Les Jeux

Publié le par Guillaume Woerner

Les Jeux

 

Par Guillaume "Metatron" Woerner

 

 

 

 

Avec application, Médard acheva l'assemblage de son bonhomme de pâte à modeler.

Les yeux plissés, il le contempla durant de longues secondes.

La petite chose resta à sourire bêtement, les yeux dans le vague.

« Et ben alors ? Il n'est pas sensé s'animer ? »Chge 33

A ses cotés, Gortier, préposé aux arts premiers de la grande bibliothèques de Conflux, haussa les épaules.

« Si la recette du golem s'apprenait dans le journal, tout le monde aurait son armée de serviteur d'argile pour... comme ça ils...

— Ouais, coupa Médard. Mais un golem, ça m'aiderait à ranger tout ce fatras ! » Il désigna son bureau, encombré de colonnes de livres, de cartes et de feuillets annotés.

Pressentant le piège, Gortier se dirigea vers la sortie. 

« Bon, puisque tu sembles prêt à t'y mettre, je vais retourner à... enfin, au...  Il y a tout une collection de... une pile de... »

Gortier s'arrêta, excédé.

« Bon, j'ai pas envie de t'aider ! Débrouille-toi maintenant que je t’ai ramené, ce… cette… »

Il eut un regard implorant.

« Ce texte de Metatron » compléta Médard, miséricordieux.

« Ouais, c’est ça. Alors, salut ! »

 Soulagé, Gortier s’éclipsa à grands pas dans le couloir.

 

 

 

 

 

 

 



 

La vaste cave voutée était illuminée par la lueur rougeoyante des braséros rituels dont la fumée s’évacuait par les deux cheminées aménagées à cet effet.

Sur le sol de terre battue, on avait étendu une bâche de toile cirée au centre de laquelle avait été déposée une plaque de marbre. Le long du mur ouest, tous les outils nécessaires à l’opération brillaient sur un présentoir : couteaux, crochets, spatules…

Enfin, sur un lutrin de bois ouvragé trônait les rouleaux sacrés de la Tora.

Meïr Grobstein pénétra le premier dans la crypte, son large Schtreimel en fourrure de renard projetant une ombre incongrue sur les murs de pierre. Il réajusta son épaisse redingote et entonna :

«  Hachem immakhem,

Barékhou ète Ado-nay  amévorakh »

A ce signal, quatre hommes descendirent les marches qui menaient à la cave, ahanant sous le poids du bac en bois remplis d’argile rouge.

« Déposez tout ça  sur la toile cirée » ordonna le rabbin.

Le visage grave, les hommes s’exécutèrent. Les flammes se reflétèrent sur la masse humide de la glaise, qui prit bientôt l’apparence d’un quartier de viande à fumer.

D’un geste, Meïr ordonna aux hommes de se reculer tandis que lui-même s’avançait au centre des braséros.

« David, vous pouvez approcher »

Un homme élancé aux cheveux grisonnants rejoignit le Rabin. Vêtu d’un tablier de toile qui dévoilait ses bras  musculeux rehaussés de tatouages, il jeta un regard interrogateur à Meïr.

« Etes-vous bien sur qu’il s’agisse de la meilleure idée ?

Je vous rappelle que notre décision a été validée par le conseil des rabbins de Jérusalem. Notre projet fera date dans l’histoire !   

Et c’est un honneur pour un artiste comme moi d’y participer, répondit humblement David. Mais cela me parait tellement fou… »

Meïr sourit dans sa barbe :

« En vérité ça l’est ! Et c’est pour cela que nous avons besoin du meilleur sculpteur de cette décennie. Vos expositions à Paris et Tokyo ont été unanimement saluées par les critiques. Selon le Times, la grâce de vos statues n’a pas d’égal… »

David rougit sous les compliments et repoussa une mèche de cheveux qui lui collait au front.

Le rabbin sourit : le jeune sculpteur venait involontairement de reproduire la pose de la photo qui avait fait la une du Jerusalem Post. La notoriété d’un membre de la Jet-Set de Tel-Aviv ne serait pas de trop pour réaliser l’opération médiatique mondiale indispensable à la réussite du projet.

« Au travail, reprit Meïr ! Je vais prononcer les paroles rituelles pendant que vous élaborerez le premier golem »

David sortit de son tablier un carnet dans lequel il avait consigné les esquisses préparatoires.

Il plongea ses mains dans le pain d’argile.

« Celui-ci, nous le peindrons en bleu »

 


***

 


Avec un sourire satisfait, Meïr recula pour admirer l’œuvre. Au centre du cercle délimité par les  braséros, avec la plaque de marbre en guise de piédestal trônait une forme humanoïde aux larges épaules mais aux hanches étroites  d’environ un mètre cinquante. Nu, il se tenait immobile, son fin visage au sourire espiègle tourné vers sont créateur qui s’épongeait le front, affalé dans un fauteuil d’osier.

« Pas facile de travailler à la lumière des torches, dans une cave étouffante ! » fit David en avalant une rasade de coca.

Meïr sourit :

« On ne crée pas un golem comme on monte un meuble Ikea. En tout cas, le travail est remarquable. Le conseil des rabbins sera content. Reste à présent la touche finale ! »

Le rabbin s’empara d’un stylet et d’un petit carré de parchemin plié.

A pas lents, en déclamant le Barouh Chéamar et les noms de Dieu, il s’approcha de la créature inanimée.

« Loué soit celui qui ordonne et maintient,

Loué soit celui qui a tiré le monde du néant,

... »

Sans interrompre sa litanie, il glissa d’un geste vif le parchemin entre les lèvres inertes de la statue. Puis il  entreprit de tracer les caractères sacrés dans l’argile encore luisant de son front.

אמת

  « Emeth, clama-t-il d’une voix forte ! Accède à la vie par la volonté de Dieu ! »

L’effet fut immédiat : les cents kilos d’argile furent saisis d’un soubresaut et la bouche de glaise s’ouvrit et se ferma plusieurs fois, comme si la chose cherchait à reprendre son souffle ou à déglutir.

Meïr fut saisit d’un frisson : le rituel du golem était achevé !

A ses côtés, David s’étrangla avec son coca.

 


***

 


Vêtu d’un maillot de corps qui mettait en valeur le fuselage de ses épaules et d’un leggings, Karel Walshalom se trémoussait d’un pied sur l’autre dans la salle de danse démesurée. 50 mètres de coté, 15 mètres de plafond… Elle tenait plus du hangar, si ce n’était le parquet neuf et l’immense miroir qui couvrait l’un des murs.

Depuis sa contribution à l’émission de téléréalité Ishtar Academy en tant que chorégraphe, il croulait sous les sollicitations. Mais celle-ci était pour le moins inhabituelle.

Face à lui, douze golems au garde à vous attendaient ses instructions. Hauts de deux mètres, le regard fixe, peints chacun dans une couleur différente… Plutôt intimidant. Karel frissonna.

Il jeta un coup d’œil à ce drôle de rabbin, Meïr  quelque chose, qui l’avait embringué là-dedans. Celui-ci lui fit un petit signe de la main, comme pour l’encourager. 

Le chorégraphe ajusta son bandeau sur ses cheveux et prit une inspiration. 

« Allez les enfants, on va débuter par quelques assouplissements »

Il appuya sur le bouton Play de sa mini télécommande et le dernier tube de Lady Goï-Goï jaillit des enceintes.

En rythme, les golems se mirent en branle.

« On sautille en rythme ! Plus haut ! »

La salle se mit à trembler alors que les golems bondissaient, soulevant avec  une grâce inattendue leur centaine de kilos d’argile.

« Les bras ! On mouline… 7,8 et 1, 2,3 … »

Toujours dans le rythme, les golems s’exécutèrent sans broncher.

« Et on sourit ! »

A l’unisson, le visage figé des golems s’illumina d’un large sourire hollywoodien.

Lors de la demi-heure suivante, Karel passa en revue tous les mouvements de base. Déhanchés,  petits sauts carpés, exercices au sol… Flegmatiques, les golems répondirent à ses instructions avec une précision chirurgicale.

Finalement, le chorégraphe coupa la musique.

« On fait une pause. Reprise dans 15 minutes. Étirez-vous en attendant ! »

Meïr s’approcha :

« Vous savez, ils ne ressentent pas la fatigue. Ils pourraient continuer encore toute la journée si vous le souhaitez »

Karel grimaça en avalant une gorgée d’eau :

« Merci, mais je ne suis pas fait de pierre. Vos bonshommes peuvent tenir une semaine de step mais moi, c’est encore au dessus de mes capacités.

Je ne voulais pas vous froisser et je vous laisse mener la danse, s’excusa le rabbin avec un petit sourire. En attendant, que pensez-vous de vos nouveaux élèves ?

Très impressionnant. Leur synchronisation est parfaite. Nous allons pouvoir réaliser des chorégraphies très exigeantes ! »

Karel observait les golems en rang d’oignon qui s’étiraient mécaniquement.

« Mais je me demande, poursuivit le chorégraphe en écartant les bras. Pourquoi une salle de répétition aussi vaste ?

C’est une particularité des golems, expliqua Meïr. Ils ne cessent de grandir, et de plus en plus vite. Le jour J, ils devraient faire près de huit mètres de haut »

Karel déglutit en contemplant ses curieux élèves, les yeux brillants d’excitation.

«Avec de tels géants, nous allons pouvoir réaliser le balais le plus grandiose de l’histoire de la danse ! »

 


***

 


La cérémonie d’ouverture des jeux olympiques de Jérusalem fut sans égale dans l’histoire des jeux. L’entrée des douze  golems dans le grand stade de Ramat Gan entraina un frisson mondial, alors que plus de quatre milliards de spectateurs suivaient le show sur le poste de télévision.

Le ballet du casse noisette revisité par Karel Walshalom et exécuté par les golems fut un spectacle d’une beauté surréaliste.

Gal Fridman, le premier médaillé d’or israélien de l’histoire, juché sur les épaules du plus grand des golems peints aux couleurs olympiques eut l’honneur d’allumer la flamme.

Suivit le lancer de douze javelots qui fusèrent dans la nuit pour s’abimer quelque part au milieu de la mer Méditerranée… 

Pour clôturer la soirée, le pantomime de la bataille de Dieu contre les géants, à nouveau chorégraphié par Karel, fut l’occasion de scènes épiques, féeriques qui firent jaillir des larmes d’émerveillement aux spectateurs. La dernière scène vit les golems s’agenouiller, tandis que de puissants jets d’eau venaient effacer la première lettre inscrite sur leur front.

Le rabbin Meïr Grobstein en tenue d’apparat prononça alors la phrase rituelle au micro.

« Meth ! Meth, scanda-t-il alors que les figurants effectuaient sept tours autour des géants. Mort ! Mort ! Les montagnes fondent comme la cire devant Yahweh, devant le Seigneur de toute la terre ! »

Et sous les yeux ébahis des spectateurs, les Golems se délitèrent dans une masse d’argile brute qui disparut comme par enchantement dans l’herbe du stade olympique.

Il y eut un silence, bientôt brisé par un tonnerre d’applaudissements et dans la nuit olympique jaillit une clameur qui sembla résonner sur toute la terre.

 

 

 

 

 

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