Le cimetière de Randjavola (1e partie)

Publié le par Guillaume Woerner


Le cimetière de Randjavola

 

Par Guillaume Woerner



Note de l’auteur :
Cette nouvelle devait initialement concourir au prix littéraire « Le masque du démon » organisé par les Éditions du Masque d’Or. Le thème était le suivant : « Un homme vit tout près d’un cimetière. Mais de quoi vit-il ? Il ne mange rien... ». Pour la première fois, je tentais d’inscrire cette histoire dans un cadre historique en m’appuyant sur le monde réel saupoudré bien sur de quelques éléments fantastiques. Mon idée de départ, qui tenait plus de l’enquête policière, fut abandonnée et je reprenais tout de zéro après deux mois de travail. Par conséquent, la nouvelle ne pu répondre aux délais du concours. Ce fut néanmoins une expérience très enrichissante de parvenir au bout de ce texte qui m’a fait découvrir la difficulté d’utiliser un cadre réel : les recherches à effectuer sont aussi longues que le travail d’écriture ! Et il est plus que probable qu’un expert de Madagascar trouvera de nombreuses incohérences dans les lignes qui suivront. Je suis néanmoins satisfait du résultat qui offre un voyage crédible à l’époque de l’empire colonial français.




Le capitaine De Barre franchit la porte tourniquet de l’hôtel et se retrouva dans la touffeur Malgache. Il fit quelques pas vers la Citroën défraîchie et adressa un signe autoritaire au chauffeur que l’armée coloniale avait mis à sa disposition. Se mettant soudainement en mouvement, le planton s’empressa de lui ouvrir la portière par laquelle l’officier s’engouffra pour se caler sur la banquette arrière, le dos droit.

« A l’hôtel de ville » ordonna-t-il d’une voix sèche au soldat qui lança le véhicule sur la route d’une brusque accélération.

L’île de Madagascar était maintenant une colonie française depuis 35 ans et l’influence de la métropole se faisait sentir aussi bien dans les maisons cossues qui s’élevaient parfois entre les bâtiments de bois que dans la population qui flânait dans l’air moite du petit matin : les occidentaux faisaient maintenant parti du paysage.

Bien sur, les colons étaient bien moins nombreux dans un bourg de province comme Ranomafana que dans la capitale Tananarive. Mais même ici on ne pouvait ignorer qu’on se trouvait dans le grand empire colonial français. Les blancs ne passaient pas inaperçus au milieu des malgaches : petits, noir de cheveux et café au lait de peau, la population locale présentait un métissage élégant de noirs africains, de malais et d’arabes.

« Vous allez voir Monsieur Loiseau, mon capitaine, demanda le chauffeur pour faire la conversation ?

__Oui »

Le capitaine de Barre aimait sa réputation d’homme autoritaire et l’entretenait volontiers. Ses petites moustaches acérées et son œil bleu acier se voulaient le reflet de sa droiture. Il était néanmoins juste et celui qui avait pu gagner sa confiance et son estime pouvait compter sur lui.

Au bout de quelques minutes d’un trajet morose, la Citroën franchit le portail de fer forgé de l’hôtel de ville de Ranomafana. Cette villa néo classique faisait office de siège de l’administration française du bourg.

Le véhicule tressauta une dernière fois devant l’escalier de pierre avant de s’arrêter.

Cette fois, le bidasse jaillit et alla ouvrir au capitaine qui en sorti sans un mot et gravit les degrés pour pénétrer dans le grand hall.

Il se présenta à une jeune secrétaire autochtone qui l’installa dans un fauteuil d’osier. Malgré son uniforme crème taillé pour les climats tropicaux, il étouffait dans cette atmosphère moite qui n’était pas sans rappeler celle qu’il avait déjà connue en Indochine. Mais il aurait préféré se faire fusiller que de desserrer le col frappé des galons d’officier.

Il n’attendit pas longtemps : un petit homme en costume de flanelle se dirigea vers lui avec un sourire accueillant.

« Capitaine De Barre, je suis honoré de votre venue dans notre petite ville de Ranomafana. Je suis Edmond Loiseau, administrateur pour l’empire colonial français. »

Il portait de fins lorgnons qui élargissaient des yeux rieurs soulignés par des bacchantes soigneusement vernies.

Le capitaine De Barre se leva et serra la main tendue.

« Je vous remercie de me recevoir aussi vite, monsieur Loiseau. 

__Votre lettre était on ne peut plus explicite quant au but de votre mission. Mais exhumer le corps d’un officier décédé en pleine expédition, voila une tache bien triste.

__Le colonel Bochereau était un brave de l’armée coloniale. Il avait été enterré en terre malgache en attendant que son corps soit rapatrié pour être inhumé dans le cimetière de sa famille »

Loiseau laissa le silence s’installer, comme pour marquer un hommage au défunt.

Puis, déployant un bras accueillant, il invita De Barre à le suivre.

« Mon cher, laissez moi vous présenter les détails de l’expédition »



  *

 « Aucun n’a accepté ? » La voix du capitaine qui profitait du panorama qu’offrait le bureau de Loiseau ne trahissait pas son exaspération.

Le fonctionnaire écrasa sa cigarette :

« Il faut savoir que notre main mise sur ces territoires n’est pas celle que nous pouvons avoir à Tananarive et ses environs. Nous restons soumis au bon vouloir des indigènes. Et en l’occurrence, tous les chefs m’ont opposé un refus catégorique : aucune de leurs ouailles ne nous aidera à exhumer le colonel Bochereau du cimetière de Randjavola.

__Et il y a une raison à ces refus ? »

Loiseau eut un geste vague.

« On ne sait pas trop. Randjavola leur fait peur. C’est pourtant un malgache qui est chargé de l’entretien des tombes. Mais lui aussi est fuit par ses congénères. Enfin, tout ceci tient de la superstition préhistorique »

En soupirant, le capitaine s’assit dans un fauteuil.

« Et donc, quelles sont nos options ? »

Loiseau lissa sa moustache en plissant les yeux :

« Il y a peu, un contingent de tirailleurs est arrivé en renfort de Diego-Suarez au Nord de l’île. Cela nous permet de minimiser la présence de forces françaises de l’hexagone et d’éviter de froisser les susceptibilités… J’ai fait des pieds et des mains pour obtenir deux aides issus de cette unité. »

Le capitaine haussa les épaules :

« Eux ou d’autres, peu m’importe. Quand pouvons-nous partir ? »

__Mes bagages sont prêts. Il nous faut une heure pour arriver au camp des tirailleurs et le reste de la journée pour atteindre le cimetière de Randjavola. »

Le capitaine se leva :

« Très bien, je vais faire porter mes bagages jusqu’ici. Qu’avez-vous prévu pour le transport ? »

Loiseau eut une lueur malicieuse dans le regard :

« Vous souvenez vous de la croisière noire qui s’est achevée il y a deux ans à Tananarive ?

__Qui n’en a pas entendu parler…

__Et bien un riche propriétaire de la région a été tellement fasciné par ces autochenilles qu’il a fait cadeau de l’une d’elle à la municipalité. Elle sera conduite par Radama, mon chauffeur. C’est un malgache de la tribu Merina près de Tananarive, aussi le cimetière de Randjavola semble lui être inconnu et lui n’a pas fait de difficultés pour nous accompagner »



  *

Le panneau Ranomafana barré d’une ligne rouge était le dernier jalon colonial avant la forêt tropicale. Devant les deux français, la piste s’étendait comme un tremplin vers l’Afrique immaculé des origines.

Radama, leur jeune chauffeur, passa la première et l’autochenille s’élança dans un nuage de poussière. Sur le plateau arrière, les deux tirailleurs malgaches qui avaient rejoint l’équipée faisaient signe à leurs camarades.

« Vous avez servi en Indochine, remarqua Loiseau en observant l’uniforme coloniale du capitaine De Barre ?

__Oui, pendant cinq ans, surtout au Tonkin et en Cochinchine. »

Loiseau, sorti de l’école coloniale, entreprit de décrire ses différentes expériences au Gabon et au Centrafrique. La fin de matinée se passa joyeusement en échangeant les impressions sur les colonies Françaises. Ils firent une courte pause déjeunée à l’ombre de la jungle avant de reprendre la route.

Radama menait l’autochenille bringuebalante d’une main assurée.

Peu à peu, la route qui montait de manière régulière devint franchement raide. Les nids de poule firent place à des rigoles laissées par les diluviennes pluies d’avril tandis que les pneus dérapaient plus fréquemment sur l’humus gorgé d’eau. L’air moite était étouffant et les deux français buvaient de grandes rasades à leurs gourdes. A chaque virage, la forêt se resserrait autour d’eux et il devint bientôt clair qu’ils ne pourraient pas croiser un autre véhicule sans faire une marche arrière de plusieurs kilomètres. Au fur et à mesure que les ombres des arbres les enveloppaient, les nuages s’accumulaient au dessus de leurs têtes. 

Puis, une goutte vint frapper une grande feuille de bananier dans un « poc » sonore.

Un autre lui répondit, puis un autre, jusqu’à ce que la pluie tropicale s’abatte comme une descente d’orchestre à cordes.

« Heureusement, nous ne sommes plus très loin, soupira Loiseau »

Il passa la tête par la fenêtre et s’adressa aux tirailleurs en faisant des gestes explicites :

« Déployez la bâche au dessus de vous. »

Les deux Malgaches étaient déjà trempés quand ils tirèrent la toile cirée au dessus de leur tête pour s’abriter.



  *

 La nuit survint aussi vite que la pluie et les phares illuminèrent bientôt le chemin escarpé traversé de torrents improvisés qui charriaient une boue épaisse.

Radama, le nez collé au pare brise, tentait de distinguer la route à suivre sans sortir des ornières. Devant l’autochenille, les trombes d’eaux faisaient comme une nasse inextricable où se prenaient parfois des branches et des feuilles mortes qui tourbillonnaient avant de se noyer dans les ruisseaux qui dévalaient la pente.

Aussi concentrés que leur chauffeur, Loiseau et De Barre scrutaient les ténèbres en plissant les yeux.

Ce fut l’officier qui distingua le premier la branche au travers de la route. L’autochenille fit halte devant l’obstacle dont les vastes feuilles masquaient la piste.

« Monsieur Loiseau, je crains qu’il faille s’y mettre à plusieurs » constata le capitaine.

Coiffé d’un chapeau colonial, il ouvrit la portière et sortit sous l’averse. D’un mot, il fit comprendre aux tirailleurs que leur aide était requise.

En soupirant, Loiseau les rejoint suivi de Radama. La pluie chaude, s’engouffrant par le col de leurs chemises, détrempa leur vêtement en quelques secondes et les débris arrachés aux arbres vinrent bientôt s’agglutiner sur eux comme des insectes voraces.

En criant, le capitaine De Barre disposa les quatre hommes autour de la branche rétive puis donna le rythme pour coordonner leurs efforts et la faire basculer sur le côté.

Néanmoins, leur entreprise était rendue malaisée par le sol qui se dérobait sans cesse sous leurs pieds et par l’eau qui ruisselait de toute part en entraînant des pants entiers de terre.

« Encore ! » ordonna De Barre.

Maculés d’échardes de bois, ils s’arc-boutèrent à nouveau et la branche commença à pivoter.

« Ne faiblissez pas ! »

Redoublant d’efforts, les cinq hommes parvinrent à la déplacer jusqu’à la mettre à peu près dans le sens de la pente. N’en pouvant plus, tous lâchèrent de concert. 

La branche s’affaissa dans une flaque de boue.

« On y est presque, une dernière fois ! » fit le capitaine De Barre.

Soufflant et se nettoyant les mains sur leurs habits, l’équipage reprit position.

Ils venaient de se saisir de leurs prises quand ils sentirent la branche glisser doucement.

« Les torrents font le travail pour nous » constata Loiseau joyeusement. Entraîné par l’eau qui continuait de dévaler la piste, l’obstacle se déplaçait en effet de lui-même vers le fossé.

Le capitaine De Barre fut le seul à constater le danger.

« Reculez-vous, vite ! »

Alors que la branche descendait la pente, elle cessait de soutenir un immense tronc droit et lisse dont les racines, mises à nues par les torrents, ne le supportaient plus. Oscillant un instant, il s’abattit soudain dans un craquement sinistre. 

Plongeant sur le côté, Loiseau et De Barre roulèrent dans la boue, flagellés par les feuilles détrempées qui fouettaient l’air.

Toussant et crachant de la terre, les deux Français s’éloignèrent à quatre pattes aussi vite que possible du lieu du sinistre, pour rejoindre le relatif abri d’un bosquet de fougères.

Appréciant la chance qui leur avait permis d’éviter la chute de l’arbre, ils reprirent leur souffle sans un mot.

Le rythme monotone de la pluie sur le sol n’était plus troublé que par les appels des tirailleurs de l’autre côté du tronc déraciné.

« Ca ressemble à des appels à l’aide » fit De Barre en s’élançant à nouveau sous l’averse.

Il rejoignit tant bien que mal les deux Malgaches, penchés sur Radama qui gisait au sol, écrasé sous l’arbre arraché. Le capitaine s’approcha du jeune chauffeur. Il grimaça en constatant que le sang coulait en abondance d’une plaie à la tête. Plus inquiétant encore, l’eau, retenue par le tronc, menacerait bientôt le blessé de noyade.

« Il faut le dégager d’ici » cria le capitaine.

Cette fois, l’humidité jouait en leur faveur et ils purent faire glisser le corps pour le porter jusqu’à l’autochenille, miraculeusement intacte.

De Barre ausculta Radama qui respirait péniblement. Le Français grimaça :

« Il a pas mal de côtes cassées qui ont probablement touchées les poumons. Et cette plaie à la tâte n’augure rien de bon. Il y a un hôpital dans les environs ? 

__Aucun hôpital et pas de village sur les cartes avant Randjavola, répondit Loiseau. Mais nous n’en sommes plus éloignés que de quelques kilomètres. Certainement moins d’une demi-heure de trajet.

__Il n’y a pas de temps à perdre alors, répliqua l’officier. Installez Radama sur la banquette arrière. Je vais prendre le volant. »

Il fit redémarrer l’autochenille tandis que les tirailleurs retournaient se mettre à l’abri sous leur toile cirée.

Les balais d’essuies glace avaient peine à repousser l’eau et le capitaine conduisait au pas.

« Je crois qu’il est en train de mourir »

Loiseau avait prononcé ces mots d’une voix blanche.

« Il faut qu’il tienne le coup » répliqua De Barre.

Mais cet ordre paraissait dérisoire.



  *

 Lorsqu’ils atteignirent le village de Randjavola, la respiration sifflante de Radama était à peine audible.

La tempête avait faiblie et la pluie n’était plus qu’une caresse humide.

Le capitaine De Barre stoppa le véhicule devant la seule lumière qui tanguait sous le vent : une lampe tempête protégée par un auvent de tôle ondulé.

« Elle indique la maison du chef du village, expliqua Loiseau. Il ne refusera pas d’accueillir Radama chez lui. »

Il s’élança hors de la voiture et frappa vigoureusement.

« A l’aide, appela-t-il en français ! Nous avons un blessé avec nous ! »

On entendit un pas traînant et une vieille femme entrouvrit la porte.

« Madame, reprit Loiseau, notre ami est mourant, il lui faut un lit et des soins urgents ! »

Ne parlant pas un mot du dialecte local, il s’aidait de gestes et désignait son jeune chauffeur soutenu par les tirailleurs.

« Mandrosoa tompoko ô ! » clama la Malgache sans hésiter en invitant les hommes à entrer. Elle indiqua d’un doigt malingre une natte où Radama pouvait reposer.

D’une voix autoritaire, elle appela deux jeunes femmes qui s’empressèrent d’accourir, les bras chargés d’onguents et de décoctions, mais aussi d’ody, ces amulettes traditionnelles destinées à chasser les maladies.

Avec ardeur, elles frictionnèrent les plaies du blessé, tandis que la plus âgée récitait des prières de guérison en entrechoquant des coquillages.

Les hommes contemplaient le spectacle, fasciné par ce balai. Mais soudainement, les femmes interrompirent leur manège. Les regards interrogateurs se posèrent sur la vieille. Elle sembla hésiter un instant, puis frappa dans ses mains et fit un signe à l’une des filles. D’un bond, celle-ci s’élança hors de la hutte. Tous restèrent en silence, à contempler Radama dont la peau brune avait pris une teinte grisâtre.

Loiseau et De Barre échangèrent un regard inquiet, tandis que les femmes entonnaient une mélopée lancinante. Il ne fallut pas longtemps à la jeune émissaire pour revenir. Elle murmura un mot à la veille, puis toutes s’inclinèrent respectueusement alors qu’un Malgache pénétrait à son tour dans la maison.

C’était un homme d’une vingtaine d’années, vêtu d’un simple pagne constitué d’une masse de tissus pliés et repliés. Son torse glabre était strié de côtes saillantes surmontées d’épaules osseuses. Loiseau avait déjà croisé des mendiants mieux nourris que cet homme.

Mais il n’avait jamais rencontré un visage comme celui-ci.

Emacié, encadré de cheveux raides coupés au bol, il était serti d’yeux d’un noir si profond qu’on aurait cru à des billes d’ébènes. Le poids d’un tel regard était celui d’une foule attentive.

Les femmes se tenaient devant l’homme, têtes baissées en signe de respect.

« Voici Andréa, le gardien du cimetière de Randjavola » fit celle qui avait introduit le Malgache dans la hutte.

De toute évidence, c’était un personnage important : Loiseau et De Barre se levèrent donc pour le saluer à leur tour. Ils prièrent la jeune fille qui parlait français d’expliquer la situation au nouvel arrivant.

Timide, celle-ci baissa les yeux :

« Inutile, il sait déjà »

Andréa s’agenouilla sans un mot auprès du corps inerte de Radama.

Avec un sourire indéchiffrable, il posa sa main sur la poitrine du malgache et ferma les yeux un instant. Impuissants, les Français le regardaient faire tandis que les femmes entonnaient un nouveau chant.

Mais au bout de quelques secondes, l’homme se leva. Il posa son étrange regard sur l’assistance et son sourire se fit plus triste.

Puis, il tourna les talons et sortit de la hutte d’un pas solennel pour disparaître dans la nuit.

 Le chant des femmes s’éteignit sur un long decrescendo. Les Français, qui n’avaient pas compris le manège du gardien, brûlaient de questions mais ils n’osaient briser le silence qui s’était installé.

« Andréa accepte d’accueillir cet homme dans son cimetière » fit la jeune Malgache sans préambule.

Loiseau ouvrit des yeux ronds :

« Vous voulez dire…

__ Il est mort, coupa la jeune femme d’une voix douce. »



  *

 Les premiers rayons du soleil léchaient les feuilles de la forêt tropicale quand De Barre quitta la tente. Malgré l’heure matinale, il était impeccablement rasé et son uniforme n’avait pas un pli.

Il tomba sur Loiseau, assis sur une pierre, qui fixait la piste par laquelle ils étaient arrivés la veille au soir.

Son regard fixe et mélancolique était cerné et ses cheveux mal peignés contrastaient avec le personnage méticuleux de la ville.

De Barre vint s’asseoir à ses côtés.

« Mal dormi ? »

Le fonctionnaire soupira en haussant les épaules.

« J’ai rêvé d’enterrements…

__ Quoi de plus naturels après les évènements d’hier soir »

Une douce chaleur gagnait l’air environnant mais pas un son ne montant des frondaisons de la jungle tropicale.

« Je pensais que Randjavola serait plus grand » constata De Barre pour faire la conversation.

A nouveau, Loiseau haussa les épaules sans répondre.

« Quatre huttes recouvertes de feuilles de palmier et un cimetière, à peine de quoi faire un point sur une carte » continua le capitaine.

Il jeta un regard circulaire pour remarquer que la jungle avait englouti une poignée de maisons en ruines. Seules les poutres vaguement travaillées rappelaient que des hommes avaient autrefois vécus ici.

« Ce devait être plus grand avant » conclut l’officier en se relevant.

Il fit quelques pas dans la clairière qui tenait lieu de place du village. Les deux tentes des Français et des tirailleurs étaient plantées à l’écart, peu avant la forêt. Au bout, on pouvait distinguer les ornements funéraires du cimetière, constitués de longs piquets sculptés à leur sommet de figures d’animaux protecteurs comme le zébu. Recouvrant les tombes comme un linceul, une pelouse d’un vert éclatant s’étirait jusqu’à la jungle.

De Barre fit quelques pas en direction des sépultures.

Il s’arrêta, surpris :

« Le gardien est en train de se recueillir »

Loiseau tourna la tête et se leva à son tour.

« Le totem qui se trouve devant lui à l’air récent » remarqua-t-il.

Ils restèrent un instant à contempler le Malgache agenouillé, toujours vêtu de son inextricable pagne.

« Il a inhumé votre ami pendant la nuit » fit une voix derrière eux.

Les deux Français sursautèrent. Ils n’avaient pas entendu arriver la jeune femme qui était allée chercher le gardien la veille. Elle portait une corbeille de fruit cueillis du matin même.

« Comment t’appelles-tu, demanda Loiseau?

__ Mazava » répondit la Malgache. Elle eut un sourire compatissant. « Votre ami avait hâte de trouver le repos. Il sera bien veillé ici. »

Loiseau allait répondre quand la jeune fille tourna les talons pour accourir aux appels de la vieille.

« Voila des paroles farfelues » fit remarquer De Barre en l’observant s’affairer.

Comme Loiseau restait silencieux, l’officier se dirigea vers l’autochenille.

« Je vais voir si nos gaillards sont prêts à commencer le travail »



  *

 Après avoir dégusté un café serré et grignoté quelques biscuits, le capitaine De Barre mena sa troupe vers le cimetière, équipée de pelles, de pioches et traînant la bière qui servirait à ramener la dépouille du malheureux colonel en France.

Le dos droit, ils traversèrent le village alors que les trois femmes qui semblaient être les seuls habitants du village sortaient sur le pas de leur porte.

En apercevant les outils des hommes, elles se précipitèrent et les retinrent par le bras en poussant de hauts cris terrifiés.

Etonné, De Barre tenta  de calmer leur effroi mais sans succès.

« Mesdames, je vous en conjure, gardez votre sang froid. Nous ne faisons qu’appliquer les dernières volontés d’un des notre. »

Loiseau, en entendant le tapage, était accouru. A l’aide des quelques mots de malgache qu’il connaissait, il parvint à freiner l’ardeur des femmes.

« Que signifie cette hystérie, s’exclama enfin De Barre d’une voix sévère une fois le calme revenu ? Nous sommes ici sur ordre du gouverneur général de Madagascar.

__ Expliquez-nous, tenta Loiseau ! De quoi avez-vous peur ?

Tous les regards se tournèrent vers Mazava.

« Les pelles, les pioches, murmura-t-elle enfin encore tremblante… C’est Fady !

__ Fady ?

__C’est le terme pour tabou, expliqua Loiseau. De toute évidence, nous heurtons leurs coutumes. C’est ennuyeux…

__J’ai des ordres, coupa De Barre, pragmatique. Qu’ils regardent ailleurs s’ils sont indisposés. »

Ignorant les suppliques, le capitaine entraîna ses hommes jusqu’au cimetière et pénétra dans l’enchevêtrement des tombes.

Signalées par des constructions de bois allant du simple piquet au totem peint, elles n’étaient constituées par ailleurs que d’un renflement de terre, toujours recouvert de cette herbe vert émeraude.

Cette absence de démarcation donnait la désagréable impression qu’on foulait les sépultures dès que l’on posait les pieds sur la pelouse.

Mais De barre ne se laissa pas déconcentrer et fila à grandes enjambées vers le gardien du cimetière, toujours agenouillé face à ce qui semblait être la dernière demeure de Radama.

« Monsieur, commença l’officier d’une voix respectueuse mais sans se départir de son autorité, je suis mandaté par le gouverneur général de Madagascar pour rapatrier le corps du défunt colonel Bochereau en métropole. »

Le Malgache sursauta à ses mots. Comme pour dire quelque chose, ses yeux roulèrent dans leurs orbites, pupilles dilatées. Flageolant, il tenta de se mettre debout, mais il dut s’appuyer sur un totem pour ne pas chuter.

« N’ayez crainte Andréa, tenta Loiseau pour l’apaiser. Nous ne toucherons pas aux sépultures des Malgaches ensevelis ici. »

Mais les traits du gardien s’étaient creusés. Son corps se raidit alors que de sa gorge montait un râle. Comme une bête, il se jeta sur le capitaine De Barre, ses mains cherchant la gorge de l’officier.

Pris par surprise, le français n’esquissa pas même un geste et, le souffle coupé, il bascula en arrière.

Les deux hommes roulèrent sur l’herbe, dans une cacophonie de rugissements bestiaux.

« Nom d’un chien, arrêtez-le ! » cria Loiseau à l’attention des tirailleurs qui, éberlués, restaient les bras ballants.

L’injonction leur redonna vie et ils s’élancèrent à leur tour sur Andréa devenu fou.

Ils durent néanmoins s’employer pour arracher le frêle Malgache de la gorge du capitaine dont le visage avait tourné au violet. Le dos arqué et les bras rachitiques du gardien semblaient prêts à se rompre sous la tension.

L’indigène se démenait tant que Loiseau dut finalement l’assommer à l’aide d’un manche de pelle.

Le gardien s’affaissa, face contre terre.

Le tumulte de la lutte fut remplacé par le silence de la jungle.

De Barre se releva en toussant, alors que deux hématomes grossissaient là où les doigts avaient fouillé pour atteindre la jugulaire.

« Enfermez-moi cet enragé dans une case, pieds et poings liés ! » parvint-il à souffler d’une voix rocailleuse.

Les cris avaient fait accourir les femmes qui se tordaient les mains à la vue du gardien évanoui.

« Ce bougre là était en pleine crise de délire, s’exclama Loiseau. Qui eut cru que ce bonhomme maigrichon pourrait déployer une telle force… »

De Barre, encore secoué, se contenta de hocher la tête, en veillant à ce que le forcené soit convenablement entravé à une poutre de sa maison.

L’un des tirailleurs fut désigné pour le surveiller, tandis que l’autre suivait les Français jusqu’au cimetière.

« Je n’avais pas prévu de creuser moi-même, mais un peu d’exercice me fera oublier tout ça » fit l’officier en se saisissant d’une pioche.

Il s’approcha d’une tombe, constituée en tout et pour tout d’une grosse pierre debout sur laquelle était gravé : Colonel Bochereau.

« Mort pour la France » compléta De Barre.

Il abattit sa pioche.

Au même moment, un nouveau rugissement jaillit de la case du gardien. Tremblant, le tirailleur hésitait à commencer sa besogne.

« Allons, au travail, ordonna le capitaine en redoublant d’effort ! Il finira bien par se calmer. »

Pensif, Loiseau observait les femmes qui couraient se calfeutrer chez elles :

« Il n’a pas crié en Malgache… »

 De Barre haussa les épaules : 

« Lorsque je l’aurai fait arrêter pour agression sur un officier, il changera de ton. »



  *

 La pluie tombait à nouveau sur le village de Randjavola.

Ce n’était pas la tempête de la veille, mais une bruine tiède qui faisait coller les vêtements à la peau et rendait l’air étouffant.

Déjà, le soleil disparaissait au-delà des frondaisons et l’obscurité gagnait les recoins comme une marée montante.

Abrités sous l’auvent de leur tente, De Barre et Loiseau mangeaient un bol de riz assaisonné d’une boite de sardines. L’un des tirailleurs vint les rejoindre.

« Il n’a pas touché à sa nourriture, mose capitaine. »

De mauvaise humeur, l’officier eut un geste d’impatience.

« Et bien il jeûnera. Ou bien que les femmes s’occupent de lui si ça leur chante. Va leur dire que je leur laisse une demi-heure pour le faire manger, sinon il attendra demain matin. »

Le Malgache salua et fila vers la hutte qui était restée close la journée entière.

Il frappa à la porte qui s’entrouvrit. Après avoir écouté le message, Mazava sortit pour se diriger vers les Français.

« Seigneurs, commença-t-elle une fois arrivée à leur niveau. Andréa est un saint homme, qui ne mange ni ne dort. »

De Barre faillit s’étouffer devant cette ineptie.

« Votre saint homme m’a enfoncé cinq centimètres de doigts dans la gorge ! »

Mais la jeune femme ne se laissa pas impressionner.

« Andréa veille au repos des âmes dont il a la charge. Il ne fait qu’obéir aux commandements de nos ancêtres. »

Depuis ses premières armes en Indochine De Barre avait abandonné l’idée d’aller au devant des croyances indigènes. Mais le délit du gardien était néanmoins bien réel. Il botta en touche.

« Nous terminerons demain notre tache et ramènerons notre compagnon défunt jusqu’en France. Nous déciderons du sort d’Andréa à ce moment.

__Alors il vous faudra à vous aussi la force de vos ancêtres » répliqua Mazava sans animosité.

Sur ces mots, la jeune femme tourna les talons et regagna sa hutte.

De Barre resta interdit :

« M’aurait-elle menacé ?

__Les Malgaches vouent un culte fervent à leurs aïeux, expliqua Loiseau. Ce n’était à mon sens qu’une simple mise en garde ésotérique.

__Et bien qu’elle laisse mes ancêtres là où ils sont » grogna l’officier en recommençant à manger.



  *

 

Publié dans Divers

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