empilaient. Les mitoses succédaient aux mitoses à un rythme effréné. Onguéa n’avait jamais été aussi nombreux. La terrible chute était oublié. Il fallait à présent se développer, se multiplier… coloniser cette terre d’abondance.

Un cri perçant attira son attention. Une immense créature bipède leur faisait face, suintant la peur.

Une proie.

Dans l’air saturé d’acides organiques, les cryophytes se jetèrent à l’assaut. Une vague d’un blanc immaculé déferla sur le malheureux louveteau qui n’eut que le temps de plonger en arrière.

 Les assaillants refluèrent, pour frapper de nouveau. Ils étaient à présent si nombreux que la toile de la tente se déchira pour de bon. Un torrent de protozoaires affamés se dispersa dans l’atmosphère. Rendus fous par l’abondance de nourriture, ils fondirent sur l’herbe humide, sur le sac de pain posé au pied du drapeau, sur le fagot de Malik qui fumait au contact des braises…

Le cocktail de cellules et d’émanations caustiques s’enflamma comme un bidon d’essence. Onguéa perçut une nouvelle fois la douleur de ses congénères. Ce fut sa dernière image de cette terre promise.

Une énorme boule de feu balaya la clairière.

 

 

***

 

 

Lumières dansantes, flash rouge et bleu.

Cris, pleurs, sirènes…

Sur son brancard, Malik ne sentait plus rien. La solution de morphine et d’antidouleur qu’on lui avait administré lui permettait à peine d’entrouvrir les yeux.

Il reconnut des voix. Axel, son chef de camp, qui tentait de le rassurer, d’un ton mal assuré.

« Les pompiers… là pour t’aider… explique… »

Malik perçut la présence bienveillante d’un homme qui écoutait.

« Allez petit, raconte. »

Il se remémora la forme blanche qui avait voulu le prendre dans ses bras avant de s’embraser.

« J’ai vu un ange », parvint-il à croasser avant de sombrer.

Publié dans Science Fiction

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