L'agent Tanpi jette l'Eponge

Publié le par Guillaume Woerner

L'agent Tanpi jette l'Eponge

 

Medard activa la commande de rangement des archives du Bureau Invisible en souriant. La nuée d'automates qui patientait dans les alcoves de la salle de lecture s'activa et ramassa les cartons au pas de course.

Ces jours passées à éplucher les compte rendu de mission des agents spéciaux n'avaient pas été vains. L'un de ces rapports avait bien été rédigé par Metatron alors qu'il effectuait son service civil dans l'administration de Conflux.

L'Anthologie des écrits de Metatron le voyageur commençait à gagner en épaisseur !

En sifflotant, Medard sortit prendre l'air, en se demandant s'il ne pouvait pas réclamer un assistant pour effectuer le sale boulot...





Qui étais-je pour m'opposer à sa volonté ?

« Prenez l'escalier à droite, modula Manaos dans un de mes lobes cérébraux.

__Oui monsieur le directeur » murmurai-je avec une déférence affectée.

Comme une marionnette, je descendis les quelques marches, incapable de résister aux forces psychiques qui avaient pris le contrôle de mon corps.

Avoir une carte d'agent spécial du Bureau Invisible conférait une certaine prestance... Mais quand votre supérieur est une sorte d'éponge dotée de pouvoirs psi, je peux vous dire que le revers de la médaille est chargé.

« Agent Tanpi, arrêtez de rêvasser » entendis-je dans un coin de mon crâne.

Je grognai.

C'était facile pour lui : il envoyait des bonshommes sur le terrain quand lui baignait tranquillement dans sa solution nutritive. Relié par télépathie à ses troupes, il pouvait si besoin prendre le contrôle de ses agents.

Ainsi fonctionnait le Bureau Invisible, chargé des opérations délicates dans la ville de Conflux.

Soudain, je sentis ma main plonger vers mon holster et en tirer mon pistolet.

« Vous avez atteint le deuxième sous sol, m'informa Manaos. Je me permets de vous équiper »

Nous touchions donc au but.

Les armes devaient être échangées dans un petit réduit près de la chaudière.

Les lieux étaient sordides : tags, détritus, lichens de toutes sortes, ...

Un peu plus loin sur la gauche, des rais de lumière trahissaient l'embrasure d'une porte derrière laquelle filtraient des voix étouffées.

Je progressai à pas de loups le long du mur. Des vagues de chaleurs me fouettaient le visage au fur et à mesure que je me rapprochais de la cible.

« Ne bougez plus ! » couina soudain la voix dans ma tête.

Comment aurai-je pu ? Il avait associé à son injonction un blocage de tous mes membres.

« Vous avez mis le pied sur un glyphe de garde. Au moindre mouvement, c'est la désintégration.

__Je n'ai rien senti, fis-je en retour.

__Croyez moi sur parole. C'est comme une mine magique : levez la jambe et BOUM !

__Alors, que fait-on ? »

Manaos restait sans réponses, en se creusant ses méninges, ainsi que les miennes.

Comme rien ne venait, je décidai de prendre les devants.

La porte était encore trop loin pour que je puisse y toquer, mais j'avais d'autres solutions pour faire venir l'action à moi.

« Bureau Invisible, vociférai-je ! Sortez d'ici, la vente est terminée ! »

Des pas précipités et quelques jurons se firent entendre.

« Sortez d'ici les mains sur la tête » continuai-je.

La porte s'entrouvrit prudemment et une tête se découpa dans l'embrasure.

« Que nous vaut ce plaisir, monsieur l'agent » fit-elle d'un air malicieux.

Je sursautai en reconnaissant cette voix.

« Madrig ? »

« Tanpi ? » répondit il, confirmant mes craintes.

Depuis toujours, mon cousin glissait sur une mauvaise pente. Du genre, celle qui est cirée à l'essence de térébenthine, avec en plus des âmes charitables qui passent la brosse à reluire devant vous. Mais de là à se retrouver face à face dans le cadre d'une vente d'armes...

Madrig fit quelques pas dans ma direction. Il tenait à la main l'un de ces fameux fuseurs miniatures capables de volatiliser sans effort un mètre cube de roche.

« Comme va tante Loda ? » tentai-je avec un sourire forcé.

Madrig haussa les épaules : toujours eu cette nonchalance désabusée. Nous restâmes quelques secondes à nous fixer dans le blanc des yeux.

« Tu es à présent en état d'arrestation pour trafic d'armes, fis-je sans conviction.

__Tu m'en diras tant » répondit il en s'allumant une cigarette.

Je pestai. Pendant que nous étions là, ses comparses avaient tout le temps de faire place nette et de mettre les voiles.

« Madrig, m'entendis-je soudain déclamer. C'est le directeur du Bureau Invisible qui vous parle par la bouche de l'agent Tanpi. Je dispose de pouvoirs psychiques qui me permettent d'agir par son intermédiaire. Peut-être a-t-il des scrupules à vous loger une balle dans le genou, mais moi pas »

Je vis mon arme se lever. Je tentais de résister mais cette fois, Manaos avait pris le contrôle du moindre de mes muscles.

« Monsieur Madrig, vous allez désactiver ce glyphe de garde sur lequel nous avons posé le pied »

Mon cousin eut un sourire.

« Tanpi, je suis persuadé que tu rêves d'autre chose que de te faire posséder par une créature psi durant tes heures de boulot. 

__Madrig, je vais tirer. Dépêchez-vous d'obtempérer.

__Pourquoi fait-il tout ça ? Penses-tu qu'il cherche à sauver ta peau ? Bien sur que non ! Ce genre de piège magique produit une décharge qui ficherait KO un Macrodon. Mais ce n'est pas tout : ça remonte tous les liens psychiques qui ciblent la victime histoire d'atteindre d'éventuels mages ou psionniques embusqués. Et en général, ça abîme leur délicat cerveau »

Je sentis Manaos produire une sorte de rire mouillée dans mon cortex. Visiblement, la situation l'amusait beaucoup.

« Mon cher Madrig, parlez tant que vous voudrez. Notre bon Tanpi n'est pas prêt de bouger tant que je ne l'aurai pas libéré de mon emprise »

Ce fut au tour de Madrig de sourire.

__Vous oubliez un peu vite les réflexes conditionnés des humains »

Il leva le canon de son fuseur et pressa la détente.

Les ondes frappèrent le sol à mes pieds dans un rayonnement bleuté, transformant le béton en une mélasse en fusion qui me rôtit le bout des chaussures.

Je poussais un cri et bondissait en arrière.

Cette fois, ce fut un rugissement de bête blessée qui emplit mon crâne.

La décharge d'énergie magique me raidit comme une anguille surgelée.

Mais avant de tomber dans les pommes, j'eus tout juste le temps de songer à la nouvelle vie qui s'offrait à moi, libéré de la domination tyrannique d'une créature étrange.

Publié dans Conflux

Commenter cet article