Trahison niveau 2 !

Publié le par Guillaume Woerner

 

 

Trahison niveau 2 !

 

Par Guillaume "Metatron" Woerner

 

 

                                                                     

Challenge flash N°4 du Sanctum Atorgael

 

Un challenge flash un peu spécial, proposé par Estée R. (oui, je balance) et qui va vous faire travailler votre imaginaire et votre ressenti sur une musique que vous pouvez écouter par le lecteur ci-dessous.

A vous de nous proposer une histoire que ces quelques notes vous évoquent.

 

 

 

 


 

X-Luc-DEZ n’était recyclé que depuis deux jours et pourtant, sa présence s’étiolait déjà.

L’étagère le long du mur avait été vidée de ses manuels, le bureau débarrassé des feuillets manuscrits qui l’avait tapissé durant tant d’années…  Les services de maintenance avaient déjà récuré le petit espace cuisine et l’étroite cabine de douche ionisée. Situé au 12e niveau du complexe de Peacity, le conapt serait bientôt réattribué automatiquement par les algorithmes de l’ordinateur central.

T-Tom-BEN était accroupi face à l’armoire de son parrain. L’ultime vestige d’une vie bien remplie.

Le jeune clone sourit en revoyant le vieil homme aux yeux brillants. Un citoyen à contretemps plus intéressé par le savoir des temps passés que son travail à l’homologation des circuits. X-Luc avait cependant toujours pris garde à rester dans les clous pour éviter un déclassement qui lui aurait interdit l’accès aux bibliothèques.

Cependant, lorsque l’âge terminal avait fini par s’approcher de manière inéluctable, la soif de connaissance du vieil homme  était devenue insatiable. A cette époque, X-Luc avait achevé la lecture des manuels officiels de sciences, téléchargeables gratuitement depuis n’importe quelle borne Sifi. Gavé de ces pages austères, il avait dévoré les philosophes certifiés par l’ordinateur central : Z-Ong-MAO, H-Eid-EGR, R-obe-SPR…

Tout cela n’avait fait qu’aiguiller son appétit, comme une chips de soja vous réveille l’estomac.

L’année passée n’avait été qu’une quête  effrénée pour répondre à des questions hautement subversives : qu’y avait-il avant Peacity ? Quand sont apparus les premiers hommes ? Existe-t-il d’autres moyens de reproduction que les cuves à clones ?

 X-Luc s’en ouvrait parfois à T-Tom lors de leurs entrevues mensuelles. En tant que parrain, X-Luc était l’adulte référent de son filleul durant toutes ses années de clonège. T-Tom, qui s’apprêtait à entrer dans la vie active, avait manifesté un intérêt prudent.

A quoi bon se secouer les méninges ?

T-Tom soupira.

L’esprit embrouillé par ces considérations subversives, X-Luc en avait oublié sa productivité. Amendes, avertissements… Plus rien n’avait de prise sur lui. La commission terminale s’était alors prononcée par un recyclage anticipé. On l’avait emmené un matin, à la lueur des premiers plafonniers.

Et voilà.

X-Luc cédait la place à un élément plus jeune de Peacity, qui viendrait prendre la relève.

T-Tom déposa les manuels de papier pelures sur un casier automatique. Docile, la boite se mit en route vers la déchèterie.

Le lit, le matelas et la vaisselle serviraient au prochain occupant.

Mais ce placard…

T-Tom inspecta les étagères. Couvertures, coussins… Bien étrange de s’encombrer quand l’ordinateur central fournissait ça sur commande.

Le jeune homme bourra les oreillers.  Au travers du  coton synthétique, ses doigts rencontrèrent les angles saillants d’un objet.

T-Tom jeta un regard à l’entrée : il était seul. La vigie reviendrait s’assurer en fin d’après midi que le conapt était débarrassé. Le jeune homme souleva l’oreiller pour découvrir la grille d’une petite enceinte, rattachée à un poste émetteur. Une sorte de lecteur personnel.

Quelle étrangeté !

La notion de personnel frisait dangereusement avec les limites fixées par l’ordinateur.

Inertes, les boutons noirs le fixaient alors que les cadrans ne demandaient qu’à s’animer.

Geste de défi ? Hommage posthume à son parrain ? Peut-être tout cela à la fois.

T-Tom alluma le poste.

De l’enceinte jaillit une mélodie.

Cela ne ressemblait ni aux modulations artificielles des publicités, ni  aux thèmes martiaux des communiqués officiels, encore moins  aux rythmes surgonflés des sauteries assermentées du samedi.

Les grands espaces.

Le regard de T-Tom n’avait jamais porté à plus d’une cinquantaine de mètres. Toujours bouché par un mur du complexe hermétiquement clos de Peacity.

Et pourtant, les harmonies lui évoquaient un monde infini, baigné de lumière naturelle avec de l’eau à même le sol. Durant une micro seconde, une voute céleste semée de nuage s’imprima sur sa rétine.

La musique se fit mélancolique et T-Tom s’assit pour mieux écouter, saisi d’un délicieux frisson.

Un bruit vint troubler ce récital impromptu.

Dans l’embrasure de la porte, la vigie en combinaison bleu le regardait avec des yeux ronds. Glacé, T-Tom la fixa à son tour. L’autre paraissait hypnotisé par le morceau.

Cependant, le devoir reprit le dessus.

Dégainant sa matraque énergétique, il s’avança à grands pas.

« T-Tom-BEN, vous êtes en état d’arrestation pour trahison. »

Ebahi, le jeune homme bondit sur ses pieds :

«  Quoi ? J’ai juste appuyé sur ce bouton… »

La matraque énergétique fit un arc de cercle pour s’abattre sur le fragile appareillage. La musique se tut, alors que des pièces de plastique volaient en tout sens.

« La diffusion de programmes non assermentés par l’ordinateur est un acte de trahison de niveau 2 », énonça la vigie d’une voix mécanique. Un blip indiqua que la sentence était relayée en temps réel au PC sécurité et inscrite au dossier du coupable. Il n’y avait pas d’échappatoire.

T-Tom se décomposa. Le niveau 2… La rééducation forcée dans un sous-sol…  Il devait y avoir erreur.

« Vous n’avez pas le droit ! explosa-t-il. Vous n’avez pas… »

La matraque frappa une nouvelle fois et atteignit T-Tom au bras.

La décharge lui engourdit tout le côté gauche et il s’écroula, sonné.

« Vous n’avez pas le droit », souffla t il une dernière fois.

Mais déjà, il sentait qu’on l’empoignait. Le souvenir du morceau de musique l’accompagna alors qu’il sombrait dans l’inconscience.


 

***

 

 

La scène n’avait pas échappé à l’occupant du conapt voisin. L’homme aux cheveux en bataille s’était précipité sur son bureau pour noircir des feuillets de pattes de mouche.

Noires, blanches, croches, doubles croches… Les sigles musicaux s’enchainaient alors que l’inspiration balayait la pièce d’un souffle muet. L’homme repoussa les cheveux de son front baigné de sueur. Compositeur pour le canal radio officiel, il avait depuis toujours identifié les limites imposées par l’ordinateur central. Les figures imposées étouffaient toute créativité. Les morceaux de référence devaient être reproduits pour satisfaire les censeurs et autres gardiens du dogme.

Mais voila qu’on lui ouvrait de nouveaux horizons. D’autres formes musicales étaient possibles ! Plus épiques, organiques…

 Avec un sourire, B-Tov-HEN se mit à fredonner.

 

Publié dans Science Fiction

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