Les écuries de l’AUGIAS II (1e partie)

Publié le par Guillaume Woerner

 
Les écuries de l’AUGIAS II
(1e partie)
 
Par Guillaume Woerner
Note de l’auteur : Robert Silverberg, le prolifique auteur de science-fiction, a sorti quatre recueils de nouvelles que j'ai dévoré l'année passée. Cette nouvelle s'inspire de ces lectures, de par le coté "classique" de l'histoire, avec ses satellites, ses vaisseaux spatiaux et cette humanité en expansion dans l'univers. J'ai tenté d'inscrire l'histoire dans le contexte actuelle, où le respect de notre environnement devient un enjeu d'avenir.



 
 Le bras articulé de l’AUGIAS II se saisit délicatement du fragment de panneau solaire. Sans doute avait-il été abandonné là, bien des années auparavant, par les anciennes générations de satellites de télécommunication.
Le déchet fut halé jusqu’au vaisseau et propulsé dans un petit containeur qui se referma sur lui.
Doon triompha :
« Si ça continue, les 15 $ seront pour moi.
__Rien n’est fait, grogna Pudy. Regarde là bas, je te parie qu’il s’agit d’un étage de fusée »
Il replia le bras articulé et activa les propulseurs pour approcher l’AUGIAS II de sa cible.
Les vaisseaux de catégorie AUGIAS étaient les balayeurs de l’espace et l’orbite géostationnaire, à 36 000 kilomètres du sol sur le plan de l’équateur, constituait leur terrain d’action.
A cette altitude, tous les corps tournent comme s'ils étaient traversés par une immense épingle plantée au sol. Eux et la Terre font donc un tour en 24 heures et vue de la Terre, ils semblent immobiles.
En dessous de la limite des 36 000 kilomètres, la gravité faisait son œuvre et attirait irrémédiablement tout ce qui se trouvait vers l’atmosphère terrestre. Une fois arrivée à son contact, météorites ou débris de station spatiale étaient indifféremment désintégrés dans une trainée de lumière : les fameuses étoiles filantes.
Au-delà, l’espace reprenait ses droits et les corps se dirigeaient vers le soleil dans lequel ils finiraient leur course au terme de plusieurs années de voyage.
« Tiens, je t’avais dit : un étage de fusée, exulta Pudy. Le score est à présent de 8 - 7.
__Il reste deux heures avant la fin de la journée, tempéra Doon. On verra si tu arrives à trouver plus de fusées que de satellites d’ici là.
__En tout cas, c’est pas le travail qui manque. J’ai peine à croire qu’un premier AUGIAS est passé avant nous pour nettoyer ce dépotoir »
Il fit un geste qui embrassa toutes la baie vitrée du poste de commande au travers de laquelle on pouvait voir flotter des débris éparts : feuilles d’aluminium reluisantes, bonbonnes d’oxygènes ou de carburant en passant par les détritus larguées par les vols habités, parfois peu scrupuleux.
« Il y a cinq ans, reprit Doon, les collisions entre vaisseaux et déchets spatiaux faisaient pour près de 200 millions de dollars de dégâts chaque année.
__Je te parie 20 $ qu’il y aura un AUGIAS III et même un AUGIAS IV.
__Tenu »
Tous les jeux étaient bons pour briser l’ennui de cette situation.
Bien sur, la monotonie du travail avait tout d’abords était occultée par les splendides couchés de lune et la vue de la terre, chatoyant puzzle de mer et de continents.
Mais tous deux enviaient leurs camarades de promotion à l’académie spatiale de Houston : la plupart était parti en mission pour Mars, Vénus ou les lunes de Jupiter.
« Que nous dit le sonar ? »
Doon s’absorba quelques instants dans la contemplation de l’écran de contrôle.
« On peut avancer. Les poussières restantes ne pourront pas inquiéter nos vaisseaux »
D’un coup de tuyères, Pudy entreprit de longer l’équateur : ils avancèrent ainsi dans le ronronnement des moteurs durant une dizaine de minutes.
Doon brisa le silence : 
« Le sonar indique un corps en approche.
__Un satellite ?
__ Non, ça vient de l’espace. C’est trop régulier pour un météore et trop petit pour un vaisseau.
__J’entre la trajectoire dans l’ordinateur, qu’on puisse l’observer »
Doon inséra les données sur le pupitre de contrôle. L’un des télescopes de l’AUGIAS II se déploya et se braqua automatiquement dans la direction indiquée. Les deux astronautes se penchèrent sur l’écran où les images étaient projetées.
On y distinguait une forme oblongue qui réfléchissait les rayons du soleil.
« On dirait une batterie au Lithium d’un de nos cargos, observa Doon.
__Ou une capsule de sécurité, fit Pudy en plissant les yeux.
__Non, je ne pense pas : on ne voit pas de boucliers thermiques.
__Vu sa vitesse, il va se désintégrer dans l’atmosphère avant la fin de la matinée.
__Probablement rien qu’un débris largué par une mission d’exploration »
Doon allait détourner les yeux quand il y eut un flash sur l’écran.
« Qu’est ce que c’était ?
__On dirait que ce machin a percuté quelque chose »
Pudy mit le télescope en plan large :
« Regarde, le corps que nous suivions est à présent calé sur notre orbite et on distingue ici le débris qu’il a heurté filer vers la terre »
En plein centre de l’écran tournoyait la forme allongée qui fusait quelques instants auparavant au travers de l’espace.
« On est bon pour aller le ramasser » conclut Doon.
Il se cala dans le siège de commande du bras articulé de l’AUGIAS II.
Pudy mena le vaisseau sur une trajectoire parallèle à celle du déchet tournoyant.
Se saisir de l’objet ne fut pas une mince affaire. Les rotations anarchiques contraignirent Doon à user d’un aimant pour stabiliser la cible avant de ferrer.
Une fois la tache menée à bien, il bondit de son siège :
« Le voila en cale sèche. Je descends jeter un coup d’œil là-dessus : je n’ai toujours par réussi à l’identifier.
__Ouai, alors ramène-nous deux jus frais, qu’on prenne notre pause »

  *

Toutes les structures de l’AUGIAS avaient pour but d’être le plus fonctionnel possible. On n’y trouvait pas le confort des navettes lunaires ni la fantaisie sous jacente des modules d’exploration.
Sa coque faisait penser à celle d’un chalutier à laquelle on aurait adjoint deux ailes disgracieuses en charge de la propulsion. Le poste de pilotage coiffé du bras articulé faisait comme un phare surplombant l’ensemble.
Pudy, resté seul aux commandes, n’avait pour se distraire que le morceau de terre visible par l’étroite baie vitrée.
Hormis ce spectacle, il n’y avait que les différents appareils de contrôle : le sonar, capable de détecter un écrou à cent mètres, le calculateur, affichant leurs coordonnées dans les référentiels terrestre et solaires dont le rôle était aussi de modifier la trajectoire en cas de collision imminente. Puis venaient les jauges d’oxygènes, le cadran des réacteurs…
Tout ce fourbi pour ramasser les poubelles songea amèrement Pudy en s’étirant sur son siège.
La sonnerie de l’interphone le tira de ses rêveries et la voix de Doon retentit dans le haut parleur :
« Tu ferais mieux de descendre à la soute pour voir ce qu’on a dégoté »


  *

Les entrailles de l’AUGIAS II n’étaient qu’une succession de coursives d’aluminium nu. En comparaison, même le blanc cassé des quartiers d’habitation semblait coloré.
Seule la soute ôtait partiellement cette sensation de claustrophobie que même le plus entraîné des spationautes ne pouvait ignorer.
Son vaste plancher de tôle était jonché de tous les débris amassés lors d’une campagne. Les satellites hors d’age étaient entreposés dans de petits box tandis que de gros caissons accueillaient les déchets par catégorie. Seuls les étages de fusées, trop volumineux, étaient stockés dans un collecteur externe.
Au milieu de ce fouillis, Doon était penché sur leur dernière trouvaille.
« Regarder ce qu’on a récolté »
Il s’écarta, révélant un long fuselage en forme de bobsleigh qui semblait constitué de l’alliage en vigueur chez les vaisseaux d’exploration. D’ailleurs, sur le côté on pouvait retrouver le sigle de l’agence spatiale des Etats-Unis d’Amérique ainsi que le matricule du bâtiment d’origine. Une verrière fumée et déformée par un large impact couvrait la quasi-totalité de la surface supérieure.
Curieux, Pudy s’approcha et mit ses mains en coupe pour voir au travers.
Il eut un sursaut en distinguant une forme immobile allongée sur le dos.
« Ce type est mort ? » demanda-t-il en réprimant un frisson.
Doon acquiesça tandis que son camarade continuait son inspection.
Ils avaient donc ramassé une sorte de sarcophage. Seuls les missions d’exploration dont le voyage durait plusieurs semaines étaient équipées de ce genre d’accessoire.
A cause des éclats sur la vitre, on ne distinguait pas bien mais l’homme semblait âgé d’une soixantaine d’année. Vêtu de ce qui semblait être un costume de bonne facture, il reposait, les mains jointes.
« Ca ressemble à un décès dans un vol pour Mars. Ce gars est trop vieux pour aller au-delà. Et pour la lune, ils auraient attendu d’arriver pour enterrer le corps »
Doon s’approcha :
« Et qu’est ce que tu penses de ça ? »
Il braqua un faisceau lumineux vers le torse du mort, là où les mains se joignaient. Pudy s’approcha, jusqu’à coller son visage au verre. Juste au dessous du poignet, on pouvait distinguer une tache sombre sur la chemise blanche.
« Une brûlure ? » avança Pudy.
Doon secoua la tête :
« Je te parie 20 $ qu’il s’agit d’une blessure par balle.
__Tu veux dire…
__Ouai mon vieux, un meurtre »
 

Publié dans Science Fiction

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